Ce qu’il faut de nuit, de Laurent Petitmangin

EN DEUX MOTS : Ce premier roman frappe un grand coup dans cette rentrée littéraire par son sujet difficile. Histoire d’une famille exclusivement masculine, un père et ses deux fils, qui dérape lorsque l’un d’eux commet l’irréparable, Ce qu’il faut de nuit est également une belle histoire d’amour bancale qui explore avec pudeur et sensibilité le cœur « des hommes » et les rapports père-fils. Vivement le second...
Les cinq premières lignes : « Fus s’arrache sur le terrain. Il tacle. Il aime tacler. Il le fait bien, sans trop démonter l’adversaire. Suffisamment vicieux quand même pour lui mettre un petit coup. Parfois le gars se rebiffe, mais Fus est grand… ».
Sorti en août 2020 à La manufacture de livres. (Premier) roman. 188 pages.

L’auteur. Laurent Petitmangin est né en Lorraine, comme le héros de son roman, dans une famille de cheminots. Il connaît bien la région et ses déboires industriels avec la fermeture des mines et des usines. Il quitte Metz pour faire des études supérieures de commerce à Lyon, puis travaille comme cadre à Air France. Marié et père de famille, il vit en région parisienne, lit et collectionne les livres pendant son temps libre. Il écrit depuis l’enfance, sans publier jusqu’à aujourd’hui. Ce qu’il faut de nuit est son premier roman, pas son premier texte. Il a déjà reçu deux prix littéraires : le prix George Brassens et le prix Stanislas du premier roman. À l’heure où je termine cette chronique, d’autres prix lui ont été décernés dont le Femina des Lycéens 2020, l’un des prix les plus appréciables à mon sens.


L’histoire se déroule, en Lorraine, pays où l’auteur a passé sa jeunesse. Economiquement, la région ne va pas bien : les mines, les usines et les commerces ferment, le chômage de longue durée augmente.
Le roman s’ouvre sur un match de foot dominical. C’est Fus, adolescent, qui joue, son père l’accompagne et le soutient. Cette journée du dimanche est l’éclaircie hebdomadaire pour le père et son fils et ils ne la manqueraient pour rien au monde.
Le père de Fus et Gillou, son jeune frère, est cheminot, il travaille « en hauteur » sur les caténaires, élève seul ses deux fils depuis la mort de sa femme (la « moman ») d’un cancer qui l’a tenue alitée trois longues années d’abord chez eux puis à l’hôpital, et contre lequel elle ne s’est pas battue.
Gus a onze ans quand elle tombe malade, il va la voir tous les dimanches à l’hôpital avec son père, de plus en plus effondré à chaque visite.

Après la mort de la moman, accueillie avec tristesse mais aussi un certain soulagement, tout se passe à peu près bien, mieux même peut-être pour certaines choses, que pendant sa longue agonie et les allers-retours à l’hôpital. Les deux frères et leur père connaissent une période sans nuages (apparents). La famille s’organise à trois et le père commence à reprendre un peu d’espoir et de confiance en lui. Ils partent même en vacances en camping et passent de bons moments tous les trois.

Mais ce ne sont qu’apparence. Gus, profondément peiné, ne le montre en rien. Il s’occupe de son petit frère, qui le vénère, quand son père est absent, réchauffe les plats préparés et range la maison. L’enfant modèle. Pourtant un indice de taille sur son mal-être intérieur : ses résultats scolaires, déjà en baisse pendant la maladie de sa mère, dégringolent. Les enfants grandissent. Gus, adolescent, commence à sortir avec des copains. Des copains que son père n’aime pas. Il ne les connaît pas mais il les sent mal et sait qu’ils ne peuvent qu’avoir une mauvaise influence sur son fils. D’abord petit à petit puis très vite, le désaccord grandit entre le père et le fils. Leurs rapports se détériorent pour devenir conflictuels quand le père comprend que son fils est véritablement séduit par les idées politiques de ses nouveaux copains, radicalement opposées aux siennes. Le père, ne sachant comment s’y prendre avec le comportement inattendu et pour lui impensable de Gus, devient maladroit. Il fait, tout comme Gus, comme si de rien n’était à la maison. Il fuit, ne fait que parer au plus pressé (et rapide) tout en culpabilisant de ne pas avoir une conversation franche avec Gus. Il pratique à son corps défendant la politique de l’autruche.
Soudain, au milieu de l’histoire et sans qu’on s’y attende, à la fin d’un chapitre plutôt optimiste, c’est le drame. L’histoire a basculé dans la tragédie et n’en sortira plus jusqu’à son dénouement poignant que l’on lit à grand peine dans les deux dernières pages. Et même si après coup l’on pense que la fin était inéluctable, l’espoir fait vivre, dit-on. Et l’espoir, il est bien là, sa petite lumière aussi.

