Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature 2018, est l’auteure polonaise la plus lue en son pays et la plus traduite en langues étrangères. Son dernier Sur les ossements des morts, chroniqué sur ce blog, résonne d’une drôle de façon ces dernières semaines. Il y est question d’animaux « sauvages » rebelles… Son chef-d’œuvre, Les livres de Jakob, paru en 2018 et en mille pages, n’attend plus que mes yeux (et mes mains !). Et une fois encore comme en mille : tout est dans les livres ! Alors, lisez ! Ou trouvez une autre excuse que « J’ai pas l’temps » pour ne pas le faire !

Par ma fenêtre, je vois un mûrier blanc. C’est un arbre qui me fascine. Il est l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi d’habiter là. Le mûrier est une plante généreuse. Tout au long du printemps et de l’été, il nourrit des dizaines de familles d’oiseaux avec son fruit suave et comestible. Là, il n’a pas de feuilles, j’aperçois donc un bout de la rue silencieuse où passe rarement quelqu’un qui se rend au parc. A Wroclaw, le temps est quasiment estival, le soleil brille, éblouissant, le ciel est bleu, l’air est pur. Aujourd’hui, en allant promener mon chien, j’ai vu deux pies chasser de leur nid une chouette. Nous nous sommes regardées droit dans les yeux, la chouette et moi, à 1 mètre à peine de distance.

J’ai l’impression que les animaux sont également dans l’attente de ce qui va arriver.

Pour moi, depuis longtemps déjà, le monde était dans le trop. Excès de choses, excès de vitesse, excès de bruit. Aussi, le «traumatisme de l’isolement» ne m’affecte pas, je ne souffre pas de ne plus rencontrer de gens. Je ne regrette pas qu’aient été fermés les cinémas, il m’est indifférent que les galeries marchandes soient inaccessibles. En revanche, je m’inquiète quand je songe à tous ceux qui ont perdu leur travail. Quand j’ai appris la mise en place d’une quarantaine préventive, j’ai ressenti une sorte de soulagement, et je sais que nombre de personnes éprouvent la même chose, même si elles en ont honte. Mon introversion, longtemps étouffée et maltraitée par le diktat des extravertis hyperactifs, s’est secouée pour sortir du placard.

Observer les fourmis

Par ma fenêtre, j’observe mon voisin, un juriste surchargé de travail. Il y a encore peu, chaque matin, je le voyais partir pour le tribunal, sa robe d’avocat sur les épaules. Et là, dans un jogging dépenaillé, il lutte avec les branchages de son jardin. Sans doute s’est-il mis au débroussaillement. Je vois un couple de jeunes qui sortent leur vieux chien, celui-ci marche à peine depuis l’hiver dernier. Il vacille sur ses pattes et eux s’adaptent à lui de leur pas le plus lent, avec patience. Un camion poubelle effectue sa collecte à grand bruit.

La vie suit son cours, et comment ! Mais à un rythme complètement différent. J’ai rangé mon armoire, porté les journaux lus à la benne, repiqué des fleurs. Je suis allée chercher mon vélo chez le réparateur. Je prends plaisir à cuisiner.

Me reviennent à l’esprit, de façon insistante, des images de mon enfance, quand on avait beaucoup plus de temps et où il était permis de le gaspiller en regardant par la fenêtre pendant des heures, en observant les fourmis, en restant allongée sous la table à s’imaginer qu’on était dans l’Arche. Ou à lire une encyclopédie.

Et si nous étions ainsi revenus au rythme d’une vie normale ? Et si ce n’était pas le virus qui avait bouleversé les normes, mais bien au contraire le monde fiévreux d’avant le virus qui avait été anormal ?

Des fils invisibles

Le virus nous a rappelé ce que nous refoulions avec tant d’ardeur, le fait que nous étions des êtres fragiles, constitués de la plus délicate des matières. Que nous mourons. Que nous sommes mortels. Que nous ne sommes pas distincts par notre « humanité » et notre caractère exceptionnel, mais que le monde est une sorte d’immense toile à laquelle nous appartenons, unis aux autres espèces et organismes vivants par des fils invisibles de dépendances et d’influences. Que nous sommes reliés les uns aux autres et, qu’indépendamment de notre pays d’origine, de la langue que nous parlons ou de la couleur de notre peau, nous tombons pareillement malades, nous avons pareillement peur et, pareillement, nous mourons.

