Sorti en 2011 dans la Collection J’ai Lu. 124 pages. Roman

 L’auteure. Doris Lessing est une vieille dame de la littérature anglaise. ‘Etait’ car elle est morte récemment, en novembre 2013, à 94 ans. Romancière engagée, son œuvre littéraire a pour thèmes récurrents les femmes (Le Carnet d’Or, qui l’a portée aux sommets de la littérature féministe), l’enfance, le racisme et les luttes raciales partout dans le monde. En 2007, elle a reçu le Prix Nobel de Littérature pour l’ensemble de son œuvre, qui représente une quarantaine de livres.

Avec un CV pareil, impossible de se tromper si comme moi, n’ayant encore rien lu d’elle, on culpabilise un poil et on prend un de ses livres au hasard de ses achats. C’est donc Victoria et les Staveney qui m’est tombé entre les mains. Et pourtant…

La chronique que je commence à écrire va à l’encontre de tout le bien que j’ai entendu sur elle. Et je suis la première embêtée car je n’ai pas du tout, mais pas du tout envie de dire du mal d’une dame engagée toute sa vie dans de si nobles causes. Allez, j’y vais quand même.

L’histoire. A Londres (mais l’histoire pourrait se dérouler n’importe où), Victoria est une petite fille noire de neuf ans, orpheline depuis l’âge de cinq ans. Elle a été recueillie par sa tante Marion, célibataire, qui souffre d’une maladie incurable. Un soir où celle-ci sera hospitalisée en urgence, elle sera, elle,  ‘oubliée’ à l’école. Jusqu’à ce qu’un jeune garçon, Edward Staveney, 12 ans, d’origine blanche et aisée, vienne finalement la chercher pour l’emmener chez lui. Il s’agit du frère du petit Thomas, âgé de six ans, qui fréquente la même école que Victoria. Ce sera l’occasion de passer une nuit dans la belle et grande maison de cette famille bien-pensante, et elle en gardera un souvenir impérissable.

Quand sa tante, dont elle se sera occupée presque jusqu’au bout malgré son jeune âge, finit par mourir, elle a quatorze ans. C’est une belle jeune fille et, quittant l’école, elle s’en sort de petit boulot en petit boulot. Quelques années plus tard, Thomas et elle se retrouveront par hasard. Ils auront une brève relation amoureuse et… une petite fille, Mary. C’est l’avenir de cette petite métisse qui sera le sujet de la suite du livre. Je ne peux en dire davantage sur l‘histoire, le livre est court.

La psychologie des personnages est assez basique, celle de Thomas en particulier. Mais les autres ne valent pas beaucoup mieux. L’étude psychologique a été effleurée de très loin et, dans le stéréotype, il est difficile de faire mieux : les bourgeois bourrés de préjugés même quand ils sont sympas, les bonnes copines qui refilent de précieux conseils à leur amie, les hommes absents ou falots. Quant à Victoria, sa personnalité n’est guère beaucoup plus fouillée et c’est la raison pour laquelle, en dépit des difficultés dans lesquelles elle se débat, elle ne réussit pas à nous émouvoir. Et là je ne peux m’empêcher de penser aux enfants de Hattie dans Les douze tribus d’Hattie, de Ayana Matis, un livre qui m’a fait pleurer à larmes réelles.

Côté écriture, j’espère que ce n’est pas le style ‘général’ de Doris Lessing. Le livre est court donc, peut-être trop, au point de ressembler à un ‘pitch’, un scénario, au mieux une nouvelle. Je ne pense pas ça parce qu’il a été adapté au cinéma, très bien paraît-il, mais parce que c’est l’impression que j’ai eue en le lisant. Et cela m’a gênée, d’autant que l’écriture elle-même ne m’a pas convaincue davantage. Je l’ai trouvée très légère, avec un vocabulaire basique, superficiel même, souvent maladroite, décousue et manquant de dialogues conséquents.

Quelques exemples ‘parlants’ :

Page 61, lors de la première soirée en ‘amoureux’ de Victoria et Thomas : ‘Elle se dit qu’il avait l’air de quelqu’un qui a fait un achat exceptionnel dans un supermarché et est content de son acquisition. (…) Elle était l’article exceptionnel qu’il avait rapporté du supermarché’. Ouf ! Ils viennent juste d’entrer dans la chambre !

Et deux pages plus loin, toujours pendant leur première fois : ‘Il se mit à embrasser sa nuque, son visage, et on peut dire que la suite était inévitable puisque tant d’années avaient contribué à l’accomplir. Incompréhensible et mal dit.

Etant tous deux si inexpérimentés, ils durent passer aux aveux, ce qui fit d’eux des conspirateurs innocents. Il la supplia de ne pas le quitter, et elle resta si bien qu’elle ne redescendit le perron que des heures plus tard’. (Comme description de l’acte d’amour, on a connu mieux).

Ce que j’en ai pensé. Eh bien, sûr que je n’ai pas misé sur le bon cheval en choisissant celui-là. Ce n’est pas avec cet opus que je vais me faire une idée juste de l’œuvre romanesque de Doris Lessing.

Outre le style du livre, je ne l’ai pas beaucoup apprécié pour deux autres raisons : la psychologie basique des personnages, dont j’ai parlé plus haut, et la façon dont l’auteure nous parle de son héroïne. On sent bien qu’elle refuse de rentrer dans trop de complaisance mais il y a des limites à l’absence de compassion apparente pour son personnage. Elle a sûrement voulu éviter la sensiblerie pour ne pas donner dans la mièvrerie car le sujet s’y prête, mais pourquoi ne pas avoir mis une touche de sensibilité ? J’ai eu beau chercher, de l’amour je n’en ai pas trouvé, ni dans les rapports filiaux des différents personnages, ni dans les rapports amicaux (Victoria a pourtant au moins deux amies, ni dans les rapports amoureux (Victoria a pourtant au moins deux amants). La narration se fait avec froideur et distance. Et c’est aussi ce que j’ai éprouvé à la lecture, de la froideur et de la distance. Dommage.

Par ailleurs, j’ai noté quelques petits décalages, plutôt de mauvais enchaînements dans l’histoire. On s’attend souvent à tout autre chose que ce qu’on lit. Non que le suspense soit mal amené car ce n’est absolument pas un livre à suspense. Simplement, les sujets sont mal enchaînés et l’on part souvent sur un registre pour finir sur un autre quelques lignes plus loin en raison de digressions nombreuses, des atermoiements et des réflexions de Victoria. Pas toujours facile. Peut-être un problème de traduction. Heureusement, l’histoire est assez linéaire et l’action en est absente.

Bref, je pense à ce que Toni Morrison (toute son œuvre) ou Joyce-Carol Oates (Fille noire, fille blanche) ont écrit sur des sujets équivalents et je me demande si je vais lire un second livre de Doris Lessing. Peut-être Le Carnet d’or, son chef-d’œuvre paraît-il. Et si je ne suis pas plus conquise…

Mais je suis sans doute trop sévère pour cette auteure qui a écrit ‘Victoria…’ à près de (ou plus de) quatre-vingt-dix ans !

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais juste au-dessus de la moyenne, et encore, je suis influencée par les idées de la grande dame…