SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

Valse russe ⇜ Nicolas Delesalle

Nicolas Delesalle, né de mère russe et de père chilien, est tout à la fois journaliste (grand reporter à Télérama pour lequel il a dirigé entre autres l’ouvrage en deux tomes Télérama 60 ans, un travail d’investigation long et minutieux, puis à Paris Match où il exerce toujours), et écrivain.

Il est l’auteur d’Un parfum d’herbe coupée, Le goût du large, Mille soleils, N’habite plus à l’adresse indiquée, des romans qui ont conquis plus de cent cinquante mille lecteurs. ( Source IVème de couverture).

Trois histoires en une dans Valse russe, alternant par chapitres. Et deux temporalités : la guerre actuelle en Ukraine et la jeunesse de l’auteur. La première et la seconde se rejoignent à la fin grâce à un fil (peu évident) qui les relie depuis longtemps.
La première histoire relate le présent, la guerre Russie-Ukraine. Elle commence le 23 février 2022, la veille de l’attaque de l’Ukraine par la Russie, que Nicolas Delesalle veut à tout prix “couvrir”. Il est reporter de guerre, ce n’est pas la première fois qu’il se rend en Ukraine depuis l’annexion illégale de la Crimée par Vladimir Poutine en mars 2014 et la proclamation un mois plus tard de deux fédérations prorusses dans le Donbass à l’extrême Est de l’Ukraine, les “Républiques populaires” de Donetsk et Lougansk.

Une semaine avant le jour fatidique du 24 février 2024, en Ukraine, très peu d’Ukrainiens croient à une nouvelle guerre, encore moins à son imminence ; en Russie, Vladimir Poutine a fait en sorte que le peuple croie en une “opération spéciale” légitime, rapide et efficace. Persuadé que les Russes vont frapper en premier Kiev ou le Donbass, Nicolas Delesalle décide de se rendre en zone de conflit possible à Donetsk. Les Russes ont frappé Kiev en premier. Le journaliste est obligé de quitter le pays : son photographe et ami, Patrick, souffre d’une grave blessure datant du Vietnam, il doit être évacué et hospitalisé au plus vite. Ils se rendent à la gare de Zaporijia (à environ six cents kilomètres) en voiture et réussissent in extremis à monter dans un train pour Kiev.

Dans la gare bondée de passagers hébétés, puis dans le train tout aussi fourmillant, Nicolas Delesalle interviewe des voyageurs, avec tact et bienveillance. Commence le récit des témoins de passage, leur passé immédiat, courtes tranches de survie expliquant leur présence dans ce train, leur fuite dans l’urgence. Pitoyables mais dignes. Le journaliste les appelle par leur prénom comme s’il les connaissait : Sergueï, Lioudmila, Viktoria, Eliana, Svetlana, Marina, Alexeï, Igor… Hassan (onze ans, voyageant seul). Il les écoute et retransmet leurs propos avec leurs mots, pas les siens, créant une grande diversité dans le style.
Racontés par des gens souvent choqués, hébétés, certains récits, courts mais pas anecdotiques, mettent les larmes aux yeux du lecteur quand d’autres suscitent sa colère.

Dans ces passages, Nicolas relate ce qu’il a vu et entendu au cours de son périple et nous dit :
“Tous ces civils, ces soldats que je rencontre chaque jour ne sont pas les protagonistes des articles que je vais écrire demain, ce sont des êtres humains, des personnes, des frères.
Je veux raconter que partout, dans le Donbass, les soldats creusent et meurent. Une armée de taupes dans une guerre de bombes et de pelles. Les forces ukrainiennes s’enterrent pour résister aux coups de boutoir des troupes russes, qui ne cessent d’avancer malgré leurs pertes monstrueuses : plus de trente mille hommes sont passés sous le hachoir en trois mois.
J’ai l’impression d’évoluer dans un livre d’histoire sur la Première Guerre mondiale, j’assiste à des scènes que je croyais révolues”.