Le virus nous a fait prendre conscience que, aussi vulnérables et démunis que nous nous sentions face à la menace, il y a des gens autour de nous qui sont encore plus faibles et qu’il faut aider. Il nous a rappelé que nos vieux parents et grands-parents sont fragiles, mais aussi à quel point ils ont droit à nos soins. Il nous a montré que notre agitation fébrile était une menace pour le monde. Il a soulevé la question que nous avions rarement le courage de nous poser : « Que cherchons-nous vraiment ? »

La peur de la maladie nous a ainsi fait faire demi-tour sur notre route tortueuse et, par nécessité, nous a rappelé l’existence du nid dont nous sommes originaires, et dans lequel nous nous sentons en sécurité. Et quand bien même nous serions je ne sais quels grands voyageurs, dans une situation pareille à celle-ci, nous chercherons toujours à rentrer à la maison.

Vieux égoïsmes

De la sorte, de tristes vérités se sont révélées à nous : au moment du péril, on assiste au retour d’un raisonnement en termes de fermetures et d’exclusions, de nations et de frontières. En ce temps difficile, l’idée de Communauté européenne, mise concrètement à l’épreuve, est tombée en défaillance. L’UE a botté en touche pour se défausser sur les Etats-nations des décisions à prendre pendant la crise. Je considère le retour des frontières intérieures comme la plus grande défaite de cette époque misérable, il témoigne du regain des vieux égoïsmes, de la division entre « les nôtres » et « les autres ». Autrement dit, de tout ce qu’au cours de ces dernières années nous combattions dans l’espoir que cela ne formaterait plus jamais nos esprits. La peur du virus a automatiquement fait réapparaître la certitude atavique la plus primaire qui veut que les coupables soient des étrangers, que ce soient toujours eux qui nous apportent le danger. En Europe, le virus est venu d’« ailleurs », il n’est pas « de chez nous ». En Pologne, tous ceux qui rentrent de l’étranger sont devenus suspects. Le claquement des frontières qui furent bouclées en chaîne, les files monstrueuses de véhicules attendant de passer les contrôles furent indéniablement un choc pour beaucoup de jeunes gens.

Le virus vient de rappeler que les frontières existent et se portent très bien.

Je redoute également qu’il nous rappelle rapidement une autre vieille vérité : à quel point nous ne sommes pas égaux. Certains d’entre nous prendront un jet privé pour rejoindre leur résidence sur une île ou dans l’isolement d’une forêt, tandis que d’autres resteront dans les villes pour assurer le fonctionnement des centrales électriques et l’approvisionnement en eau. D’autres encore, au péril de leur santé, travailleront dans les magasins et les hôpitaux. Certains s’enrichiront sur l’épidémie, d’autres perdront les revenus de toute leur vie. La crise qui arrive dénoncera des principes qui nous semblaient immuables. De nombreux Etats ne s’en sortiront pas et – comme il est fréquent en pareilles circonstances – leur délitement favorisera l’apparition de nouveaux régimes.

Plus rien ne sera pareil

Nous restons chez nous, nous lisons des livres, nous regardons des séries télévisées, mais, en vrai, nous nous préparons à la grande bataille pour la nouvelle réalité que nous ne sommes pas même en mesure de nous imaginer. Nous comprenons juste, lentement, que plus rien ne sera pareil. La situation de quarantaine obligatoire et de confinement des familles chez elles peut aussi nous faire prendre conscience de ce que nous ne voulions pas nous avouer, que nos proches nous fatiguent, que nos liens conjugaux se sont distendus depuis longtemps. Du confinement, nos enfants sortiront dépendants d’internet. Beaucoup parmi nous prendront conscience de l’absurdité et de la fadeur dans laquelle ils vivent par automatisme, par la force de l’inertie. Et qu’en sera-t-il si le nombre de meurtres, de suicides et de maladies mentales augmente ?

Telle de la fumée, nous voyons se dissiper notre conception de la civilisation, celle-là même qui nous a structurés ces deux cents dernières années. Nous avons cru être les maîtres de la Création, nous avons cru que nous pouvions tout faire et que le monde nous appartenait.

Des temps nouveaux arrivent.

Olga Tokarzuck. Traduit du polonais par Maryla LAURENT

Source : Le Temps, du 2 mai 2020)
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