Sorti en février 2017 chez Albin Michel, Collection Terres d’Amérique. 356 pages. Roman. Traduit de l’américain par Michel Lederer, traducteur de Rick Moody, James Welch, Sherman Alexie, Henry Roth, Michaël Ondaatje et… j’ai gardé le meilleur pour la fin : Joseph Boyden ! J’ai eu l’honneur et la joie immenses de les rencontrer tous les deux au Festival Etonnants Voyageurs 2016 à Saint-Malo.

EN DEUX MOTS

Ecrit d’une plume exaltante, Un seul parmi les vivants est un (premier) roman extrêmement prometteur, tout comme son jeune auteur, qui réussit à nous chagriner, à nous faire sourire et à nous faire réfléchir tout à la fois. Tout en admirant des ciels ardents. Une histoire triste et belle comme on les aime et un premier roman coup de cœur.

L’auteur. Très peu de choses à trouver sur Internet sur ce jeune auteur. Quelques lignes sur le site de l’éditeur stipulent qu’il est originaire de Caroline du Sud et vit aujourd’hui en Virginie. Il a écrit de nombreuses nouvelles pour des revues littéraires avant de publier (en 2014 aux Etats-Unis) ce premier roman salué unanimement par la presse.

 

Les cinq premières lignes, qui reflètent tout le livre :
« Fin août. Un samedi. La canicule. Le rougeoiement du soleil du soir, la clarté des étoiles et même la chaleur de l’été qui persiste à cette heure écrasent la plaine, pareille à une fournaise alimentée par quelque veilleur de nuit. Le shérif Furman Chambers rêve de chevaux ».

Le plus beau passage (le plus juste en tout cas) : Les émotions ne sont pas comme le courant électrique. On ne les coupe pas avec un interrupteur. Elles se tapissent et parfois elles ressurgissent, plus dangereuses encore qu’auparavant, à l’instar d’un ancien alcoolique qui se remet à boire.

Le style. L’écriture est superbe, entremêlant habilement de magnifiques descriptions de la nature (le ciel en particulier), des dialogues brefs et des réflexions sur tous types de sujets. L’atmosphère de la petite ville rurale est bien rendue. De la belle ouvrage pour un magnifique premier roman dans lequel le lien humain est primordial.

L’histoire. À l’été 1932, l’Amérique vit – officiellement – les derniers mois de la Prohibition qui a duré une quinzaine d’années. Mais dans les villes (grandes ou petites) et dans les campagnes, l’alcool coule à flots pour qui veut se dessouder le cerveau, éponger son passé ou juste déserter son quotidien. Ici, à Castle – petite ville proche de Charlotte, en Caroline du Sud –, le trafic est une organisation bien rodée, il suffit de toquer à la porte du Hillside Inn pour ce faire. Ce bar malfamé, ainsi que la filature et la distillerie de bourbon qu’elle cache en son sein, sont la propriété de Larthan Tull, le parrain local. La filature (considérée comme « la sécurité ») fait vivre toute la ville, presque tous les hommes y travaillent depuis leur plus jeune âge et « profitent » de l’alcool qui y est clandestinement distillé, chez eux en l’achetant aux bootleggers du coin, tous acoquinés avec Larthan Tull, ou dans le Hillside Inn. Cet homme foncièrement mauvais règne en maître sur la ville entière, aidé par quelques acolytes parmi lesquels Mary Jane Hopewell, vétéran de la guerre de 14 alcoolique et marginal, Lee Evans et Ernest Jones, deux jeunes garçons tout aussi paumés que lui. À eux trois, ils assurent les livraisons de bourbon, mais Larthan Tull ne leur fait pas confiance et se méfie de Mary Jane en particulier.
Côté justice, le shérif Chambers, proche de la retraite, un homme « doux » et désabusé, tente de faire régner l’ordre et respecter la loi tout en sachant que c’est peine perdue. Lui-même boit régulièrement le bourbon de la distillerie quand il en a l’occasion, c’est-à-dire chaque jour. Un soir de l’été 1932, il est réveillé par un coup de téléphone qui lui annonce que Lee Evans et Ernest Jones viennent d’être abattus à proximité du Hillside Inn. Le barman, Dock Murphy, bras droit du parrain, désigne Mary Jane Hopewell comme suspect et celui-ci, blessé à l’épaule, part en cavale. Mais le shérif Chambers n’y croit pas et décide de mener l’enquête, sa dernière enquête. Celle-ci sera âpre et brutale, jusqu’à un final qui ne nous surprend qu’à moitié et donne un sens inattendu au titre ambigu du roman.