La seconde histoire, qui se déroule au même moment mais à des centaines de kilomètres, met en scène Sacha et Vania. Sacha, soldat ukrainien de soixante-treize ans, survivant de Tchernobyl, ancien pilote d’hélicoptère estimé par son supérieur trop âgé pour se battre, veut continuer à œuvrer pour son pays. Il se voit donc chargé de surveiller Vania, un prisonnier russe après sa capture, jusqu’à l’échange probable de ce dernier avec un soldat ukrainien.
Vania faisant partie du sinistre groupe sinistre de mercenaires Wagner, dirigé par le tout aussi sinistre et impitoyable Evgueni Prigojine, “Sacha avait d’abord rechigné – garder un mercenaire de la compagnie Wagner, un salaud qui avait probablement commis des crimes de guerre, ça le répugnait”.

Nous apprenons des choses terribles, d’autres inattendues sur ces troupes Wagner, notamment leur composition et leur fonctionnement. Et les apparences peuvent être trompeuses :
“Parmi eux, des voleurs, des trafiquants de drogues, des assassins – la lie du pays –, tous avaient le crâne rasé, étaient souvent tatoués ; des clones du malheur, des destins brisés à la parade promis à finir entre quatre planches. Seuls les violeurs n’avaient pas eu le droit de venir mourir en Ukraine.
Pendant ces trois semaines d’instruction militaire, les hommes s’étaient vus constamment menacés par les cadres du groupe Wagner, d’anciens taulards eux aussi, mais expérimentés. La discipline était le maître mot. Aucun débordement n’était toléré”.
D’où la question que se pose Sacha sur l’énigme qu’est pour lui son “prisonnier”, gravement  blessé : “Comment un joueur de la trempe de Vania, qui calcule et voit si loin aux échecs, a-t-il pu se laisser berner par les promesses de Prigojine ?”

Il s’était attendu à un type patibulaire au regard noir, au front bas, tout en muscles, à une brute épaisse – en tout cas c’était l’idée qu’il se faisait d’un tueur déterminé à consacrer sa vie à détruire celle des autres, juste pour de l’argent. Incrédule, Sacha s’était retrouvé devant un jeune homme blond et maigre, au visage juvénile, avec des joues pleines, un nez droit, des lèvres fines et, dans les yeux, une candeur qui lui rappelait le regard stupide de son chien Lada, mort après avoir avalé une balle de tennis. De cette bêtise atavique et butée qui se transmet quelquefois de génération en génération”.
Et dans certaines régions éloignées de tout, pas seulement en Russie.

Enfin, le troisième temps de cette Valse russe se déroule dans une autre temporalité, plus longue : le passé. Celui de Nicolas Delesalle et de sa mère. Les faits sont narrés dans un joyeux désordre chronologique mais nous nous y retrouvons grâce aux dates (et à l’âge des deux personnages) et aux événements personnels et historiques évoqués. Car avant la guerre en Ukraine, l’auteur est allé plusieurs fois en Russie avec sa mère, ses oncles et des amis de sa mère. Et avec sa classe. car sa mère, professeure de russe en France, a parmi ses élèves… son fils Nicolas qui, totalement inintéressé par le russe, s’avère pour le coup “son pire cauchemar”.

Veuve fantasque et virevoltante, curieuse de tout, excentrique au point que certains souvenirs sont cocasses, la moindre sortie en famille devenant une partie de rigolade. Grâce à elle, une part du roman relève du burlesque et nous fait un bien fou, car il nous arrive de rire entre deux scènes de guerre…
Quand elle s’est réfugiée en France, nostalgique de son pays, elle a voulu “convaincre les Français que les Russes sont des gens comme les autres, et s’est mise à organiser régulièrement des voyages en URSS en pleine guerre froide”.

En 1986, Nicolas a quatorze ans, c’est son premier voyage, il se sent chez lui et prend plaisir à “fouler la terre de mes ancêtres, même si mes ancêtres sont nos ennemis et que leurs milliers de missiles nucléaires sont braqués sur Paris, Londres et Berlin”. Après plusieurs séjours scolaires puis d’agrément en Russie, il se sent même fier de ses racines russes.
Tout comme pendant son enfance passée en France, avec des copains de toutes nationalités : “Moi, j’étais le Russe de la bande, même si je ne parlais pas la langue, même si je n’avais jamais mis les pieds en Union soviétique avant ces deux voyages scolaires. J’étais le Russe et j’étais fier de cette différence, comme mes copains étaient fiers de leur Portugal, de leur Algérie ou de leur Sénégal”.
Son premier reportage à l’étranger, il le fait en Russie en 2001, avec sa mère. Venu pour observer Vladimir Poutine en guerre contre les oligarques, il constate qu’en fait ce dernier est déjà en train de refermer la brève démocratie russe.

