Sorti en 2019 chez Julliard, puis en janvier 2020 chez Pocket. Roman. 238 pages. Prix du Salon du livre du Mans.

L’auteure. Murielle Magellan a commencé à écrire avec des pièces de théâtre, puis des scénarios pour la télévision et le cinéma, notamment la cocréation des Petits meurtres d’Agatha Christie. Elle a réalisé son premier film, Moi Grosse, en 2018. Son premier roman est sorti en 2007 : Le lendemain, Gabrielle, suivi d’Un refrain sur les murs en 2011, N’oublie pas les oiseaux en 2014 et Les Indociles en 2016. Changer le sens des rivières est le cinquième et dernier paru.


LA phrase du livre (incomplète par « discrétion ») : « Il faut savoir rompre les amarres, pour mieux se trouver parfois ».
LA phrase du livre (bis) : « On ne choisit pas d’aimer. C’est aimer qui te choisit ».

L’histoire se déroule aujourd’hui. Marie, la vingtaine accomplie, vit et travaille au Havre. Titulaire d’un bac pro, après plusieurs petits boulots, elle est serveuse dans une brasserie, appréciée des clients et de son patron. Elle a du mal à boucler ses fins de mois. Après son travail elle s’occupe de son père, hypocondriaque et acariâtre. Elle rêve d’un ailleurs, d’une autre vie. Quand Alexandre croise son regard au restaurant, elle comprend qu’il va se passer quelque chose de fort entre eux. Il est étudiant en cinéma, rêve d’écrire son propre scénario. La différence de classe sociale va de suite faire déraper les choses et, blessée dans son amour-propre par Alexandre, Marie va provoquer un accident qui le mènera à l’hôpital. Pour ne pas payer les 850 euros de dédommagement, elle se voit contrainte d’accepter un « drôle » de compromis avec le juge aux Affaires familiales : il efface l’ardoise si elle lui sert de chauffeur pendant quelques mois.

À partir de là, les choses vont changer pour Marie qui, de victime du système social, va dans un premier temps se rebeller au risque de s’enfoncer davantage, avant de comprendre que cette « conduite » obligée, loin d’être une punition pure et simple, peut au contraire devenir le tremplin pour changer de cap après une période d’apprentissage plutôt difficile. L’histoire prend un virage inattendu.

Mon regard sur le livre. En premier lieu, les personnages ont une belle épaisseur psychologique. Aucun n’est en noir et blanc. Nous nous attachons à eux pour des raisons différentes (outre Marie, j’ai particulièrement aimé le juge, totalement hors des sentiers battus malgré son professionnalisme, vieux bougon au corps lourd qui dévoile ses drames personnels au compte-gouttes) et nous les accompagnons dans leurs erreurs et leurs efforts pour s’en sortir. Le jeu des relations va lui aussi changer, des sentiments d’amitié et même d’amour vont peu à peu s’installer entre les personnages.

Écrit comme une comédie, d’une plume légère et aussi sensible que l’est son héroïne, avec des passages d’une poésie frugale mais spontanée dans la bouche de Marie, et habilement mené jusqu’à une fin non évidente et dévoilée dans les toutes dernières pages, Changer le sens des rivières a été pour moi une vraie belle surprise. Un roman positif, plutôt anticonformiste qui, tout en développant des sujets sérieux par le biais de ses personnages principaux, fait la part belle à l’initiative imprévue, au désir de tout casser, tout plaquer afin de tout reconstruire autrement. Avec une étude sociale intéressante classique mais bien traitée : la France profonde, selon l’expression d’Alexandre en parlant de Marie (soit le prolétariat) face à la sienne, la classe moyenne aisée (la bourgeoisie).
Et surtout un bel hommage aux mots : au manque qu’ils entraînent quand on ne les a pas, aux efforts que fait Marie pour les acquérir et aux changements de sa condition quand elle les a pour s’exprimer. Je dirai pour finir que ce roman m’a procuré un plaisir de lecture auquel je ne m’attendais pas forcément car je ne connaissais pas l’auteure. Je lirai le prochain opus (ou un précédent) de Murielle Magellan dès que j’en aurai l’occasion.