Côté écriture, l’on ressent une certaine assurance, une volonté délibérée d’écrire simplement et justement. C’est un premier roman mais pas un premier écrit. Sans fioritures inutiles – chapitres courts et phrases concises – mais avec l’élégance de la sobriété, l’essentiel est dit et l’émotion passe. L’auteur a utilisé la première personne, parce ce qu’il se sent concerné en tant que parent de famille. Certains passages m’ont fait penser à du Mordillat – et pas seulement pour l’engagement politique des personnages. Quelques mots locaux sont les bienvenus (la moman, le plus tendre et le plus récurrent)et nous font sourire.
La construction du roman est réussie. Nous sommes dans un thriller familial sur fond de politique. Laurent Petitmangin nous emmène par sursauts arrière et sans espoir de retour vers la fin de l’histoire dans les toutes dernières pages.

Mon regard sur le livre. Les premiers romans, je cours après. Avec, toujours une petite appréhension d’être déçue. Ça n’a pas été le cas avec celui-ci, loin de là. Malgré un sujet audacieux voire casse-gueule et une pagination modérée, l’auteur s’en sort à merveille et laisse le lecteur sans voix mais pas sans larmes à la dernière page.

Cela peut sembler d’abord il est vrai un suspense psychologique basé sur les rapports père-fils dans un cadre politico-social très appuyé. Et avec une tension qui monte de plus en plus sans que l’on sache vraiment à quoi s’attendre, ou pas. Pourtant le suspense n’est au fond qu’un « prétexte » pour aborder des sujets bien plus profonds, essentiellement la difficulté de se construire après avoir perdu sa mère à l’adolescence, la résilience possible pour certains, impossible pour d’autres, l’importance des engagements politiques (contraires) dans une même famille.

Laurent Petitmangin jamais ne porte de jugement. Ni sur l’un ni sur l’autre. Il se contente de raconter une histoire triste qui se termine en tragédie. Avec une grande pudeur et sans tenter de nous apitoyer sur le sort de son personnage principal – ce qui n’empêche pas l’émotion de passer, bien au contraire, la fin est bouleversante –, le père des garçons nous expose ses interrogations sur son rôle dans le drame et sur le rôle de parent tout court. Loin de nous donner une quelconque réponse, il nous amène à nous poser, nous, des questions que nous préférerions ignorer. Comme : Peut-on éprouver de la honte, du mépris ou pire encore pour ses enfants, comme nous le lisons ici :
« La première visite en prison m’avait suffi. Au parloir, j’étais resté muet. Lui aussi. J’aurais pu lui dire l’immense honte que je vivais, qu’il nous imposait, que je voulais l’oublier et faire comme s’il n’avait jamais existé. (…) Mais il était partout. Sans lui, que me restait-il ?  (…) Fus emplissait ma vie. Et il fallait maintenant qu’il disparaisse… ». Suivent des détails réalistes impudiques qu’un père ne devrait pas dire sur son fils ou plutôt ne devrait pas avoir à dire.

Ou encore Savons-nous ce que nous aurions fait à sa place en de telles circonstances et si oui, en sommes-nous sûrs ? A noter qu’une fois les problèmes enclenchés et au grand jour, le passage avant-après est rapide et le père n’a pas beaucoup de temps pour réagir avant qu’il soit trop tard. D’où sa culpabilité. Des réflexions inattendues, par exemple : Comment un acte commis par une personne peut ruiner l’avenir de toute une famille… qui au premier chef nous donnent le sentiment d’une profonde injustice mais nous semblent logiques voire évidentes après réflexion.

Et puis aussi, comment l’appeler autrement : le destin, avec lequel chacun d’entre nous a rendez-vous un jour, pour le meilleur ou pour le pire. Le destin qui nous fait naître puis être au bon ou au mauvais moment. Les impondérables. Ainsi : « J’avais finalement compris que la vie de Fus avait basculé sur un rien. Que toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n’étaient qu’accidents, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards. (…) Fus, lui, avait été là au mauvais moment. Quand il avait croisé la bande. Le reste s’était enclenché ».

Le roman est rempli de constatations comme celle-ci, simples et justes.

