Changer l’eau des fleurs, de Valérie Perrin

par | 8/04/2020

Sorti en mai 2019 au Livre de poche. (Deuxième) roman. 672 pages.

L’auteure. Valérie Perrin, avant de mettre à l’écriture, a d’abord été photographe de plateau cinéma ; ainsi qu’une réalisatrice et scénariste très productive. En 2015, elle publie son premier roman, Les oubliés du dimanche qui a rencontré un grand succès et remporté de nombreux prix littéraires.

Les cinq premières lignes :« Mes voisins de palier n’ont pas froid aux yeux. Ils n’ont pas de soucis, ne tombent pas amoureux, ne se rongent pas les ongles, ne croient pas au hasard, ne font pas de promesses, de bruit, n’ont pas de sécurité sociale, ne pleurent pas, ne cherchent pas leurs clés, leurs lunettes, la télécommande, leurs enfants, le bonheur ».

LA phrase du livre : « Le passé s’apparente plus à de la chaux vive. Ce poison qui brûle les souches. Oui, Violette, le passé est le poison du maintenant. Ressasser, c’est mourir un peu ».

EN DEUX MOTS
Un – deuxième – roman réussi haut la plume. Une héroïne digne, au grand cœur qui nous bouleverse, nous fait pleurer de joie ou de tristesse. Qui aime et qui se bat pour ne pas sombrer. Deux histoires parallèles qui nous entraînent avec la compagnie et dans le cadre « joyeux » du cimetière que garde Violette Toussaint
.

L’histoire – ou plutôt les histoires : tout cela n’est pas facile à résumer. La plus importante, qui court sur tout le roman, est celle de la narratrice et de son mari. Elle s’appelle Violette, lui Philippe Toussaint. Et tous deux sont au moment où s’ouvre le roman gardiens de cimetière dans une petite ville de Bourgogne après avoir été des années durant garde-barrière. Entre Violette et Philippe Toussaint (qu’elle nomme toujours ainsi, jamais par son seul prénom), les relations sont difficiles : l’amour, exclusivement constitué de sexe chez tous les deux, n’a duré que le temps d’un feu de paille, aucun sentiment ne filtre entre eux et la communication est difficile. Alors qu’elle tente de s’évader de son origine modeste en lisant et relisant son seul livre L’œuvre de Dieu, la part du diable de John Irving, Philippe Toussaint, véritable obsédé sexuel, passionné de motos, de jeux vidéo et… de filles faciles, s’absente en moto depuis toujours pour vivre des « aventures ». Il faut dire qu’il était au départ réticent à venir garder les morts.

Ce sont ses gros déboires conjugaux et la perte d’un être cher qui ont incité Violette à vouloir quitter la région où ils vivaient et accepter le poste peu banal (et peu flatteur pour certains) de gardiens de cimetière. Isolée dans sa vie et dans son couple, Violette ne souffre pas du manque de compagnie dans ce travail, au contraire, elle se sent davantage entourée. Les absences de son mari sont de plus en plus fréquentes et de plus en plus de longues. Jusqu’au jour où il ne revient pas. Il disparaît, purement et simplement. Ce qui ne la surprend ni ne la dérange.

Avec ses nouveaux « collègues » (les fossoyeurs, le père Cédric, les officiers des Pompes funèbres : Pierre, Paul et Jacques Lucchini), elle forme vite une petite équipe à la fois blasée et solidaire qui deviendra au fil du temps une sorte de famille parallèle unie dont les membres savent rire (et nous faire rire) de la mort et de ses enterrements, tous différents et dont certains échappent à tout contrôle. Les anecdotes qu’ils se racontent sont cocasses, y compris celles du jeune curé.

Violette entretient la loge et le cimetière : les tombes, les allées, les plantations. Elle fait du cimetière, intérieur et extérieur, un véritable paradis de verdure, un jardin à son idée, y plantant des arbres choisis par elle, un endroit vivant ! Les visiteurs des occupants des tombes, après s’être recueillis sur celles-ci, viennent se « réchauffer » dans la loge. Autour d’un thé ou d’un café toujours offert par Violette, les confidences vont bon train, formant des mini-histoires qui rythment et croisent la sienne en un ballet incessant. Des petits riens qui font des petites vies. Celles de petites gens dont on parle peu en général. Des histoires qui intéressent Violette tout en lui permettant de se distancier de la sienne le temps de l’écoute. Elle ne dit rien de son passé récent ni des raisons qui l’ont poussée à accepter ce poste.

Un matin, arrive un homme à la loge, qui lui annonce que sa mère, Irène Fayolle, morte et incinérée depuis deux mois désire être « dispersée » sur la tombe de Gabriel Prudent, un résident du cimetière de Violette. Par l’intermédiaire du journal intime d’Irène, que lui confie son fils, les histoires fusionnent, les morts et les vivants s’unissent, cohabitant dans leur histoire et dans celle de Violette. Et les deux principales : celle du journal tombé dans les mains de Violette et la sienne propre s’entremêlent. Pour notre plus grand plaisir.

