Sorti en 2014 chez Payot & Rivages, Collection Rivages/Noir, puis en 2015 en version poche chez le même éditeur, 576 pages. Polar, thriller, roman noir selon les chapitres. Prix Le Point du Polar européen 2014, Prix Landerneau Polar 2014 et Prix Michel-Lebrun 2014.

L’auteur. Hervé Le Corre a enseigné les lettres jusqu’à il y a peu. Il est l’auteur de nombreux romans policiers extrêmement sombres, dont certains s’appuient sur un contexte historique réel : La Commune de Paris pour L’homme aux yeux de saphir et Dans l’ombre du brasier et la guerre d’Algérie pour Après la guerre. Engagé à gauche politiquement (militant à la LCR, Ligue communiste révolutionnaire), il soutient pendant un temps Jean-Luc Mélenchon, notamment pendant la campagne présidentielle.

EN DEUX MOTS
Après la guerre… c’est encore la guerre. Une autre guerre, mais LA guerre. Il faut bien du courage pour remuer les boues noires de ces périodes troublées, surtout en ce qui concerne la guerre d’Algérie. Hervé Le Corre s’y colle avec ardeur et sensibilité, n’épargnant ni les bons, ni les méchants, ni le lecteur. Un roman noir et violent, à la mesure des deux guerres qu’il raconte. Avec un regard pourtant bienveillant (pour les personnages qui le méritent à ses yeux même s’ils ont mal agi en certaines circonstances) et généreux sur les petites gens en général. Et avec ce regard, un fin rai de lumière qui traverse les pages.

L’écriture est directe et sèche quand on est dans l’action, mais l’auteur prend son temps pour décrire de manière sobre, sensible et compatissante les réflexions et les sentiments de ses personnages. Les dialogues sont vifs, immédiatement précédés ou suivis d’une action. Une poésie âpre mas belle se dégage de certains passages descriptifs et l’ensemble n’est pas dénué d’humour, noir évidemment…

Hormis les passages en Algérie, c’est à Bordeaux que se déroule presque exclusivement l’histoire. Bordeaux, l’auteur la connaît par cœur puisque c’est « sa » ville. Après la guerre commence en réalité dans ce qu’il a longtemps été courant d’appeler un entre-deux-guerres, l’espace-temps allant de la fin la Seconde guerre mondiale au début de la guerre d’Algérie, « modestement » baptisée par les Français « Les événements d’Algérie ». La ville de Bordeaux, qu’Hervé Le Corre décrit comme une ville grise, terne et plutôt laide, a comme beaucoup – ou davantage – de villes françaises vu une part de ses habitants collaborer avec les Allemands pendant l’Occupation avant de retourner leur veste à la Libération. Les flics pourris, les collabos de tout poil tentent de se faire oublier, tout au moins de se racheter une conduite pour échapper à l’épuration. Les dénonciations vont bon train, dans le sens inverse : on dénonce ceux qui ont dénoncé et collaboré. Mais l’honnêteté a des limites… Un flic véreux reste un flic véreux, un collabo un collabo.

Parmi ces policiers et ces notables pourris, le premier au palmarès : le commissaire Marcel Darlac. Avec des effets « de service » (allant de l’intimidation à la dénonciation de Juifs et de communistes en passant par le vol et le recel de biens confisquées aux Juifs) impressionnants, il met son entourage à genoux, y compris ses complices pourtant bien corrompus qui l’aident à « gérer » la ville de Bordeaux.

