Le diable, tout le temps ⇜ Donald Ray Pollock

L’auteur est amĂ©ricain, nĂ© en 1954. Ouvrier et conducteur de camions pendant trente-deux ans, il n’a commencĂ© Ă  Ă©crire qu’à l’ñge de cinquante ans, aprĂšs avoir pris des cours d’écriture crĂ©ative (on peut dire qu’il les a mis Ă  profit) ! Il a publiĂ© en 2008 un recueil de nouvelles, Knockemstiff, du nom de sa ville natale, tout aussi effarant paraĂźt-il que celui-ci et que je n’ai pas lu.

Ce livre a Ă©tĂ© Ă©lu «Meilleur livre de l’annĂ©e 2012» par le magazine Lire. Un titre mĂ©ritĂ© ? Dans la catĂ©gorie des bons, trĂšs bons polars-thrillers, sĂ»rement. Mais je ne peux m’empĂȘcher de rapprocher ça du livre de JoĂ«l Dicker La VĂ©ritĂ© sur l’affaire Harry QuĂ©bert qui a frĂŽlĂ© le Goncourt. Un bon, un excellent polar oui, c’est certain, bien Ă©crit, trĂšs intelligent et parfaitement menĂ© Ă  terme, que l’on lit presque d’une traite, un vrai «page-turner» comme on dit maintenant, mais pas une Ɠuvre littĂ©raire mĂ©ritant le Goncourt, loin de lĂ  en tout cas pour moi.

Pour revenir à Le Diable, tout le temps, Télérama lui avait attribué 3 T, son maximum, alors pour moi pas question de passer à cÎté.

LĂ , on affaire Ă  du lourd, du trĂšs lourd. On frĂŽle mĂȘme l’excellence dans le domaine du polar noir façon documentaire serrĂ©. ‘Façon’ seulement car il vaut mieux que ce que l’auteur nous donne Ă  lire ici reste du domaine du romanesque !

L’histoire. Elle est un peu difficile car il n’y a pas de trame romanesque Ă  proprement parler. Des personnages qui ne se connaissent pas, Ă©voluant tous dans leur propre histoire, entre l’Ohio et la Virginie occidentale, dans l’AmĂ©rique profonde et puritaine, qui prend un sacrĂ© coup ! Ils finiront pourtant par se rencontrer – ou plutĂŽt par ‘se cogner’ les uns aux autres au terme de parcours dramatiques (et parfois drolatiques).

Tout cela entre la fin de la Seconde guerre mondiale, avec le retour de combattants du Pacifique totalement dĂ©truits et incapables de retrouver une vie «normale», au milieu des annĂ©es soixante. Parmi eux, Willard, prĂȘt Ă  tout pour sauver sa femme qui meurt d’un cancer, Roy, un prĂ©dicateur fou avaleur d’araignĂ©es qui voyage en compagnie d’un paralytique pĂ©dophile guitariste Ă  ses heures, un jeune couple, Sandy et Carl, elle prostituĂ©e lui photographe, mais aussi tueurs d’auto-stoppeurs Ă  leurs heures, un pasteur et un shĂ©rif qui n’ont de leur fonction que le nom
 une belle brochette de personnages pour le moins ‘hauts en couleur’. DĂšs les prĂ©sentations, on sent bien qu’on ne va pas assister au bal des princesses. Pour eux, ça commence mal, ça continue mal et ça finit trĂšs trĂšs mal ! Eh oui, le diable, tout le temps, ce n’est pas juste un contexte infernal, ou l’entitĂ© dĂ©moniaque seulement, non, le diable il est aussi prĂ©sent dans chacun des personnages, exceptĂ© Alvin, le petit garçon de Willard.

Ici, on est loin des clichĂ©s d’une AmĂ©rique urbaine riche et en pleine mutation Ă©conomique, loin des pubs lumineuses Ă©clairant les nuits de villes clinquantes et croulant sous les effets d’une industrialisation galopante. Ici, l’auteur nous dĂ©crit de fort belle maniĂšre une AmĂ©rique rurale qui a Ă©chappĂ© au progrĂšs, oĂč l’on vit dans un monde de misĂšre, d’ignorance, de rancunes ancestrales, de croyances populaires et de violences impunies
 mais surtout dans un pays oĂč la foi et la religion rĂšgnent en maĂźtresses dans les foyers ruraux. Et la foi confine souvent Ă  la bondieuserie, au fanatisme religieux.

Ici, on croit en Dieu (jusqu’à l’absurde pour le prĂ©dicateur) mais aussi et surtout on croit en son contraire le diable. Et pour l’un comme pour l’autre, on est prĂȘt Ă  tout, y compris au pire. La religion pourrait d’ailleurs bien constituer le seul fil conducteur du livre. On est souvent trĂšs proche de la folie, dans un univers baroque de fĂȘte foraine macabre avec un dĂ©filement de personnages horrifiques malfaisants. Bref, un univers de fin du monde mĂȘme si parfois on se croirait au Moyen-Age Ă  la lecture des mƓurs et des superstitions. Entre Stephen King et Cormac Mc Carthy. Etrange et sympathique brassage.