Mon avis sur le livre. Lorsque je commence un livre, je jette toujours un regard biaisé sur la quatrième de couverture, histoire de voir rapidement de quoi il retourne. On ne sait jamais, on peut se tromper dans ses choix. Mais là, aucune (mal)chance de me tromper en vue. Un, parce que c’est un livre qui m’a été offert et dédicacé par Francis Geffard lui-même aux Etonnants Voyageurs de Saint-Malo. Deux, parce que je lis en quatrième de couverture : « Ce roman, c’est un peu comme si Cormac McCarthy et William Faulkner réécrivaient le scénario de la série Boardwalk Empire, aidés dans leur inspiration par un bon alcool fort » (Richmond Times Dispatch). Et bingo, je viens de terminer et d’apprécier, pour ne pas dire adorer, la vision de cette série, dont de nombreux scénarios d’épisodes ont été écrits par Dennis Lehane (auteur de Mystic River, Shutter Island, Gone, Baby, Gone, Un pays à l’aube…), ce qui ne gâche rien ! Autant dire que j’ai commencé ma lecture avec un a priori plus que favorable ! Et bien m’en a pris !

Tout d’abord il y a la galerie de personnages, tous très attachants et tourmentés à divers titres. L’auteur est attentif à eux et n’en laisse aucun sur la touche. Il nous livre pour chacun un portrait psychologique approfondi et dépeint à merveille leurs sentiments, les raisons ou les mobiles de leur comportement, en allant fouiller dans leur passé. Y compris pour le plus scélérat, qui essaie de comprendre pourquoi il fait le mal et, par là-même, de se justifier en creusant « en quête de cette chose impossible à racheter : la partie perdue de son âme »… A l’autre bout de la chaîne, Furman Chambers, un shérif en fin de carrière que la mort traumatise. Il n’a lui-même tué qu’un seul homme et considère que c’est un de trop, mais il a perdu ses deux fils à la guerre de 14-18 et n’attend plus de la vie qu’une retraite sereine avec son épouse Alma, pour qui il éprouve encore une grande tendresse. Mary Jane, le suspect désigné par la rumeur, est lui aussi un personnage tourmenté, peut-être le plus tourmenté avec son neveu le petit Willy. Vétéran devenu bootlegger au service de Larthan Tull, il rêve de se retirer pour mener une vie à peu près rangée auprès de celle qu’il aime. Mais il lui faut d’abord gagner beaucoup d’argent et il ne connaît pas d’autre moyen pour ce faire que de vendre de l’alcool, et d’en fabriquer pour son propre compte. Pétri de remords et de culpabilité, il se sent indirectement responsable de tout ce qui arrive, notamment de la mort de ses deux copains. Mais lui, pas plus que les autres personnages, ne semble avoir le choix, le destin des hommes est tout tracé : la filature ou le trafic, quand ce n’est pas les deux.

Et puis il y a Willy, treize ans au moment des faits, le plus attachant de tous. Après une enfance dans une famille unie mais perturbée par la guerre, il se pose des questions d’adulte (le bien, le mal, les mensonges racontés, les secrets tus, dont on percevait plus tard le poids, d’autant plus lourd qu’on était incapable de réécrire le passé…), il fait des rêves « éveillé » et il observe avec émotion, curiosité et inquiétude la relation amoureuse qui s’amorce entre son frère Quinn, adolescent, et la diaphane et douce Evelyn, la fille unique de… Larthan Tull. Willy entrevoit déjà le caractère inéluctable de certaines choses, les enfants grandissent plus vite lorsque les conditions de vie sont aussi difficiles.

Avec de tels personnages, il n’est pas étonnant que les relations humaines et sociales, y compris les rapports conjugaux, fraternels et familiaux soient scrutées de près par l’auteur. Chacun, même le plus jeune, Willy, réfléchit, culpabilise, analyse, se souvient et espère quelque chose qui viendrait des autres ou du ciel. La religion est d’ailleurs un thème récurrent du livre. On est dans l’Amérique profonde et rurale, l’Amérique où les familles mafieuses vont à la messe, un pays où l’on s’entretue en pensant à Dieu ou au diable. Il est intéressant à ce propos de constater que Jon Sealy a donné chair au diable en la personne d’un vieux vagabond, aveugle aux orbites creuses et qu’il lui fait prononcer des paroles que l’on a plutôt coutume de lire « rapportées » dans la bouche de Dieu et non dans celle du diable. L’expression « le diable en personne » est récurrente et qualifie souvent le parrain. Cette incarnation insolite du diable et les mots encore plus inhabituels qu’il prononce ont de quoi surprendre.