Si la mort de la moman est l’élément déclencheur de l’histoire pour avoir stoppé net la construction de l’enfant en difficulté au passage à l’adolescence, la politique et ses dérives extrémistes possibles a une importance capitale dans l’histoire, à laquelle elle sert de cadre. Laurent Petitmangin ne fait pas de cadeau aux personnages syndiqués (socialistes ou communistes) quand ils sont à la frange des partis et tiennent un discours d’extrême droite. Il nous prouve s’il en était besoin que les extrêmes, qu’ils soient de gauche ou de droite, conduisent aux mêmes excès, aux mêmes passages à l’acte et à la même haine. Ainsi entend-il lors d’un passage à la section : « J’avais entendu des trucs affligeants que je n’avais pas voulu relever. Cela avait commencé avec trop de magasins de kebabs à Villerupt, à se demander où on habitait. (…) Ça attire une drôle de faune, qu’il avait dit l’autre, et puis ils sont moches, pas un pour racheter l’autre, des posters de mosquée, des tables crasseuses sous des néons de merde ».

Mais les éléments les plus forts de ce drame, ce sont les sentiments contradictoires du père pour son fils. Des sentiments faits d’amour oui, mais d’un amour coupé de confiance perdue, d’incompréhension, de colère, de mépris, de pitié et, surtout, de culpabilisation. Nous prenons de plein fouet le ressenti d’un père touché dans ses valeurs humaines, comme si c’était le nôtre. S’il se remet lui-même en cause pour n’avoir rien vu venir et, une fois la situation devant ses yeux, avoir agi avec faiblesse et préféré la fuite et le louvoiement à l’affrontement verbal direct, il ne fait que s’enfoncer davantage dans l’aveuglement volontaire car il est incapable de comprendre les motivations de Gus.

Je dirai pour finir que Ce qu’il faut de nuit souligne avant tout que rien n’est plus difficile que le rôle de parent, a fortiori celui de parent unique, même si l’on fait ou croit faire tout ce qu’il faut pour que ses enfants accèdent à l’âge adulte en passant sans trop de casse le difficile moment de l’adolescence. Un premier roman généreux, fort et bouleversant. Mais aussi extrêmement subtil – et juste – dans l’étude psychologique des jeunes et de leur père. Une vraie réussite. Espérons quand même que le second sera moins triste car la fin n’est pas anodine.


QUELQUES MOTS POUR ILLUSTRER L’HISTOIRE

Sur la culpabilisation du père : « J’aurais quand même dû le pousser. Je l’ai regardé dégringoler petit à petit. Ses carnets étaient moins bons, mais qu’est-ce que ça pouvait faire ? Mon peu d’énergie, je l’ai gardé pour continuer à travailler… car il fallait bien nourrir mes deux zèbres, tenir bon sans boire jusqu’à ce qu’ils se couchent ».

Une jolie description qui met un peu de baume au cœur : au mois d’août, la période des célèbres mirabelles de Lorraine : « La saison des mirabelles. La lumière vers les cinq heures de l’après-midi est la plus belle qu’on peut voir de toute l’année. Dorée, puissante, sucrée et pourtant pleine de fraîcheur. Déjà pénétrée de l’automne, traversée de zestes de vert et de bleu. Cette lumière, c’est nous. Elle est belle, mais elle ne s’attarde pas, elle annonce déjà la suite. Elle contient en elle le moins bien, les jours qui vont rapidement se refroidir. Il y a rarement des été indiens en Lorraine. On dit beaucoup de la lumière du nord de l’Italie en été, je veux bien le croire, je n’y suis jamais allé, mais je suis prêt à parier que la nôtre, pendant cette toute petite période, ces quinze jours d’avant la rentrée, à ce moment précis de la journée, la surpasse haut la main. La lumière des derniers apéritifs dehors. Les gens sont heureux ».

Enfin, une des phrases les plus fortes du livre, une question posée à chacun : « Est-ce qu’on est toujours responsable de ce qui nous arrive ? Je ne me posais pas la question pour lui, mais pour moi. Je ne pensais pas mériter tout ça, mais peut-être que c’était une vue de l’esprit, peut-être que je méritais bel et bien tout ce qui m’arrivait et que je n’avais pas fait ce qu’il fallait ».

par | 18/12/2020

1 Commentaire

  1. Cunégonde

    Magnifique cette chronique ! Et tellement juste. Bien vu, l’analyse du roman par la culpabilisation du « père unique », excellent parallèle à « l’enfant unique », et le métier de parent si difficile à assumer. Mais aussi la responsabilité de ce que l’on est, vaste sujet dont on pourrait parler pendant des heures.
    Si je ne l’avais pas lu, j’aurais certainement envie de m’y plonger tout de suite !
    Ecriture magnifique qui décrit si bien la tristesse et la solitude.
    Encore des chroniques, encore ! J’en réclame toujours.

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