De fil en aiguille, nous avançons dans ces deux intrigues, remontant et descendant le temps. La fin – qui est en fait le véritable début de l’histoire puisque nous y apprenons pourquoi Violette est devenue garde-cimetière par dépit et comment elle l’est restée par choix -, vous la découvrirez dans les dernières pages. Je peux seulement vous dire que Valérie Perrin a maîtrisé sa narration jusqu’au bout : malgré les histoires (trop ?) nombreuses, une chronologie parfois décousue mais jamais incohérente et des personnages apparaissant et disparaissant aléatoirement, tous les sujets sont bouclés, les personnages à leur place et les mystères éclaircis quand nous refermons le livre. 

Pour ce qui concerne le style, je vais à mon habitude commencer par le détail qui m’a gênée. Le seul mais il est de taille : trop, trop long ! La durée sur laquelle se déroule l’histoire, pour l’essentiel, court sur une grosse dizaine d’années. Du coup, les chapitres, généralement courts et toujours titrés (avec des intitulés aux allures d’aphorismes, sympathiques voire poétiques, empruntés au monde littéraire, musical, poétique) se suivent en une chronologie quelquefois malmenée. Mais l’on s’y finit toujours par s’y retrouver. Des phrases courtes et des dialogues bourrés d’humour et pertinents allègent cette longueur.
Par ailleurs et fort heureusement, l’ensemble, très joliment écrit, avec de belles expressions, un humour omniprésent, parfois cocasse qui fait qu’on rit beaucoup, est parfaitement fluide et agréable à lire. La construction est maîtrisée (ou quasiment), ce qui est à souligner pour une telle pagination. Le roman, qui se présente comme une sorte de puzzle à plusieurs images, se déroule aussi à plusieurs vitesses : celle d’un passé ancien, celle d’un passé plus court, celle du présent bien sûr ; le futur proche, même, est évoqué dans les quelques pages finales. Ce qui le dote roman d’un suspense bien entretenu et d’une intrigue sacrément (trop ?) tarabiscotée. Dans toutes les époques, chaque chapitre se termine par un indice, la révélation de quelque chose que l’auteure éclaircira plusieurs chapitres plus tard.

Mon regard sur le roman. Quelle agréable surprise que ce presque 700 pages (et ces « presque 700 pages » seront mon seul bémol). J’hésitais à le lire, je suis toujours frileuse quand j’entends trop de bien sur un livre lors de sa sortie. J’avais bêtement laissé passer Les oubliés du dimanche, un « premier roman » pourtant, et j’en suis friande. Alors, quand Changer l’eau des fleurs est arrivé dans un groupe de lecture lors de sa sortie poche, je l’ai acheté. Et bien m’en a pris. En dépit de sa longueur (j’avoue avoir à l’occasion lu en diagonale les énumérations et certains passages récurrents), je ne l’ai lâché que sous la contrainte (sommeil, charges domestiques, relations sociales…) tant il est bien ficelé et agréable à lire. A bien des moments, je me suis presque crue chez Marie-Sabine Roger : légèreté toute apparente de certains sujets, gravité toute réelle de certains autres, et tous traités avec un mélange de sérieux, de dérision, d’humour. De quoi nous faire sourire avec la mort, et pleurer tantôt de tristesse tantôt de bonheur. De la profondeur et de l’ironie, oui, ça fleure bon Marie-Sabine Roger et c’est heureux. Chacun et chacune y trouvera une petite part de soi, une réflexion qu’il s’est faite un jour, quelque chose qu’il a fait, une personne qu’il connaît ou en qui il se reconnaît. Ça fait un bien fou en cette période d’incertitude. Comme une sorte de psychologie positive.

Le roman vaut en tout premier lieu pour la richesse de ses personnages et l’empathie qu’ils provoquent en nous à de rares exceptions près et pour des raisons différentes, la galerie est de grande qualité, avec la narratrice au premier plan.
Violette est une belle personne ; c’est mon personnage préféré. Malgré une naissance « sous X », une enfance en famille d’accueil, un mariage raté et des blessures intimes, dont la pire à endurer pour une femme, elle reste souriante, aimable, accueillante, serviable. À l’écoute de tous ceux qui se confient à elle tout en restant très discrète sur sa propre vie privée. Elle valorise des métiers ignorés, voire « méprisés » peut-être parce qu’ils font peur, en particulier ceux qui tournent autour de la mort : garde-cimetière, employés des pompes funèbres, fossoyeurs. Elle présente ses collègues comme des personnes ayant leur propre vie privée même si leur « vraie » famille est peut-être au cimetière, des êtres pleins de bon sens, de compassion… et d’humour, pas toujours noir ! Elle est également respectueuse des morts qui « l’entourent » qu’elle connaît tous par leur nom, leur histoire et leurs dates de naissance d’enterrement, qu’elle note depuis le premier jour dans un cahier. Ainsi, nous dit-elle : « L’entretenir (le cimetière), c’est prendre soin des morts qui y reposent. C’est les respecter. Et s’ils ne l’ont pas été de leur vivant, au moins ils le sont de leur mort ».