D’autres thèmes parcourent les pages : la guerre de tranchées, parfois décrite en détail, les secrets de famille et leurs conséquences, les conditions de travail dans les filatures, où les enfants peuvent commencer très jeunes, la solidarité familiale et fraternelle, les rapports hommes-femmes. Et la mort, que tous les personnages, à un moment ou à un autre de leur vie, évoquent ou côtoient de près.

Ce roman n’est pas seulement un thriller ou un roman policier car le coupable est connu dès les premières pages. Le shérif ne mène pas une véritable enquête, il cherche un moyen de confondre le meurtrier et de l’empêcher de nuire à nouveau, avec le moins possible de violence et de dommages collatéraux. Cependant, lentement, la tension monte page après page et l’espoir d’une fin heureuse s’amenuise. La mort rôde mais on ne sait pas qui elle va emporter. Et comme les personnages sont touchants, le lecteur lui aussi redoute le pire pour chacun d’eux. En même temps, Jon Kealy nous propose une chronique sociale assez noire et dresse un tableau vivant et détaillé de la petite ville de Castle dans un entre-deux historique : juste après la grande Crise de 1929 et juste avant la fin de la Prohibition…

Un seul parmi les vivants, écrit d’une plume étonnante pour un premier roman, est un livre diablement humain, très habité par l’esprit de quelques-uns de ses personnages et par une nature omniprésente, dont la beauté jure avec la laideur (tragique) des événements et la noirceur du comportement de certains personnages.

Une fois encore, un grand merci à Francis Geffard de m’avoir fait découvrir cet auteur au talent si prometteur. Et qui mérite haut la main le commentaire de Ron Rash et la comparaison avec Cormac McCarthy pour l’aspect survie-course-poursuite de Mary Jane : avec William Faulkner pour l’étude des personnages, de leurs conditions de vie sociales et « professionnelles ». Et, enfin, avec la série Boardwalk Empire pour le trafic d’alcool, la Prohibition, la violence, gratuite parfois, des maîtres du jeu et la proéminence du mal par l’intromission originale d’une sorte de dieu diabolique. Et nous, on en redemande.

 

EXTRAITS

Pour vous mettre l’eau à la bouche, deux belles descriptions imbriquées dans le développement de l’histoire :
Page 103 : « Une forte odeur d’humus imprégnait l’atmosphère. A sa droite, il y avait six autres tombes, chacune marquée de pierres effritées couvertes de mousse et fichées dans l’argile comme des dominos, tandis que face lui, le fond de la vallée disparaissait au milieu des pins et des feuillus touffus qui formaient une masse noire dans le crépuscule. (…). Il regarda le rose du ciel s’effacer au-delà de la forêt de chênes et d’hickorys. Au nord, les sapins sur les crêtes étaient enveloppés de brume. A l’ouest, les cheminées de la filature crachaient des nuages de suie, et au loin se dressait Castle Mountain, le sommet le plus élevé de ce pays vallonné ».
Page 110 : « A cet instant, les feuilles derrière eux, agitées par le vent, entonnèrent un chœur de bruissements pareils à ceux des sauterelles. On n’entendait toujours pas le tonnerre, et dans le ciel à l’ouest qui se criblait d’étoiles, la bande d’orange s’effaçait pour céder la place aux couleurs des meurtrissures du crépuscule ».

Enfin, une réflexion nostalgique du personnage le plus sinistre. Sur la mort (page 313) : « Il existe peut-être des veinards qui ont quelqu’un pour leur tenir la main une fois le grand âge venu, mais la Faucheuse ne les en arrachera pas moins à ceux qu’ils aiment. L’univers en couleurs de l’enfance cède peu à peu la place au noir et blanc ou au sépia à mesure que défilent les années et que le jeune homme sûr de lui se métamorphose en un vieillard solitaire qui, en vivant ses derniers instants, quand le rideau tombera et que la scène se videra, aura peut-être un bref et ultime aperçu des teintes éclatantes du temps jadis ».