Misérables esprits des hommes, cœurs aveugles !
Dans quelle obscurité, dans quels périls absurdes
Se consume pour rien leur presque rien de vie !
N’entendez-vous donc pas ce que crie la nature ?
Que veut-elle, sinon l’absence de douleur
Pour le corps, et pour l’âme un bonheur pacifié,
Délivré des soucis, affranchi de la peur ?
Le corps, nous le voyons, se suffit de très peu :
L’absence de souffrance est un plaisir exquis.
La nature apaisée n’en demande pas plus.
S’il n’y a point chez nous d’éphèbes sculptés d’or
Qui portent à la main des flambeaux allumés
Pour éclairer la nuit nos festins, nos orgies,
Si nos murs ne sont pas tout recouverts d’argent,
S’ils ne résonnent pas aux notes des cithares,
Il suffit entre amis, couchés dans l’herbe tendre,
Au bord d’une rivière, à l’ombre d’un grand arbre,
De pouvoir apaiser simplement notre faim,
Surtout lorsque le temps sourit, quand la saison
Egaie de mille fleurs les prairies verdoyantes…

Lucrèce, poète-philosophe italien (98-55 av. JC)

extrait du recueil La sagesse du monde en 100 poèmes de Jean Orizet (Editions First, 2015).