Autour de Violette gravitent de nombreux personnages secondaires plus ou moins charismatiques. Je vous laisse les découvrir car ils sont trop nombreux pour que je puisse vous les présenter équitablement ; tous ont un petit quelque chose qui vous les rendra sympathiques, odieux ou les deux à la fois. Ils s’aiment, pour certains. Il m’est cependant impossible ne pas citer Sasha, l’ancien garde-cimetière, mentor et « père spirituel » de Violette, soutien indéfectible. Nous le rencontrons tard dans le livre, mais le proverbe « mieux vaut tard que jamais » prend ici tout sens tant ce personnage est attachant, au bas mot.

Beaucoup de réflexions d’ordre général sont énoncées et traitées avec simplicité, avec justesse et toujours une belle humanité. Les relations homme-femme dans un couple dominant-dominé et l’ostracisme social en particulier. Mais surtout la mort et l’amour.

L’amour dans tous ses états. Il est présent partout : l’amour dans un couple, celui des siens, celui des autres, celui des êtres aimés, de leur vivant et de leur mort. Le sentiment amoureux chez les deux couples principaux, ici Irène et Gabriel est bien rendu et donne lieu à de belles déclarations épistolaires posthumes. Je ne peux résister à l’envie de vous citer celle-ci dont l’actualité résonne ces jours-ci : « Si c’était à refaire… J’ai envie d’ouvrir mes fenêtres et de crier à tous les passants : « Réconciliez-vous ! Demandez pardon ! Faites la paix avec ceux qui vous aimez ! Avant qu’il ne soit trop tard ».

Toujours sur l’amour avec un grand A : « Dès qu’il a ouvert la bouche, j’ai senti la solitude se détacher de moi comme une peau morte. Sa voix ma fait l’effet d’une éclaircie, comme s’il avait allumé un lampadaire au-dessus de ma tête. Comme quand une journée s’annonce foutue, qu’un ciel de plomb s’entrouvre et que le soleil perce d’on ne sait où pour allumer certains points du voyage ».

Sur la résilience, l’espoir envers et contre tout après une tragédie, dans la bouche de Violette : « D’autres vies que la mienne. La principale s’étant éteinte, le volcan était mort. Mais je sentais des ramifications, des contre-allées pousser à l’intérieur de moi. Ce que je semais, je le ressentais. Je m’ensemençais. Pourtant, la terre désertique dont j’étais constituée était bien plus pauvre que celle du potager du cimetière. Une terre de caillasse. Mais un brin d’herbe peut pousser n’importe où, et j’étais faite pour ce n’importe où. Oui, une racine peut prendre vie du goudron. Il suffit d’une microfissure pour que la vie pénètre à l’intérieur de l’impossible. Un peu de pluie, de soleil et des souches venues d’on ne sait où, du vent peut-être, apparaissent ».

Et dans celle de Sasha, une réflexion sur travail qu’il faut faire pour « dépasser » le passé, seul moyen d’aller de l’avant : « Je crois qu’il faut continuer et ne plus chercher à savoir comment, pourquoi, qui. Le passé s’apparente plus à de la chaux vive. Ce poison qui brûle les souches. Oui, Violette, le passé est le poison du maintenant. Ressasser, c’est mourir un peu ».

Enfin, récurrente dans les pages, remplissant les lieux, attristant les cœurs et lavant les yeux : la mort. Pour Valérie Perrin, on peut rire de tout, même de la mort ; Violette nous dit : « J’adore rire de la mort, me moquer d’elle. C’est ma façon de l’écraser. Comme ça, elle fait moins son importante. En me jouant d’elle, je laisse la vie prendre le dessus, prendre le pouvoir ».
Et un peu plus tard, sur son opiniâtreté : « La mort ne prend pas de pause. Elle ne connaît ni les vacances, ni les jours fériés, ni les rendez-vous chez le dentiste. Les heures creuses, les périodes de grand départ, l’Autoroute du Soleil, les trente-cinq heures, les congés payés, les fêtes de fin d’année, le bonheur, la jeunesse, l’insouciance, le beau temps, tout cela, elle s’en fiche. Elle est là partout, tout le temps. Personne n’y pense vraiment, sinon on devient fou. Elle est comme un chien qui slalomerait dans nos jambes en permanence, mais dont on s’aperçoit de la présence que le jour où il nous mord. Ou pire, il mord un chien ».

 Je dirai pour finir que le pari du deuxième roman est souvent difficile à gagner. Valérie Perrin s’en est sortie haut la main. Contrairement à ce que peut laisser penser l’image de couverture et le titre-bateau, ce roman n’est pas léger pour deux sous. Bien au contraire, il relate de véritables tragédies avec une légèreté qui n’est que stylistique. Certains passages, d’une grande intensité dramatique et d’une grande tristesse, se lisent la gorge nouée voire les larmes aux yeux.
Changer l’eau des fleurs est tout sauf un livre dit « feel-good ». C’est juste une petite fenêtre de bonheur, une lecture qui fera un bien fou aux lecteurs d’aujourd’hui. Allez-y, pleurez, riez, lisez ! C’est le moment.

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