Face à eux, les gens, les gens humbles, les anonymes, ceux qui ne peuvent rien oser, contraints de se taire et de vivoter quoi qu’il arrive. En particulier les jeunes, en pleine crise existentielle dans cet entre-deux-guerres. Les jeunes garçons sont partagés entre le passé sombre de leurs parents, dont les souvenirs sont liés pour une raison ou une autre à la Seconde Guerre mondiale, et la peur d’être appelés pour combattre en Algérie. Daniel est de ceux-là. Ses parents, dénoncés, sont morts dans les camps et c’est toujours un aussi grand déchirement pour lui. Garagiste chez un ami de son père, c’est un pacifiste sympathisant des communistes opposés à cette nouvelle guerre. Il vit dans l’angoisse d’être enrôlé et cherche un moyen d’y échapper sans déserter vraiment. Jusqu’au jour où il reçoit sa lettre et embarque…

Avec de nombreux flash-backs dans le temps (entre la ville de Bordeaux et l’Algérie), d’une guerre à l’autre, le roman relate le passé récent de la Seconde Guerre mondiale et le présent de la guerre d’Algérie. Les deux périodes, et les deux histoires, sont habilement imbriquées l’une dans l’autre, les révélations se succèdent. Ce qui crée une tension et un suspense constants entraînant Daniel (et le lecteur), tel un étau lentement resserré, vers une fin inexorable mais insoupçonnable.

Mon avis sur le livre. L’Algérie est chère à mon cœur. Depuis toujours. Sûrement parce qu’une amie d’enfance, Farida, me racontait chaque année ses vacances à Oran et nous confectionnait des gâteaux à mourir de bonheur. Mais aussi parce que c’est un pays qui a été déchiré par le colonialisme comme tant d’autres, à la différence qu’ici les colons étaient français à 100 %.

Un mot sur les personnages, très constatés. Deux sortent du lot, c’est vrai : le sinistre commissaire Darlac dont on se demande ce qu’il est capable de ne pas faire pour n’être pas découvert et Daniel, jeune homme parti malgré lui jouer au soldat en Algérie et déchiré par la déportation de ses parents et le mystère qui entoure leur dénonciation. Mais entre ces deux extrêmes, une foule de personnages de plusieurs générations. Gens du peuple « ordinaire », résistants ou non, des anti-héros dont on parle peu qui se comportent quand il le faut et dans l’anonymat en véritables héros, sortent d’eux-mêmes et de leur petite vie tranquille pour devenir solidaires de leurs amis et les aider, à leurs risques et périls, ceux de leur vie. Ce sont ces personnages qui portent aussi d’une manière forte l’histoire et la font avancer dans le bon sens, ou le mauvais. Et ceux, qu’avec Daniel, j’ai préférés.

Les thèmes abordés (et développés) sont nombreux : la déportation, la collaboration, les camps de la mort… évoqués en des termes qui font froid dans le dos. La vengeance aussi, devenue une absolue nécessité pour l’un des personnages, porte également l’histoire, et la rythme tout du long.

Cependant, la guerre d’Algérie est pour moi le principal sujet de ce roman. Ce fut une guerre (jamais nommée comme telle) entre deux pays : la France, forte de sa supériorité « légitime », ingrate envers le soutien des Algériens durant les guerres précédentes, et l’Algérie, soumise dans les apparences mais rebelle dans son cœur. Le conflit devait éclater.
La plupart des jeunes appelés, tous marqués par les souvenirs et les conséquences encore vivaces de la Seconde Guerre mondiale sur leurs proches et sur eux-mêmes, ne partent pas de gaieté de cœur. Mais contraints et forcés, n’ayant pas eu la chance d’être exemptés ou le courage de déserter. Seuls les chefs sont sûrs de leur bon droit de colons, de Français, dès leur engagement, le plus souvent volontaire. Ainsi près de deux millions de jeunes Français furent enrôlés pendant les huit années qu’a duré la guerre, entre 1954 et 1962.

La guerre nous est montrée dans toute sa brutalité, son atrocité. Certaines scènes sont difficiles à lire, voire insoutenables. Ce faisant, l’auteur met l’accent sur l’impact de la guerre sur l’humain. Sur ce qu’elle fait des hommes, sur ce qu’elle leur fait et leur fait faire, y compris les justes, les pacifistes tels Daniel et Giovanni, comme pris dans un tourbillon de folie meurtrière. Tortures, exécutions sommaires, viols, exactions en tous genres, racisme des chefs militaires (les morts eux-mêmes sont insultés), l’auteur ne fait pas la part plus belle aux Français qu’aux Algériens, à ceci près que ce sont des Français que nous voyons à l’œuvre, les méfaits des fellagas étant relatés sous forme de témoignages de soldats, mais surtout de gradés. Je résiste à l’envie de joindre quelques extraits mais les recopier ne serait pas facile.

