Sorti en octobre 2015 aux Editions Sabine Wespieser éditeur. 157 pages. Roman. Traduit de l’allemand (Autriche) par Elisabeth Landes.

L’auteur. Robert Seethaler, né à Vienne en 1966, est par ailleurs acteur de séries policières et scénariste. Il vit à Berlin. Une vie entière, élu Livre de l’année 2014 par les libraires autrichiens, est son second roman. Le premier, Le tabac Tresniek, est sorti en France en 2014 chez Sabine Wespieser éditeur.

L’histoire. Dans les Alpes autrichiennes, en 1933, Andreas Egger découvre le chevrier Jean de Cornes mourant chez lui, sur sa paillasse. Il le descend sur son dos au village pour le faire soigner. Les deux hommes discutent de la mort. Le chemin est pentu et enneigé et Andreas chute. Le moribond revigoré en profite pour s’éclipser, Andreas tente par tous les moyens de le faire revenir. En vain. Nous n’en entendrons plus parler jusqu’à la fin du livre. Andreas entre dans le café du village pour se requinquer l’âme. Marie, la serveuse, effleure en le servant l’avant-bras d’Andreas avec la manche de son corsage. Celui-ci reste comme pétrifié par cette petite douleur aiguë qui, seconde après seconde, semblait s’infiltrer plus profondément dans ses chairs. C’est un véritable coup de foudre raconté sobrement mais intensément. Andreas, qui vivait jusqu’ici de petits boulots, n’aura désormais plus qu’une idée en tête : trouver un travail régulier à n’importe quel prix, s’installer, déclarer sa flamme à Marie (ce qu’il fait dans une scène magnifique) et l’épouser.
Après cette entrée en matière dans laquelle deux thèmes forts du livre sont déjà présents : la mort et l’amour (présent même dans la mort), nous retournons en arrière d’une trentaine d’années, peu après la naissance d’Andreas. Orphelin, il se voit confié à l’âge de quatre ans à un fermier violent et tyrannique, qui à la moindre «bêtise» le bat avec une baguette de coudrier trempée dans l’eau pour plus de souplesse. Jusqu’à l’estropier à vie et le rendre boiteux. Cet oncle brutal étant le seul adulte qu’il a côtoyé jusqu’à son départ, personne ne lui a prodigué de conseils ou d’enseignement et Andreas s’est construit tout seul. A l’âge adulte, après un dernier défi au fermier qui veut à nouveau le frapper, il le quitte. Malgré son infirmité, c’est un homme plus fort que la moyenne, qui gagnera sa vie en prenant tous les travaux qui se présentent, quel que soit le degré de difficulté ou de force requis, le plus souvent en extérieur. Pendant des années, il fera corps avec la nature, sa montagne rude mais belle qu’il aime plus que tout.
Cependant, Andreas ne veut pas regarder seulement en arrière, ne vivre qu’à travers le prisme de la nature et des saisons. Un homme doit élever son regard, pour voir plus loin que son petit bout de terre, le plus loin possible, dit-il un jour à Marie. Pour ce faire, il observe les progrès de la civilisation auxquels il participe activement lors de la construction du téléphérique dans sa vallée. Mais une fois sa curiosité satisfaite, il sourit et contemple les Alpes autrichiennes et son petit lopin de terre, dont l’immuabilité le rassure.
Je m’arrêterai là en ce qui concerne le déroulement de l’histoire qui n’est, au fond, pas le plus important.
Le style est à l’image du personnage et de son existence. Simple, sobre, sans excès ni emphase, presque minimaliste dans le vocabulaire mais sachant se faire lyrique pour parler d’amour et de nature, élément essentiel du livre. Ainsi, en page 157 : Il vit dans l’air un mouvement presque imperceptible. Une petite chose blanche qui dansait, juste devant ses yeux. Puis une autre, aussitôt après. L’instant suivant, l’air était empli d’une foule de minuscules lambeaux nuageux en suspension qui descendaient lentement vers le sol. Egger pensa d’abord que c’étaient des fleurs portées par le vent, venues d’on ne sait où, mais on était fin septembre, plus rien ne fleurissait à cette période, encore moins à cette altitude. Alors il réalisa qu’il neigeait.
