Trois, de Valérie Perrin

EN DEUX MOTS. Intense. Maîtrisé de bout en bout. Comme le précédent, un roman « feel good » centré sur tout sauf le développement personnel et qu’il fait bon lire entre deux romans sombres. Des longueurs peut-être, des longueurs sûrement.
Les premières lignes : « Ce matin, Nina m’a regardée sans me voir. Son regard a glissé comme les gouttes de pluie sur mon imperméable, juste avant qu’elle ne disparaisse dans un chenil. Il pleuvait comme vache qui pisse. J’ai entraperçu sa pâleur et ses cheveux noirs sous la capuche de son ciré. Elle portait des bottes en caoutchouc trop grandes et avait un long tuyau d’arrosage à la main. »
Sorti en mars 2021 chez Albin Michel. Roman. 672 pages.

L’auteure. À moins d’avoir échoué sur une île déserte coupée de tout y compris d’Internet, personne n’ignore je pense qui est Valérie Perrin. Surtout dans les milieux littéraire ou cinématographique.

Elle est partout. En cinq ans et deux romans, elle a conquis le monde des lecteurs du monde entier –, et ce troisième est un succès à peine sorti –, et devenue une femme très people, ou « peopolisée » malgré elle car elle dit en interview avoir été la première surprise de ce qui lui arrive.

J’utilise le mot « people » parce que je déteste son utilisation non appropriée. La traduction littérale du mot people est : le peuple (voire la populace), la nation, les gens, et c’est cela qu’il est censé représenter. Censé seulement car il représente la plupart du temps tout le contraire. Quand on parle « des people », il ne s’agit jamais de « gens d’en bas » de tous les pays. Souvent femmes (ou mari) de, fils (ou fille) de, mère (ou père) de…, rares sont les stars dont on parle dans la presse people, souvent celle des Tabloïds, à venir du bas de l’échelle. Chez certains l’héritage n’est pas seulement matériel.
En revanche, rares sont ceux ou celles qui, arrivés par et grâce à leurs relations pointent leur regard vers le bas et considèrent le « peuple » (the people) qu’ils ont laissé.

Pour en revenir à Valérie Perrin, déjà connue avant d’écrire des romans, son premier Les oubliés du dimanche (2015, Albin Michel) a rencontré un franc succès et remporté plusieurs prix littéraires, mais c’est le second, Changer l’eau des fleurs (2018, Albin Michel) qui l’a propulsée sur le devant de la scène. Au point que le numéro trois, Trois, était impatiemment attendu par tous ses fervent(e)s lecteur(ice)s) dont je suis et un succès avant même sa lecture.
Avec son charisme positif, Valérie Perrin séduit et enflamme son public dès les premières lignes.

L’histoire. On est en 1986, dans un petit village du centre de la France. Nina Beau, Adrien Bobin, Etienne Beaulieu, les Trois ce sont eux. Ils se sont connus en classe de CM2 grâce à l’initiale de leur nom : les enfants au nom commençant par un B étaient mis d’office dans la classe de Mr Py, maître autoritaire, dur et injuste mais qui, pour les parents en tout cas, avait une réputation de bon enseignant.
Cette première rencontre est le point 0 d’une amitié qui durera une vie, leur vie. Une amitié à la vie à la mort. Ils se sont juré de ne jamais se séparer, de rester ensemble à Paris et de veiller les uns sur les autres.
Et pourtant, le roman commençant par la fin en 2017, nous savons d’emblée que la vie les a séparés. Tout l’intérêt du livre est dans les trente ans qui précèdent cette année 2017, notamment un événement fort et significatif en 1994.

Une quatrième personne, dont nous saurons tardivement qu’elle se nomme Virginie, est scolarisée dans la même classe que les Trois B. Partie de La Comelle pour Paris pendant plusieurs années, elle revient et s’y installe définitivement. Elle trouve un poste de journaliste remplaçante dans le journal local. Toujours présente autour des Trois, elle n’entre véritablement en scène que dans la dernière période de l’histoire (2017) alors qu’un fait divers survient à La Comelle : une voiture remonte du fond d’un lac où elle était enfouie depuis vingt-trois ans. À l’intérieur se trouve un squelette humain. Un suspense implacable s’installe.

