Jeune auteure franco-mauricienne, Caroline Laurent a écrit à quatre mains avec Evelyne Pisier Et soudain, la liberté (2017) et seule fin 2019 Rivage de la colère, chroniqué dans ces pages.

C’est un morceau de tendresse volé à l’angoisse et au spleen. Sur la photo, une vieille dame sourit. Ses mains épousent la fenêtre de son rez-de-chaussée, à moitié cachée par un voilage blanc – de ces rideaux qui ornent depuis la nuit des temps les vieilles maisons des vieilles personnes. De l’autre côté, dans la rue, une femme que j’imagine être sa fille, masque médical sur le nez, croise ses mains pour les plaquer exactement sur celles de sa mère. Regard oblique. Ses mains disent tout : l’amour, l’attention, la légèreté forcée, « tout ira bien, maman » – l’inquiétude. La photo, prise par Pascal Bonnière, faisait la une de la Voix du Nord samedi dernier. Elle m’obsède, répond à un vertige personnel. Mon père, vu pour la dernière fois de ma vie, à 14 ans, à travers la vitre d’un autocar qui me conduisait en colonie de vacances. Les mains qui s’agitent, au revoir papa. J’ignorais que c’était un adieu. Nous en sommes tous là aujourd’hui. Les derniers regards, les derniers gestes ; peut-être. Je scrute l’image de plus près. Un doute. Le carreau sépare-t-il vraiment la mère et la fille ? Leurs doigts ne se touchent-ils pas pour de bon ? Qu’importe. Leur intention est si forte que la vitre, réelle ou non, n’existe plus, n’a jamais existé. Le besoin de fondre notre peau dans la peau de l’autre abolit tout.

Les écrans creusent le sillon du manque ; ils ne pallient rien, parce que rien ne comble la séparation entre les êtres.

Reste le manque. Cette soif intarissable. Peaux familières, lointaines, désirées, convoitées, inaccessibles. La peau de nos parents, de nos enfants, de nos amis et de nos amours. Il y a un mois encore, aurions-nous pu concevoir un monde dans lequel seraient interdits, pour notre bien, accolades, baisers et peau à peau ? Je pense à ces pères qui ne peuvent pas respirer la chair de leur nouveau-né ; aux amoureux séparés ; aux caissières dont les mains brûlent à force d’être lavées, décapées à longueur de journée ; à ces deux sœurs qui n’ont pu embrasser le front glacé de leur mère pour cause d’obsèques expédiées ; à ces soignants que certains voudraient exclure de leur immeuble parce que, vous comprenez, ils nourrissent le virus dans leurs paumes, et de leurs paumes à nos boutons d’ascenseur, tout risque d’aller si vite…

Isolés dans nos alvéoles modernes, nous faisons semblant. Connectés. Sourires vidéo, photos, réseaux sociaux, notifications, téléphone. Les écrans creusent le sillon du manque ; ils ne pallient rien, parce que rien ne comble la séparation entre les êtres. Le virtuel dresse entre nous une vitre supplémentaire. Une illusion qui nous empêcherait de devenir fous. Mais qui y croit vraiment ? Pour se protéger, on se force à oublier la douceur, le grain, le frisson, la fraîcheur d’une joue, l’enveloppe délicate des lèvres, on se force à oublier l’inoubliable, et Dieu que c’est difficile, se lever le ventre troué, se coucher le ventre troué, c’est moi, c’est vous, c’est tout le peuple fragile des humains.

Décidément, nous sommes des animaux bien décevants.

Un souvenir de Malaparte (La Peau, 1973) : « La peau, notre peau, cette maudite peau. Vous ne pouvez pas imaginer de quoi est capable un homme, de quels héroïsmes, de quelles infamies il est capable, pour sauver sa peau. » Peau double. Sublime aussi bien que coupable. Lieu secret de passage, qui transmet l’émotion comme le virus. Nous le comprenons enfin, la peau est notre unique frontière. Europe, Afrique, Asie, Amérique, continents, confins, confinement : chaque être vivant est son propre pays, sa propre île. Il aura fallu ce soubresaut de la Terre pour qu’on en prenne conscience. Décidément, nous sommes des animaux bien décevants.

Alors je la vois, cette peau géante, humaine, tendue sur le monde comme un immense vélin. Nous y déposons notre histoire, nous y gravons nos urgences, y tissons un roman collectif, sans rien comprendre, miniaturistes d’une époque que nous pensions maîtriser et qui, du talon de sa botte, a écrasé notre arrogance. Les habitants des pays abonnés aux bombes, aux mines, aux viols, à la famine le savent, mais nous, Occidentaux, redécouvrons subitement que notre peau est ce que nous avons de plus cher. Pourtant, elle ne nous appartient pas. Des millions de microbes nichent en nous. Francesco Pecoraro, écrivain italien trop peu lu en France, analysait déjà les fourmillements parasitaires dans un roman visionnaire, La Vie en temps de paix : « L’idée selon laquelle nous sommes les maîtres de la nature est ridicule, ceux qui voient la Création, la réalité-en-dehors-de-nous comme un univers à notre service sont ridicules. Alors que c’est nous, avec nos tissus, avec notre peau, notre sang, qui servons de pâture à des milliers d’espèces, des milliards d’exemplaires… En quoi sommes-nous différents ? En quoi sommes-nous exceptionnels ? »

C’est une histoire de peau. De fragilité. Pas encore de désespoir total, plutôt une mémoire qui enfle nos voiles, tout en nous filant entre les doigts. Le désir des retrouvailles est si fort… En attendant, il faudra veiller sur nos peaux de chagrin.

(Source : Télérama 30 mars 2020, Chronique d’une confinée).