Sorti en août 2011 chez Arléa, 273 pages. Sorti en poche chez le même éditeur, Arléa-Poche (301 pages), version que j’ai lue. (Premier) roman.

 

EN DEUX MOTS

D’une écriture fluide et élégante, Eux sur la photo est un roman épistolaire qui se lit comme un thriller. Avec pour thèmes les secrets de famille bien gardés, les problèmes de la mémoire et l’importance de celle qui est conservée tout ou partie par la photo. Une belle histoire d’amours, aussi. Un véritable « tourne-pages » qui se lit d’une traite et offre un grand moment de détente.

L’auteure. Hélène Gestern est née en 1971 à Nancy, où elle vit et travaille comme enseignante-chercheuse universitaire. Eux sur la photo, son premier roman, a rencontré un grand succès et a été traduit en plusieurs langues. Depuis, elle a publié La part du feu en 2013, Portrait d’après blessure, 2014, et L’odeur de la forêt en août 2016, tous chez le même éditeur.

L’histoire. Hélène Hivert a perdu sa mère à l’âge de trois ans. Elle ne sait rien d’elle ni des circonstances de sa mort. Elle trouve un jour dans les archives familiales une photo datant de l’été 1971 sur laquelle figure sa mère en compagnie de deux hommes. Elle met alors une petite annonce dans plusieurs journaux français et suisses, notamment Libération. Un homme répond à son annonce. Il s’appelle Stéphane Crüsten et il est le fils d’un des deux hommes de la photo.

Hélène Hivert et Stéphane Crüsten entreprennent une relation épistolaire de longue durée pour essayer d’en savoir un peu plus sur leur parent respectif, et par conséquent sur leur famille, leur histoire personnelle. A force de remontées dans le temps, de recherches et de révélations, leur passé se recompose et se recoupe devant leurs yeux et les nôtres. Certaines langues se délient enfin et la vérité sur ce qui s’est passé entre les personnages de la photo et les circonstances de la mort de la mère d’Hélène, cachée depuis toujours derrière des secrets bien gardés, éclate enfin au grand jour. Avec ses conséquences…

Le style. Presqu’exclusivement composé du courrier des deux personnages principaux, sous forme de lettres manuscrites, de mails et même de sms, époque oblige, Eux sur la photo bénéficie d’une écriture légère, vivante, explicative sans être jamais redondante. D’une lettre à l’autre, le sujet est bouclé, la réponse à la question précédente donnée et la question pour la suivante posée. La construction est parfaitement maîtrisée, le passage d’une lettre à une autre se fait en une progression constante qui induit l’envie d’en savoir toujours plus. « L’enquête » avance vite et de façon régulière.

Cerise sur le gâteau, l’auteure s’autorise de belles descriptions, spécialement dans les pages non épistolaires, celles qui décrivent les nouvelles photos découvertes. Un livre très agréable à lire aussi pour sa forme, ce qui est rare pour un premier roman.

Mon avis sur le livre. Depuis Les liaisons dangereuses et Les Lettres persanes que j’ai été contrainte et forcée de lire au lycée, un seul roman épistolaire a trouvé grâce à mes yeux : Inconnu à cette adresse, de Kressmann-Taylor, probablement pour son sujet. Je trouve en général le genre un peu superficiel et les personnages trop légers, sans épaisseur psychologique. Il a fallu que ce roman figure au programme d’un cercle de lecture pour que je revienne à ce genre de roman. Et bien m’en a pris. Les personnages sont sympathiques en diable ; leurs relations, basées sur une « mission » commune, évoluent vite et deviennent de plus en plus proches, de plus en plus intimes. Nous les suivons avec joie et curiosité dans leurs investigations.

La photo a beaucoup d’importance dans l’histoire. C’est une photographie qui déclenche l’histoire et ce sont des photos qui font avancer les personnages dans leur appréhension, leur compréhension du passé ainsi que dans leur histoire personnelle. Elles sont décrites avec finesse et moult détails et nous apparaissent particulièrement belles. En second lieu, la photo joue le rôle de mémoire du passé. Pourtant, si elle a l’avantage de fixer sur le papier certains éléments, certains souvenirs, elle le fait à sa façon, de manière partielle et non exhaustive. Elle révèle certaines vérités, qu’elle rend indéniables, mais en cache d’autres, notamment des secrets, des non-dits, des éléments invisibles ou seulement perceptibles dans un regard fuyant, le placement d’une main ou la position d’un corps. La réflexion sur la photo et son rôle de souvenir « fidèle mais partiel » est très intéressante.

Pour qui ne connaîtrait pas ces deux êtres, ils sont une incarnation possible de la confiance amoureuse ou de l’équilibre conjugal. Ils ont arrêté le temps, l’ont concentré tout entier dans la jonction d’une main et d’une épaule. Ils ont accepté la promesse de l’ensemble. Leurs beautés ne s’excluent pas, mais s’additionnent : on suit du regard les lignes respectives des corps qui s’appellent, se condensent, s’harmonisent, comme celles d’un portrait peint. Dans l’éternité tranquille de la Jungfrau, qui a déployé en leur honneur la ligne dentellière de ses arêtes et la candeur de ses neiges d’été, Natalia et Pierre ont concédé à la mémoire la trace d’un instant parfait, leur instant : celui où l’on congédie la dépouille de deux entités distinctes pour accepter d’en devenir, enfin, la somme » (page 261).

Autre sujet passionnant, les secrets de famille, sur lesquels reposent intégralement cette intrigue et qui lui donnent tout son intérêt. Avec eux, tous les mensonges, les non-dits qui, à l’instar des secrets bien gardés, sont proférés « pour le bien » de ceux que la vérité pourrait blesser ou anéantir, mais qui n’engendrent que déception, malheur et culpabilité… En définitive, ce qui compte dans la révélation des secrets de famille, ce n’est pas la connaissance de la vérité nue, mais aussi la façon dont peuvent l’accepter et la percevoir ceux qui la reçoivent. Ne dit-on pas dans le jargon populaire : « Il n’y a que la vérité qui blesse », ou encore « Toute vérité n’est pas bonne à dire » ? Personnellement, je n’ai pas la réponse.

Comme le dit à Hélène un de ses collègues, Boris : Dans bien des cas, au contraire de ce que l’on pense, savoir est plus cruel qu’imaginer. Il m’a dit : « Tu sais, après, tu ne pourras plus te sortir cela de la tête… ».


Un seul bémol (ou deux) peut-être, pour chipoter ou me donner bonne conscience. J’ai trouvé les personnages un brin désuets : elle et lui sont un peu trop polis, trop lisses et trop délicats pour être totalement crédibles. Non ? Non. Tant mieux car cette lecture m’a remplie de joie. Je continue quand même : le second point sur lequel j’ai eu un peu de mal à adhérer, c’est que certains procédés sont cousus de fil blanc : le père de Stéphane est… photographe, Hélène est archiviste de documents iconographiques… Mouais… Quant à la fin, à vous de me dire ce que vous aurez compris…

Pour finir, Eux sur la photo est un livre prenant et addictif dont il ne faut en aucun cas bouder la lecture. La tension est tangible dès la première page, d’une lettre et d’une photo à l’autre. A lire entre deux pavés ou simplement pour un moment cent pour cent récréatif. Grâce à lui, je suis prête pour Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, autre roman épistolaire d’aujourd’hui.