Ce livre difficile à lire – et probablement l’a-t-il été à écrire – nous fait une sacrée piqûre de rappel sur ce qu’il a longtemps pour ne pas dire toujours été convenu d’appeler « Les événements d’Algérie », une guerre entourée de tabous et de non-dits. Une guerre sale, une guerre tout court.
A la fin du roman, le titre prend tout son sens, un sens doublé même. Après la guerre : non, il est ici question de l’après deux guerres. Mais une guerre en « vaut » une autre, la guerre est LA guerre… D’où peut-être l’ambiguïté (pour moi) du titre.

Je dirai pour finir que c’est bien dans les romans, et plus encore dans les romans noirs, aussi durs fussent-ils, que l’on apprend le plus de choses sur ce qui s’est passé en France ou ailleurs en des époques paisibles ou contrariées. Mieux qu’en cours d’histoire à l’école et au collège, c’est certain. Celui-ci nous renseigne, nous éclaire sur deux guerres et sur les personnages et leur comportement en périodes troubles. Ce roman nous montre une fois encore s’il en était besoin qu’il faut lire pour appréhender le monde, pour l’apprendre et le comprendre. Même le jeune Giovanni ne profitera pas longtemps de son amour incoercible de la poésie.

C’est pour ma part le second roman d’Hervé Le Corre que je lis, le premier étant Prendre les loups pour des chiens, que j’avais déjà beaucoup aimé, mais ce n’est certainement pas le dernier. Pour l’arrière-fond historique qui m’a permis de réviser mon Histoire de France, pour l’écriture sombrement poétique, claire et sans ambages, pour le crescendo et la construction en rappels de l’histoire, pour l’auteur, vu et entendu récemment à La Grande Librairie et en interviews : sobre, modeste et bienveillant et enfin pour le personnage paumé d’André, dont je n’ai volontairement pas parlé, bravo et merci Monsieur Le Corre. Il faut du coffre pour oser dépoussiérer les vieux cartons de cette manière… Un fantastique coup de cœur pour moi.

EXTRAITS
Quelques lignes de poésie âpre dans les descriptions de Bordeaux, un peu de répit et de respiration pour le lecteur. Hélas de courte durée.
« Sa silhouette figée est toute noire dans cette nuit qu’échappe déjà devant la vaste lueur d’or pâle montant sur la Garonne, par-dessus l’édredon de brume posé sur l’eau. Les lanternes vert-de-gris, suspendues à leurs câbles, laissent pâlir encore au-dessus de tout ce remuement du petit matin leur lumière inutile qu’un faible vent de nord balance négligemment ».
Ou encore : « Mais rien, pas même le soleil, ne parvient à soulever de la ville le voile gris qui la couvre, cette noirceur qui suinte de la pierre. Il y a toujours un peu d’hiver qui reste collé aux immeubles, aux toits. Quelque chose d’océanique, l’éclat froid d’un ciel de tempête ».
Une autre, belle et rugueuse, du « paysage de guerre » algérien : « Le jour s’est levé avec la brusquerie limpide dont il est capable ici. Le paysage est apparu avec une netteté presque douloureuse, hérissé d’arêtes rocheuses à vif, d’éboulis rougeoyants, de précipices encore pleins d’une nuit transparente et bleue ».