La pagination peut nous sembler assez courte au regard de l’émotion et de la poésie qui se dégagent de cette lecture, mais l’essentiel des quatre-vingts ans de la vie d’Andreas est dit, dans une grande simplicité et une grande économie de mots.
Ce que j’ai pensé de ce livre. Je savais en achetant les deux livres de Robert Seethaler que je ne serai pas déçue. Impossible de l’être avec cette éditrice indépendante, Sabine Wespieser, si parcimonieuse et si élitiste dans ses choix de publication, qui a confié en interview écrire elle-même ses quatrièmes de couverture et grâce à qui j’ai découvert avec bonheur Duong Thu Huong, Michèle Lesbre, et autres Kéthévane Davrichéwy. Sabine Wespeiser éditeur est pour moi synonyme de grande qualité dans le choix des auteurs. Si j’hésite parfois avant d’acheter un roman, savoir qu’il est édité chez Sabine Wespeiser fera pencher la balance du bon côté (celui des étagères de ma bibliothèque !). Une vie entière ne fait pas exception à la règle et fut pour moi un (trop court) plaisir de lecture.
C’est le personnage d’Andreas qui porte seul toute la beauté du roman. Andreas est un homme singulier. Comme le sont souvent les âmes simples, a fortiori les âmes simples vivant en montagne, Andreas est un taiseux. Parce que jusqu’à sa première année d’école, il n’a prononcé que quelques mots et, plus tard, parce qu’il est le plus souvent seul, il ne ressent pas le besoin de s’épancher. Pendant toute la durée de son union avec Marie, il éprouve des difficultés à lui parler et à entretenir des relations conversationnelles. Nous lisons page 17 : Enfant, Andreas Egger n’avait jamais crié de joie, voire crié tout court. Jusqu’à sa première année d’école, il n’avait même pas vraiment parlé. Il s’était constitué non sans peine un petit pécule de mots qu’il se disait tout haut en de rares moments et assemblait au hasard.
L’homme est rude mais non rustre, fort mais doux, résigné mais sachant se battre pour rebondir, sans rancœur envers ceux qui le maltraitent. Un cœur simple, selon l’expression de Flaubert, mais au masculin. Pourtant, derrière cet homme ordinaire, derrière le vide apparent de cette vie sans «histoires», derrière les petits bonheurs et les dures épreuves, se cache un homme d’un profond humanisme. Grâce à un sens inné du renoncement à ce qui n’est pas pour lui, une faculté à se relever et à se reconstruire quand il est à terre, grâce à son ardeur au travail et à son énergie farouche, Andreas accepte tous les aléas de la vie, y compris la vieillesse et l’idée de la mort, avec une grande sagesse. Et malgré les malheurs qui se succèdent au fil de sa vie, il ne se sent pas malheureux, au contraire il en tire un bilan final positif.
Cet état de bonheur envers et contre tout, Andreas le doit avant tout à sa conviction que la mort fait partie intégrale de la vie, que la vie sur terre est un passage –un «entre-temps» comme il le dit si bien– et qu’après elle vient «la Femme froide», celle qu’il aperçoit sous formes de visions, qui ressemble à la fois à Marie et à la mort. Et qu’il se met à attendre sereinement dès lors qu’il a compris et accepté que pour lui le futur n’existe plus et le présent s’achève. Les vingt dernières pages sont difficiles à lire sans se sentir un peu abattu. Heureusement, comme s’il sortait des pages pour venir nous soutenir, Andreas nous remet d’aplomb en nous prodiguant ses pensées ‘positives’ sur le cycle de la vie et de la mort. Un passage qui nous montre le degré d’acceptation auquel il est parvenu, véritable leçon de vie et de philosophie.