Les trois amis ont chacun un problème qui les éloigne du commun des enfants. Nina, abandonnée à la naissance par sa mère, elle-même quittée par le père de l’enfant à l’annonce de sa grossesse, est élevée par Pierre Beau, son grand-père. Adrien a été abandonné par son père et élevé par Joséphine, mère aimante aux idées modernes. Etienne, lui, le moins sympathique des trois, est le seul d’origine bourgeoise, aisée et stable. Il n’est pas aimé par son père qui lui préfère son frère aîné et sa jeune sœur Louise.

Pour les Trois, l’enfance se déroule sans gros cahots, l’amitié leur servant de ciment et de famille, mais la période installe un nombre impressionnant de mystères pour le lecteur.

Fatalement pourrait-on dire, les problèmes vont véritablement commencer à l’adolescence et il est

inutile (et impossible ) d’essayer d’en citer quelques-uns tant ils sont nombreux et « inattendus » pour certains. « Indéflorables » (je sais, ce mot n’existe pas mais il a tout son sens) en tout cas. Et l’écrivain a tous les droits.
L’histoire se déroule à grande vitesse, les événements, rarement logiques, nous surprennent mais nous n’avons pas le temps de réfléchir sur leur plausibilité pendant la lecture.

Et le dénouement, à peine énigmatique pour l’un des Trois, nous laisse avec une seule certitude : ça y est, c’est fini, nous ne sommes plus avec eux, ils nous ont quittés.
Et la question récurrente après une lecture aussi trépidante nous tombe dessus : que lire après ça ?
Question qui pour moi a vite été balayée : le dernier roman de Donal Ryan, Par une mer basse et tranquille m’attendait sur ma table de nuit.

La fluidité de l’écriture est l’un des points forts de Valérie Perrin. Et c’est tant mieux car ses romans étant des mastodontes, un style lourd les rendrait roboratifs. Une plume agréable, simple, familière faite de dialogues courts et directs, de conversations allant à l’essentiel mais laissant planer ou introduisant de temps à autre, en fin de chapitre par exemple un mystère, une question. Qui forcément nous font tourner les pages.
Dans son ensemble le style est purement scénaristique, constitué à 75 ou 80 % au bas mot de dialogues, ce qui explique la rapidité de lecture pour une telle pagination. N’y aurait-il pas une adaptation cinématographique dans l’air ?
Pour ma part j’ai trouvé que cela manquait de réflexions et de descriptions, plus présentes dans le précédent, et que la place donnée à l’action était trop importante.
Mais le plus remarquable pour ce qui est de l’écriture, c’est la construction grâce à laquelle Valérie Perrin conserve la maîtrise absolue et de bout en bout des deux chronologies de l’histoire – qui se déroule sur une trentaine d’années. Elle fait montre d’une imagination débordante et d’une tenue de son intrigue. Les deux périodes n’avancent pas à la même vitesse mais la seconde rejoint la première. Facile à dire, moins à écrire. Nous sentons en tournant les pages que le passé va à coup sûr éclairer le présent et dissiper tous les mystères. C’est vraiment très bien fait.
Pour faciliter la compréhension de l’intrigue, quand le besoin s’en fait sentir, Virginie, la narratrice, fait la liaison entre les Trois B. Le reste du temps (soit presque toujours) elle est le « témoin » de ce qui leur arrive. C’est le personnage le plus énigmatique, le moins « évident » de l’histoire et je dois dire qu’elle m’a beaucoup intriguée.

Mon regard sur le livre. Croyez-le ou non, je vais faire court. La bavarde que je suis va essayer de ne pas dépasser les trois feuillets pour parler d’un roman de près de sept cents pages.
J’ai l’ai bien sûr aimé ce roman, il m’a fait rire, frémir, bouillir, m’attendrir, veiller très très tard ou très très tôt. Tout ça malgré sa taille et son poids.