Sur la corruption des hommes politiques, même à très haut niveau, des propos crus et directs : « Le grand homme (le général de Gaulle) venu mettre au pas ses complices cocos est devant un micro, entouré des chefs de la Résistance mais aussi de quelques collabos déjà recasés sur qui l’épuration passera, plus tard, comme un nuage insignifiant, à peine une ombre : vraies ordures, faux résistants, flics, préfets, chefs de cabinet qui ont organisé les rafles, contresigné les demandes d’arrestations, torturé à bras raccourcis, outrepassé et anticipé les ordres boches mais ont senti le vent tourner en 1943 et se sont inventé des actes de bravoure et fabriqué des alibis, ont sauvé utilement quelques Juifs et gardé trace de cet héroïsme pour que le moment venu, quand se réuniraient les tribunaux et que s’aligneraient les pelotons d’exécution, les mous du bide viennent témoigner en leur faveur ».

Sur la guerre, la sale guerre et ce qu’elle est capable de faire faire aux hommes : « Et nous les Français ? Qu’est-ce qu’on a fait de mieux depuis qu’on est là ? Les colons les exploitent et nous on vient leur faire la guerre parce qu’ils se révoltent. On fout le feu aux villages, on torture, on bombarde. Nous aussi on massacre ».

Dans les pensées de Daniel : « … Un asile (le camp militaire) qui fabriquerait les déments par milliers, des fous meurtriers, des obsédés sexuels, des idiots mutiques ou des biturins hébétés, un asile qui leur prendrait leur âme et la leur rendrait salie, froissée, puante, rétrécie comme un vêtement dans lequel on aurait chié toute la merde de son corps et sué sang et eau et vomi et pissé, et rampé dans la boue, leur âme réduite à un uniforme en lambeaux souillé par toute cette saloperie humaine ».
Et dans la bouche de Daniel : « …Je pensais que je devais le faire parce que le mal était fait, le problème c’est qu’à la guerre le mal est toujours déjà fait, c’est comme une clôture abattue depuis longtemps autour d’un jardin saccagé, ça autorise ensuite n’importe qui à venir continuer de détruire et voler, à la guerre tout est permis et je ne veux pas tout me permettre, je ne peux pas, vous comprenez ?

Sur le pouvoir des livres et leur (in)capacité à améliorer les choses de la vie. La poésie, par exemple, qui pourrait être, selon l’amie de Daniel un bon moyen d’échapper à l’horreur de la guerre. « Il ne voit pas bien ce que la poésie pourrait adoucir ici : apaiser la chaleur, faire tomber la pluie, ressusciter les morts ? Quels mots pour dire quoi ? Paix entre les hommes de bonne volonté ? Le genre de conneries que bêlent les curés dans leurs églises le dimanche ? Quel écrivain de merde sera capable de dire des choses assez fortes pour enrayer la machine infernale qu’il sent ronronner autour de lui, pour l’instant au ralenti ? Les mots ne pèsent rien devant le fer et le feu. Maurice lui a parlé de Jaurès, il n’y a pas longtemps : même lui n’a rien pu faire, en 14, avec tous ses beaux et grands discours. On parle jamais plus fort qu’un coup de canon. Alors les poètes, avec leurs manières ».

Enfin sur le titre : « Après la guerre », une de ses significations possibles.
« Après la guerre, parfois la guerre continue. Silencieuse, invisible. Le passé se présente à votre porte avec la sale gueule d’un sale flic ; même les morts reviennent. Pas toujours ceux qu’on espérait revoir ».

Dans ce port nous étions des milliers de garçons
Nous n’avions pas le cœur à chanter des chansons
L’aurore était légère, il faisait presque beau
C’était la première fois que je prenais le bateau
L’Algérie
Écrasée par l’azur
C’était une aventure
Dont on ne voulait pas
L’Algérie
Du désert à Blida
C’est là qu’on est partis jouer les p’tits soldats
Aux balcons séchaient draps et serviettes
Comme en Italie
On prenait des vieux trains à banquettes
On était mal assis
L’Algérie
Même avec un fusil
C’était un beau pays
L’Algérie

Un beau jour je raconterai l’histoire
A mes petits enfants
Du voyage où notre seule gloire
C’était d’avoir vingt ans
L’Algérie
Avec ou sans fusil…
Ça reste un beau pays
L’Algérie.

Extrait de la chanson L’Algérie, de Serge Lama, auteur et interprète.