Page 143 : Pour eux, il était un vieillard qui habitait un trou dans la terre, parlait tout seul et allait se planter le matin au bord d’un torrent glacial pour se laver. Mais lui se disait qu’il y était arrivé tant bien que mal et qu’il avait toutes les raisons d’être content. L’argent qui lui restait de sa période de guide de montagne lui permettrait de vivre encore correctement un bon bout de temps, il avait un toit sur la tête, il dormait dans son lit et, quand il s’asseyait sur son petit tabouret devant sa porte, il pouvait promener son regard sur un paysage si vaste que ses yeux finissaient par se fermer. Comme tous les êtres humains, il avait, lui aussi, nourri en son for intérieur des idées et des rêves. Il en avait assouvi certains, d’autres lui avaient été offerts. Beaucoup de choses étaient restées inaccessibles ou lui avaient été arrachées à peine obtenues. Mais il était toujours là. Et dans les jours qui suivaient la première fonte des neiges (…) quand il s’étendait avec dans son dos la fraîcheur de la pierre et sur le visage les premiers chauds rayons de soleil, il avait l’impression qu’il ne s’en était tout de même pas mal tiré.
Le constat de sa vie qu’il fait pendant sa vieillesse est d’une telle justesse, d’une telle évidence que l’émotion nous tient jusqu’aux toutes dernières pages, très tristes, mais d’une tristesse si douce que j’ai refermé le livre avec la sensation d’avoir vécu une belle histoire aux côtés d’un cœur simple.
Enfin, je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir ce dernier passage illustrant une fois encore l’inaltérable caractère d’Andreas. Nous sommes à la fin, page 148 : Il avait tenu plus longtemps qu’il l’eût cru possible et, somme toute, s’estimait satisfait. Il avait survécu à son enfance, à une avalanche et à la guerre. Il n’avait jamais rechigné à la tâche (…) Il avait suspendu sa vie à un fil entre ciel et terre plus souvent qu’à son tour et il en avait plus appris sur les gens qu’il ne pouvait comprendre. (…) Il avait construit une maison. (…) Il avait aimé. (…). Il ne s’était jamais trouvé dans l’embarras de croire en Dieu et la mort ne lui faisait pas peur. Mais, à cet entre-temps qu’était sa vie, il repensait sans regret, avec un petit rire saccadé et un immense étonnement.
Andreas nous donne une leçon de courage et de vie et l’on se prendrait presque à l’envier, ou du moins à vouloir lui ressembler, nous qui courons après tout, le temps, l’argent, le divertissement. Qui vivons de besoins, d’ambitions, laissant parfois passer un bonheur à portée de main.
Et que de dire de la ‘fin’ (celle de Egger, pas tout à fait  celle du livre) sinon qu’elle justifie à elle seule l’achat et la lecture du livre. Et mon coup de cœur.
Une vie entière m’a totalement conquise et je l’ai lu du début à la fin avec un plaisir croissant, heureuse d’accompagner Andreas, toujours debout dans son parcours chaotique. Nul doute que je n’oublierai pas de sitôt cet homme simple, pur, qui a su se sortir par la seule force de sa volonté et sans jamais se plaindre de toutes les situations dramatiques auxquelles il a été confronté. Sûr aussi que je lirai les autres romans de Robert Seethaler, à commencer par le premier, Le Tabac Tresniek qui me tend les pages.

 

En deux mots (ceux de la popine)

Une écriture belle à couper le souffle pour une magnifique déclaration d’amour, un départ à la guerre, une avalanche meurtrière, un travail de guide de montagne, de monteur de téléphériques, d’homme à tout faire, un personnage simple, intègre et courageux qui suit sa route avec obstination dans les montagnes autrichiennes et fait mon admiration.