J’écris toujours long, on m’en fait le reproche, justifié. Voilà, j’ai pour une fois fait court, le roman s’y prêtait par sa pagination. Le plus difficile est à venir : je suis en train de lire un sept cents pages !


Quelques extraits quand même pour étayer mes dires et vous donner envie de lire cet opus Murielle Magellan généreux, compassionnel, révolté par l’intermédiaire de Marie et tempéré par le juge.

Quelques (très belles) pensées poétiques de Marie qui regrette de n’avoir pas les mots : « Elle regarde dehors. Vos gueules les mouettes. Vos gueules le petit matin et les étoiles mourantes. Vos gueules la poésie d’un ciel sans mot, d’un monde sans elle, d’une liberté sans accès. Vos gueules les BM et les 4 x 4 aux moteurs qui narguent ses fenêtres de prolo. Marie referme son ordinateur. Marie pousse le bouton de l’halogène au maximum. Marie veut que le jour arrive et s’aveugler au premier soleil ».

Des propos du juge Doutremont sur le vieillissement : « La nuit tombe plus tôt ».  C’est tout ce que je suis devenu capable de dire. C’est ça vieillir, tu vois. Cette lucidité et pourtant cette résignation au poncif. À l’évidence. Tu rejoins le troupeau car tu connais déjà l’inefficacité de la démarcation. Même quand il y a une grande cause aujourd’hui : le harcèlement des femmes, la maltraitance des migrants, la misère, tout simplement, tu écoutes autour et tu entends : la nuit tombe plus tôt ! Des formules types, toutes blanches ou noires, bien formatées par la famille de pensée d’untel ou d’unetelle. Je hais les phrases toutes faites. Méfie-toi des phrases toutes faites : « On n’a rien sans rien. Il n’y a pas de fumée sans feu. Il faut être deux pour danser la valse ! ». Conneries ! Les riches et les pauvres. Les dominants, les dominés. Les discriminants, les discriminés. Les gentils, les méchants. Dès que ta pensée tombe dans ce puits débile et binaire, arrête-la ! Va boire ou va dormir ou va baiser. Je me retire du monde pour ne pas rejoindre la meute mais c’est plus fort que moi. L’hiver approche et je conclus : « La nuit tombe plus tôt ».

Enfin, toujours dans les pensées du juge, décidément sympathique, un éloge de la « tiédeur »: « C’est au contact de Charlie qu’il a compris à quel point notre époque avait honte de la douceur. C’est en découvrant sa douceur assumée qu’il en a mesuré la rareté autour de lui, dans son travail mais aussi chez les êtres qu’il croise quotidiennement. Aujourd’hui, les tendres cabossés sont des has been. Le monde aime les carnassiers, les femmes et les hommes en colère. Il faut « être en guerre ». On n’écoute que ceux-là, les battants, leur rage à peine dissimulée est perçue comme une qualité pour survivre et gagner. On associe la douceur à la faiblesse. Comme si les doux ne pouvaient pas aller au combat de la vie. (…) Il faut détester, haïr même, le dire, c’est encore mieux, les réseaux n’ont que ce mot-là aux lèvres : « radicalité ». La nuance, la discrétion sont étouffées sous les coups de boutoir des gueulards ou des railleurs. Plus une personne douce dans les médias. Il faut parler fort, s’indigner de la bonne manière. Les femmes douces ? Quelle soumission au cliché ! Les hommes doux ont perdu depuis longtemps. On leur fait un procès en tiédeur. Et alors ? En quoi la tiédeur ne serait-elle pas une température agréable ? Mais non, on cloue la tiédeur au pilori comme si elle n’était que la moitié de quelque chose. Quel est le jury stupide qui décrète que le chaud et le froid valent mieux que le tiède ? Que la virulence vaut mieux que la tempérance ? ».