Ici, des meurtres sauvages et souvent gratuits sont commis par des meurtriers particuliĂšrement violents et sans scrupules. Les innocents finissent par se comporter de maniĂšre aussi barbare que ceux qui les ont persĂ©cutĂ©s et aucun personnage n’a grĂące aux yeux du romancier, mĂȘme si celui-ci se contente de raconter leur histoire sans porter de jugement. S’il ne les juge pas et semble mĂȘme Ă©prouver quelque sympathie pour eux (ce qui est parfois un peu dĂ©rangeant au vu des actes qu’ils commettent), c’est parce qu’il nous les prĂ©sente plus comme les victimes d’un destin inexorable que comme des meurtriers. Et il est vrai que certains sont attachants et qu’on pourrait presque trouver une «bonne» raison, en tout cas une explication, Ă  leur comportement.

Inutile de rentrer dans le dĂ©tail des meurtres auxquels on assiste impuissants dans la seconde partie du livre. La premiĂšre partie, descriptive, se ‘contentait’ d’installer ses personnages dans le lieu et dans le temps. L’auteur y construit la trame du livre en forme de toile d’araignĂ©e dans laquelle, les uns aprĂšs les autres, tous les personnages vont s’enfermer. On comprend vite que tous sans exception sont nĂ©s sous une trĂšs mauvaise Ă©toile, mais on espĂšre quand mĂȘme que les moins mĂ©chants s’en sortiront, surtout le jeune Arvin, qui est en quelque sorte le personnage principal, en tout cas celui que l’on suit Ă  la trace au fil des pages, le moins fou, le moins anormal de cette galerie dantesque.

Mais le mal est partout, le titre le dit bien, et personne ne sortira indemne de ce road-movie terrifiant, pas plus les paumĂ©s qui l’habitent que le lecteur impuissant (ou l’auteur sans concession). Tout ce qui doit mourir sera mort Ă  la derniĂšre ligne. Une vĂ©ritable claque qu’on se prend lĂ  !

Le style. J’ai souvent notĂ© une grande dichotomie entre le sujet et le style. Une histoire tragique racontĂ©e dans un style poĂ©tique, un drame sombre relatĂ© avec une grande puretĂ© et Ă  l’inverse une histoire linĂ©aire racontĂ©e dans un style ampoulĂ©, c’est de plus en plus frĂ©quent dans la littĂ©rature. Mais ici, Donald Ray Pollack a atteint des sommets dans le traitement narratif. Le contraste est brutal entre l’horreur des faits rapportĂ©s et le style du roman, et le talent de l’auteur immense. L’écriture nous emporte dans une flamboyance confinant parfois au lyrisme. Un contenu aussi noir racontĂ© dans une langue aussi lumineuse, ça nous prend Ă  la gorge, ça nous empoigne dĂšs la premiĂšre ligne pour nous lĂącher, exsangues, juste Ă  la derniĂšre. Sans savoir sur quelle miĂšvrerie se jeter aprĂšs


En dĂ©finitive, un livre trĂšs ‘beau’, trĂšs original, dĂ©rangeant, Ă©prouvant mĂȘme. Inclassable. Un roman noirissime, monstrueux, somptueux, vraiment, dans sa forme, gratuit dans ses violences. Un ‘roman’ heureusement. A ne pas lire les nuits de pleine lune et par les Ăąmes sensibles ! J’avoue que j’ai parfois sautĂ© quelques lignes
 J’ai adorĂ© !

Une derniĂšre chose : ce livre jouissif n’est pas porteur d’un quelconque message cachĂ© d’ordre moral, social, religieux ou politique ! L’AmĂ©rique puritaine de l’aprĂšs-guerre est malmenĂ©e, la guerre, la misĂšre et les bondieuseries sont pointĂ©es du doigt, certes, mais ne constituent pas l’unique cause de toutes ces malfaisances. Si les personnages sont aussi pervers, c’est simplement parce qu’ils ne sont pas nĂ©s
 sous le signe d’une bonne Ă©toile. Mais sous celui du Diable, tout le temps ! Quel beau titre (et justedans ce contexte) ! Des excuses, c’est vrai, malgrĂ© tout, on peut leur en trouver (mĂȘme si certains sont mauvais par nature). Et c’est aussi pour ça que l’auteur ne les juge pas et Ă©prouve mĂȘme parfois de l’empathie pour eux. Et nous ?

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais trois notes : 20 pour l’écriture, 19 pour la folie et l’originalitĂ©, 16 pour l’amoralitĂ© de l’histoire. Mais je ne suis pas sĂ»re de moi. Difficile de noter un tel livre. Et difficile d’en sortir.

Disons que si je devais le noter sur 20, j’en serais bien incapable !

J’ai bien failli relever quelques passages ‘croustillants’ au fil des pages, mais je me suis dit que leur teneur risquait au contraire de faire partir le lecteur en courant ! Alors que mon but est de lui donner une grande envie de le lire.

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