Ce qu’il aimerait avant tout, au cours de ses investigations sur le terrain, c’est trouver “l’âme russe”. Mais, à mesure que le temps passe, il se rend à l’évidence : elle n’existe pas, principalement car “ce pays est peut-être trop grand pour être gouverné”.
Plus tard encore, le ton change radicalement alors qu’il découvre la réalité du système bolchévique et comment l’État poutinien, conseillé par des anciens du KGB, a annexé sans scrupules les pays voisins dont une partie de l’Ukraine :
À cette époque, tout était russe, l’empire engloutissait les territoires, phagocytait les cultures. L’Empire russisait à tour de bras les élites nées dans ses régions satellites”. Pour les dirigeants et pour le peuple russe, c’était la mère patrie, la Sainte Russie.


Un regard sur le livre. Tant par sa forme que son contenu, ce livre est polymorphe. S’il est écrit “roman” sur la couverture, c’est tout autant une relation historique, une autobiographie fragmentée, un récit de guerre, un reportage au plus près des personnes.
Et… une quête d’identité pour l’auteur lui-même, doublée d’une déclaration d’amour à sa mère russe, à qui il dédie son livre. Il s’interroge :
“Est-on la somme des histoires dont on hérite ou cherche-t-on à coller à ce qu’on croit être notre héritage ? Qu’y a-t-il dans le sang russe ? De la glace ? De la vodka ? De la violence ? De la bêtise insouciante ? Des gènes dangereux ?
Jusqu’à ce qu’il finisse par renier ses racines russes et déclarer qu’il est français :
“Depuis la guerre en Ukraine, je ne suis pas allé les voir (ses grands-parents, enterrés au cimetière du Père Lachaise à Paris). Je ne sais pas comment leur annoncer la  nouvelle. Je n’ai pas de mots pour leur dire que, pour la première fois de ma vie, j’ai honte. J’ai honte de leur sang. J’ai honte d’être russe”.
Et plus loin :
“Et je comprends par voie de conséquence que je ne suis pas russe. Non, je ne suis pas russe, je suis français de toutes mes fibres, je suis européen de toute mon âme. Tous les torrents de mon histoire dévalent la même pente qui mène à cette identité, via mon bagage intellectuel, ma manière de penser, d’écrire, de manger, de boire l’apéro, de chanter, et même de faire l’amour. J’ai des origines russes, mais je suis français”.

Dans les dernières pages, l’auteur évoque un sentiment fort que l’on rencontre rarement en littérature : le coup de foudre amical. Pas seulement l’amitié, mais ce qui l’a déclenchée. Et rien que pour cette phrase intime de l’auteur, ce livre fort à tous points de vue se doit d’être lu : “Je crois aux coups de foudre amicaux, les évidences qu’on accroche au fronton de l’amour valent pour l’amitié”.
Oserai-je dire que parfois l’amitié dure plus longtemps que l’amour ? J’ose et remplace parfois par (très) souvent. Surtout en temps de guerre, d’investigation, a fortiori peut-être une guerre de tranchées pour la proximité des corps et des cœurs.
Mon coup de cœur pour Valse russe tient autant à cette belle amitié qui relie les personnes qu’à l’amour mère-fils présent partout dans les pages. Et à la bienveillance de l’auteur pour tous ceux qu’il rencontre et met en avant, se contentant de se tenir en retrait et de les écouter quand il s’agit de témoins.

Nicolas Delesalle ne se met – modestement – en scène qu’en parlant de son passé, entouré de sa famille et d’une mère qu’il vénère même si parfois elle l’agace. C’est un homme passionné par son métier de reporter de guerre, un travail difficile qui exige beaucoup de courage et d’empathie. Il s’exprime dans une langue fine, douce et claire frôlant souvent la poésie malgré la dureté du sujet essentiel, et nous apprenons et comprenons beaucoup de détails de cette guerre de tranchées qui survient plus de cent après celle de 14-18, la Première Guerre mondiale, surnommée la “Grande” et soi-disant dernière. 