La galerie de personnages est plutôt sympathique.Si les Trois sont bien évidemment les essentiels, présents ensemble ou séparément dans toutes les pages, d’autres, loin d’être secondaires mais condamnés à l’être face au trio autour duquel ils gravitent, ont un rôle important à jouer et un charisme affirmé. Au hasard Virginie, la mystérieuse narratrice, Louise, la sœur d’Etienne, et pour moi Pierre, le grand-père de Nina, le facteur du village, qui a joué à la fois le rôle du père et de la mère et dont la mort affectera Nina de manière significative. Tous ces personnages ont droit, même ceux qui sont morts, à plusieurs pages évoquant leur passé et leur personnalité, leur vie, leur travail, leur histoire, leurs relations sociales, amicales, amoureuses. Elle les rend très vivants. Ce qui me fait dire que Valérie Perrin prête la même grande attention aux personnes « délaissées », qui sont ici les personnages secondaires, qu’à celles qu’elle peut rencontrer dans la vie. Une autre qualité romanesque de Valérie Perrin : les petites gens ont « voix au chapitre » et ça aussi, ça nous rend addictifs.

Autre bon point : l’intrigue. Son intérêt est dû au suspense sous-jacent dès la première page, installé par la narratrice, qui l’entretient régulièrement lorsqu’elle rencontre Nina, et qui semble savoir plus de choses que tout le monde sur le passé des Trois. Ce suspense surprend par son intensité et fait très vite de Trois un redoutable « tourne-page » (un « Page-Turner ») pour ceux qui parleraient mieux l’anglais que le français.
En réalité, l’amitié des Trois n’est pas sans failles. Ils se sont caché des années durant des tas de choses inavouables, devenues avec le temps de véritables bombes à retardement. Nous en devinons certaines un peu avant qu’elles soient dévoilées mais passons devant d’autres les yeux ouverts sans les voir : les secrets sont bien gardés, enfouis dans les cœurs et scellés à la pierre.
Une grande satisfaction en ce qui me concerne : toutes les portes ouvertes se sont refermées, tous les sujets ont été bouclés, même si j’ai trouvé que certains n’ont pas bénéficié de la pagination que leur importance méritait. Et c’est dommage pour ceux-là, pourtant toujours d’une grande actualité. Et je ne peux en dire davantage là non plus.

Si d’autres sentiments traversent les pages, incontestablement l’amitié est le thème essentiel. Sa force, sa durée, sa ténacité, son intensité. Sa (presque) supériorité à l’amour. L’auteure différencie et fusionne à la fois ces deux sentiments : tantôt différents, tantôt identiques, toujours aussi forts l’un que l’autre, tous deux causant le malheur ou le bonheur de ceux qui les éprouvent. C’est très juste et bien vu.

Bien d’autres thèmes sont abordés, peu développés, ce qui peut se comprendre vu la pagination. C’est pourtant cela qui m’a manqué dans cette longue histoire qui donne à réfléchir seulement après coup. Parmi eux, l’importance des mots, ceux que l’on écrit, surtout quand on ne sait ou n’ose pas dire les dire, comme Adrien qui écrit à l’insu de tous pour confier par écrit tout ce qu’il n’ose dire. Ce qui bien évidemment augmente s’il en était besoin le mystère de son histoire.
Une réflexion sur la mort, aussi, qui concerne deux personnages principaux et forcément tous les autres.

Et puis, au passage, un détail qui m’a amusée sur quelque chose facile à constater : Valérie Perrin égratigne un auteur de premier roman qui voit décoller les ventes dès sa sortie (sous pseudo). Elle nous permet de voir que dans les milieux littéraires aussi le succès, l’argent et la célébrité amènent les gens à changer. Ah bon ?

Je dirai pour finir que Trois a été pour moi une belle lecture qui m’a sortie pour un temps du registre noir que j’affectionne tout particulièrement et dans lequel je me cantonne, en m’entrainant dans une suite d’aventures vertigineuse avec trois héros sympathiques –essentiellement Nina –, des sujets généreux (la cause animale, Nina travaille dans un refuge) que je ne puis pas même citer sans dévoiler trop de choses.

