Sorti en avril 2019 chez Michel Lafon. Polar/thriller. 428 pages.

L’auteur. Après avoir travaillé dans l’humanitaire en ex-Yougoslavie, Olivier Norek a exercé la carrière de lieutenant au SDPJ 93 (Service départemental de la police judiciaire de Seine-Saint-Denis) pendant une quinzaine d’années. Depuis quelques années il s’est mis à l’écriture et publie des romans policiers noirs, dont une trilogie racontant les enquêtes en milieux difficiles de l’inspecteur Victor Coste : Code 93, à la fois le premier de la trilogie et son premier roman, puis Territoires et Surtensions. Après Entre deux mondes, aimé et chroniqué dans ce blog, son dernier, Surface, est sorti il y a quelques mois.

EN DEUX MOTS
Une nouvelle capitaine cabossée mais vaillante, des secrets et des non-dits qui remontent, un village aux apparences trompeuses et un autre englouti ; des sujets inattendus… Olivier Norek renouvelle son équipe, les lieux et les sujets de réflexion, mais il tient toujours son lecteur en haleine du début à la fin sur un rythme crescendo et avec une belle empathie pour les personnages qui la méritent. On en redemande.

Les cinq premières lignes : « Lancés à tombeau ouvert dans les rues de Paris, les deux types bringuebalés à l’arrière du véhicule s’acharnaient à lui faire lâcher son arme. Du sang partout. Beaucoup trop de sang. Et son visage. Dieu, ce visage ! Un massacre… çà et là, des veines apparentes et sectionnées ne menaient plus nulle part, crachant rouge en continu. Et sa joue droite, déchirés presque entièrement, révélait un rictus de souffrance ».

L’histoire commence au sens propre sur des chapeaux de roue et des sirènes hurlantes. En région parisienne, l’arrestation chez lui d’un caïd de la drogue tourne mal et l’officier de police Noémie Chastain, en première ligne, prend une balle de fusil à bout touchant… en plein visage. A sa sortie de l’hôpital, cicatrisée mais défigurée, toujours suivie par le psychologue, elle ne pense qu’à reprendre son travail à la Brigade des Stups, persuadée que c’est seulement grâce à lui qu’elle récupèrera. Mais ses collègues et son chef de service ne voient pas les choses sous cet angle. Pour eux, il est trop tôt, il faut attendre encore un peu. Adriel, son petit ami la quitte lâchement, ses collègues la fuient, hormis son amie Chloé et elle est mise en « convalescence obligatoire à domicile pendant trente jours » avec obligation de suivi psychiatrique.

Après cette période de repos Noémie n’est toujours pas « présentable » aux yeux de son équipe et son visage pourrait leur saper le moral – le directeur de la PJ emploiera l’expression euphémique « pas totalement remise ». Sous ce prétexte fallacieux, ce même directeur lui annonce qu’elle est non pas mise à pied pour raisons de santé, non pas placardée ni même « pré-placardée » en attendant le « bon » placard, pas le genre de la maison surtout pour les bons éléments, juste « envoyée » en province, à la campagne (à Decazeville dans l’Aveyron, pas dans un trou, non non) histoire de se remettre en douceur tout en travaillant.
La mission officielle : en un mois, voir si le commissariat ne fait pas double emploi avec la gendarmerie du village pour, dans l’affirmative, le fermer.
La mission officieuse : laisser au chef le temps de trouver l’endroit idéal où la caser définitivement. En gros, regarder travailler la petite équipe du commissariat, ne pas trop farfouiller dans les dossiers, pas de terrain (et donc de mise en danger) bien sûr. Un mois tranquille pour tout le monde. La proposition est forcément à prendre ou à laisser mais, dans le second cas il n’y a pas d’autre offre. Noémie part donc à contre-cœur.

Mais Olivier Norek a de la ressource. Et sa nouvelle flic aussi, qui fonctionne à l’intuition et ne s’en laisse pas conter. Petit à petit, ce qui semblait une punition à Noémie commence à lui plaire. Elle sent qu’ici aussi les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent et que des secrets anciens sont enfouis « sous la surface », transformant au fil du temps des enquêtes non résolues en des « affaires classées ». La surface est ici celle d’un lac, sous laquelle dort depuis trente ans un village englouti car volontairement submergé et reconstruit à l’identique un peu plus loin, presque au-dessus. A proximité d’un grand barrage… Mais stop, il ne faut pas trop en dire.