La fin, celle du livre bien évidemment, est inattendue. Alors que les deux premières histoires se connectent – de cela nous n’avons jamais douté –, nous découvrons, amusés et émus, grâce à quoi. La dernière scène nous laisse sur une note euphorique à nous réchauffer l’âme même si l’on sait qu’elle est éphémère, comme “un instant de grâce suspendu au-dessus du chaos”.

Cette Valse russe, au titre si bien choisi, m’a été suggérée par Miléna, qui chronique ses lectures en vidéo sur Youtube, et que je remercie. J’ai aimé cette lecture à tous points de vue. Les personnages sont attachants, pas seulement l’auteur et sa mère, également ceux qui l’entourent. Connus ou inconnus du journaliste-auteur, tous les Ukrainiens qu’il rencontre sont des frères. Son histoire personnelle, entouré de sa mère et d’une famille sympathique et drôle suscite notre sympathie et sa mère notre attachement. Beaucoup de sentiments sont exprimés entre les personnages : amour, amitié, admiration, bienveillance, sans que jamais le contraste guerre-famille unie soit mis en avant.
J’ai apprécié également Valse russe pour sa diversité et la facilité avec laquelle l’auteur passe d’une thématique à une autre sans nous perdre, ce qui n’est pas si évident. Et pour la clarté avec laquelle il nous expose, sans nous faire un cours d’histoire théorique, les tenants et les aboutissants de cette guerre. A mon tour je vous le recommande chaudement.

DES MOTS JUSTES, POSÉS SUR DES MAUX INJUSTES

De belles descriptions de temps à autre, qu’il est doux de lire :
“L’hiver défile derrière la fenêtre du compartiment, avec ses forêts blanches et ses chemins de boue gelée qui ne mènent nulle part. Le train cahote sur les rails tordus par le froid. Je suis de nouveau en route pour l’Ukraine.”

L’amour, ou plutôt la passion, du travail de reporter de guerre : dur mais prenant, un métier qui ne peut qu’être choisi :
“Je me demande ce que je fiche ici et quelle est cette force qui m’attire. Ce n’est pas mon pays, ce n’est pas ma guerre. Pourquoi prendre le risque de mourir ici ?”Plus loin :
“Un sentiment ambivalent, que j’éprouve toujours en zone de guerre, monte du fond de mon ventre : je suis à ma place. L’angoisse, la peur sont balayées par ma certitude d’être là où je dois être, au cœur de la tragédie que vivent les Ukrainiens.
Je suis à ma place parce que je suis absent à moi-même, je suis à ma place parce que je ne suis plus là”.

Une réflexion d’ordre général sur la guerre :
“Dans la guerre, pendant des mois, chaque minute, chaque seconde peut être la dernière de ta vie. Tu le sais, tu le sens, tu le vois. Et quand la dernière bombe est tombée, la dernière balle tirée, le dernier mort enterré, on rentre, et on ne retrouve jamais ce sentiment de sécurité. Il s’est dissous pour toujours.
Sur son “faux” premier jour :
“Ce jeudi-là, à l’aube, il (Sacha) a vu passer la colonne de blindés sur la petite route qui borde le lac. Et ses lunettes se sont embuées. (…) Cette première seconde, ce moment de bascule entre un monde en paix et le chaos, il l’a éprouvée dans sa chair, ses yeux, ses oreilles, dans tout le corps. Il aurait presque pu toucher cet instant composé de glace, de peur et de vibrations – celles des chenilles des tanks, celles de son cœur tambourinant dans sa poitrine”. 

Et sur ses méthodes pour exterminer l’autre :
“Les Ukrainiens surnomment les Russes les “Orques”, tandis que les Russes parlent de “nazis ukrainiens”. Le processus vieux comme le monde de déshumanisation de l’adversaire est déjà engagé. Lorsqu’on aura ôté toute humanité à l’ennemi, il sera plus facile de le piétiner”.

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