Pourtant, avec le recul, je n’irai pas jusqu’au coup de cœur pour deux raisons. La première : deux ou trois cents pages de moins n’auraient en rien nui à l’histoire, j’ai trouvé certains passages longs, d’autres redondants.

La seconde : Trois est essentiellement axé sur l’action, le suspense, au détriment de l’étude psychologique et de l’évolution des personnages. Ça va trop vite, il se passe trop de choses. Certaines m’ont semblé, une fois ma lecture – qui date d’un bon mois – « décantée » invraisemblables, voire un brin caricaturales (l’instituteur Mr Py m’a paru tout droit sorti d’un film en noir et blancs des années 50) et l’émotion sollicitée souvent de manière convenue : le cancer, la mort d’êtres chers sont des raisons naturelles de pleurer… On frôle parfois le pathos et l’angélisme (avec Nina), davantage que dans Changer l’eau des fleurs en tout cas, mais jamais la mièvrerie affectée… La limite est mince mais elle là.


Et puis il m’a manqué un arrière-fond social ou sociétal ou historique ou politique, quand la période s’y prêtait. La bande-son, oui, épatante pour certains, en atteste. Elle est adaptée, elle accompagne parfaitement l’histoire c’est vrai mais ne vaut pas une vraie réflexion par les mots. Trois est une saga amicale, point. Je m’attendais peut-être, à force de battage médiatique sur l’ode à l’amitié (ce qu’il est) à une version française et plus actuelle de L’amie prodigieuse. Après tout, entre Lila et Nina, il n’y a qu’une lettre qui change.
Et Valérie Perrin n’écrit pas comme Elena Ferrante loin s’en faut. L’amie prodigieuse, saga historique, m’a poursuivie pendant des mois et je le relirai un jour c’est sûr. Mais comparaison n’est pas raison. C’est peut-être moi qui en espérais trop aussi pour avoir tant apprécié le précédent roman et Violette, son personnage. Débordant de charisme et de réflexion.

Pour être tout à fait honnête, le Festival Etonnants Voyageurs est passé par-là ce week-end de Pentecôte avec ses sujets sérieux, impérieux souvent, ses débats animés et ses auteurs très haut perchés. Appliquant le sens de la relativité sur une appréciation peut-être exagérée de mes lectures.

Reste que je voulais lire un roman facile (à lire), ample et généreux et que j’ai été servie. Pendant trois jours, j’ai totalement décroché du reste. Je voulais lire un livre « feel-good » drôle et triste à la fois et qui ne soit en rien centré sur le développement personnel – sujet consistant pour moi à se regarder soi-même afin, en se sentant mieux, d’avoir bonne conscience et de penser que son voisin lui aussi se sent mieux –, qui me désintéresse totalement. Reste aussi que je lirai Les oubliés du dimanche car j’aime les premiers romans, et son quatrième.
Valérie Perrin est une vraie « belle personne » attentive à ceux qui l’entourent et principalement aux gens de peu et qui provoque l’empathie. Elle écrit des romans qui font du bien à ceux qui les lisent autant sinon plus qu’à elle. Des romans populaires au beau sens du terme. Pas des romans « people » Merci à elle. Et la littérature populaire est nécessaire, comme l’a dit et redit Simone Schwartz-Bart au Festival de Saint-Malo.

Mon pari est raté mais je n’y croyais guère. J’ai largement dépassé les quatre feuillets Word. Et j’ose ici parler de « longueurs » dans ce roman !

Nouveau dans Bouquivore : à quoi ça sert de lire/4. Quelques mots en fin de chronique pour proposer une réponse à cette question récurrente.
Ici, lire sert exclusivement à se divertir, à voir les pages se tourner seules avec la complicité des personnages et de leur créatrice. à passer un excellent moment.
Et dans le cas de Trois, répondre par un oui évident quand on vous demandera si vous avez lu « Le livre de l’été » !

par | 14/06/2021

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.