L’histoire prend un virage très inattendu et notre avis sur les personnages et les événements est sans cesse bousculé. Impossible de savoir ce qui attend Noémie et nous, lecteurs. Les surprises et les découvertes sont de taille et le final impossible à deviner ou bien sur un coup de dés chanceux.

Là encore, la lecture est addictive car tout fonctionne à merveille tant dans le contenant que dans le contenu. L’écriture est toujours aussi vive, claire, les dialogues percutants. Le rythme est soutenu, même si j’ai trouvé la première partie un peu longue, mais il fallait bien que la nouvelle enquêtrice s’installe en France profonde et commence à se « reconstruire » après avoir frôlé la mort en région parisienne. A noter une performance stylistique dès la première page : un compte à rebours haletant sur une minute, déroulé de seconde en seconde. Impressionnant.

Mon avis sur le livre. Troisième polar d’Olivier Norek que je lis en quelques semaines et je n’en suis pas encore lassée. Loin de là car j’attends le prochain avec une grande impatience.
Car oui, le lieutenant Coste est parti, et avec lui nous devons oublier aussi ce qui restait de son équipe soudée. Peut-être reviendra-t-il un jour, Dieu seul le sait. Et comme ici le dieu c’est le créateur du lieutenant, très attaché à son personnage, qui l’empêcherait de le sortir du traumatisme de sa dernière enquête et de l’oubli ? Qui vivra lira. Et quoiqu’il en soit, cette première mission de Noémie Chastain est tout aussi efficace que celles de Victor Coste. Avec de grands changements : une femme blessée dans sa chair et son moral à la barre et un déplacement géographique de l’enquête. Les sujets socio-économiques et environnementaux sont comme à l’accoutumée extrêmement documentés, développés, détaillés ; l’auteur ne reste jamais « à la surface », il enquête, se déplace, interroge et va au fond des choses avant d’écrire. Et ça aussi c’est un surplus d’intérêt dans un roman policier.

A noter que l’auteur parle de sa nouvelle enquêtrice en disant « LA capitaine », ce qui signifie qu’il la traite comme « un vrai » capitaine. Qui plus est, il l’appelle par son nom de famille, tout comme les hommes qui l’entourent… tout en la considérant et nous la présentant d’un point de vue profondément humain. Il fait un portrait touchant, inattendu mais réaliste d’une femme abîmée en quelques secondes physiquement et moralement, objective, devenue dure avec elle-même (et ceux qui rejettent sa « gueule cassée ») mais qui reste une battante et continue d’aller de l’avant et de s’intéresser au monde qui l’entoure. Et de cogiter.

Les autres personnages, nouveaux eux aussi forcément, sont attachants pour certains, surprenants au bas mot pour d’autres. Mais toujours motivés par quelque chose ou quelqu’un, ce sont des personnes qui pourraient exister dans la « vraie » vie.

Pour finir, je dirai que le plus appréciable dans un polar, la cerise sur le gâteau, c’est lorsqu’il y a un ultime retournement de situation dans les toutes dernières pages, alors que l’on croit avoir lu et compris la fin et que ne reste à venir qu’une conclusion « formelle », communément appelée « l’épilogue ». Et c’est le cas ici. Il y a bien un épilogue pour clore l’histoire, mais à la page précédente tout a basculé dans la résolution de l’intrigue. Bravo monsieur Norek. Ça donne envie de continuer à vous lire. Et longue vie à Noémie Chastain, la belle aux deux visages. Espérons que Surface soit le début d’une série d’enquêtes menées de main de « capitaine » !

QUELQUES BONS MOTS sur l’importance du physique, thème important du roman même si Noémie reste opérationnelle dans sa mission malgré son visage esquinté. La réflexion est plutôt juste :
« L’enfer reste toujours le regard que les autres portent sur nous. Comme un jugement. Le regard qui nous examine, celui qui nous empêche d’oser, celui qui nous freine, celui qui nous peine, celui qui nous fait nous aimer ou nous détester ».

Plus loin, dans la bouche du médecin psychiatre qui suit Noémie : Nos expressions faciales ne sont d’aucune utilité personnelle, ce ne sont que des informations que nous affichons pour qui veut nous comprendre. Le visage est un des rares endroits de votre corps que vous ne pouvez voir sans un miroir, mais il est surtout la première chose que l’on regarde. Il est entièrement pour l’autre. C’est aussi le seul endroit qui utilise les cinq sens. Il est totalement ouvert au monde. Et vous voudriez le laisser dans les coulisses ?