Si la littérature devient passion, c’est bien que tout est dans les livres !

Soleil amer, de Lilia Hassaine

LES CINQ PREMIERES LIGNES : « 1959. Wilaya de Sétif, Algérie. D’abord la ville blanche, la ville nue, vestiges de silence. Des mosaïques pavaient l’entrée de villas dont il ne restait que les murs, les bassins avaient séché depuis longtemps déjà. Les ruines de Djemila hébergent des fantômes, on les avait pourtant prévenus ».
EN DEUX MOTS : Une galerie de femmes ardentes, un pan de l’Histoire « commune » France-Algérie, des sujets sociétaux primordiaux, des non-dits engendrant un suspense intense… En quelque 160 pages et d’une plume délicate sobrement érudite, l’auteure nous offre une saga familiale qui se lit d’une traite et s’avère un bonheur absolu de lecture.

LA PHRASE DU LIVRE, tellement vraie :
« Les erreurs du passé ne se réparent pas ».

A MOINS QUE CE NE SOIT CELLE-CI : « Le seul trait d’union entre les hommes c’est la culture, cette culture qu’on dit élitiste mais qui est universelle car elle a traversé les siècles ».
Par le 14 Jan 2022
Sorti en août 2021 chez Gallimard. Roman. 158 pages.
Lilia Hassaine portrait
Soleil amer, de Lilia Hassaine 2

La trentaine à peine entamée, Lilia Hassaine a déjà plusieurs cordes à son arc. Après des études littéraires, elle travaille comme journaliste dans la presse écrite (Le Monde, Le Parisien) et pour la télévision (Arte, TMC, où elle tient la chronique Quotidien avec Yann Barthès). En parallèle, elle écrit son premier roman, L’Œil du paon, sorti en 2019 chez Gallimard. Soleil amer, son second, a figuré dans la sélection finale Romans du Prix Goncourt de l’année qui vient de s'achever.

Sur près de quarante ans, Lilia Hassaine retrace l’histoire d’une famille algérienne et de sa tentative d’intégration dans une société française qui n’en veut pas vraiment, la guerre d’Algérie, que l’on a toujours appelée en France « les événements » étant encore trop proche.
Le Prologue ouvre l'histoire sur une tempête de sable dans les montagnes de l’Aurès, à Wilaya de Sétif. En deux, trois petites pages, Lilia Hassaine nous présente la famille qui va vivre dans le reste des pages.
A l’été 1959, Naja a vingt-six ans, elle élève ses trois filles Maryam, Sonia et Nour. Seule car son mari Saïd a été sélectionné six mois auparavant – par un recruteur français venu sur place – parmi les hommes les plus robustes de son village pour venir travailler comme manœuvre à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt. Le travail est dur, extrêmement fatigant, les horaires décalés. Mais il persiste, son rêve étant de faire venir sa famille en France : on appelait ça à l’époque très « modestement » le regroupement familial.

La première partie commence cinq ans plus tard, en 1964, alors que, officiellement du moins, la guerre est finie, ayant laissé des traces indélébiles. Saïd, devenu ouvrier spécialisé, a réussi à faire venir sa femme et ses filles en France. La famille emménage dans un appartement vétuste et exigu.
La désillusion est rapide, dès son arrivée ou presque, Naja constate à quel point le travail, l’exil et la solitude ont transformé son mari. Elle découvre un homme alcoolique, violent et sexuellement frustré, insatisfait de son sort et honteux de n’avoir pas mieux évolué. La différence avec son frère Kader, qui a socialement réussi, est encore plus flagrante maintenant que sa famille est là.
Très vite Naja tombe enceinte et la question se pose de garder ou non l’enfant à naître.

après l’espoir… le désenchantement

Grâce à sa belle-sœur Eve, l’épouse de Kader, une femme libre et cultivée, ils déménagent peu après dans un HLM flambant neuf « avec salle séjour, W-C intérieurs et cuisine aménagée » à l’intérieur et pour les extérieurs à peine terminés, des fontaines et des bassins. Ces HLM – pour « habitations à loyer modéré » – qui allaient permettre de mixer les populations, sur lesquelles Lilia Hassaine écrit : « C’était l’utopie du vivre-ensemble, cette idée selon laquelle on mélangeait les cultures et les milieux sociaux. C’est ce qui se produisit, dans un premier temps ».
Naja vit sa grossesse fatiguée. Elle se lie d’amitié avec ses voisines, toutes « mères au foyer », avec lesquelles se créent des liens de confiance et de solidarité qui les aident à supporter leurs conditions de vie et leurs maris. Elles vont toutes ensemble au centre de loisirs, lieu vital de la cité.
Le jour de l’accouchement Naja a enfin un fils, Amir, qui remplacera dans son cœur Ismaël, celui qu’elle a perdu avant Maryam. Amir sera presque élevé avec son cousin Daniel, dont il est très proche

Les enfants grandissent, les parents vieillissent : les femmes au foyer, les hommes à l’usine et dans les bars. Et la cité aussi, plus vite, encore, que les humains. Elle est un lieu de vie, celui des personnages, mais elle a sa propre vie.

Mariages, enterrements, cris de colère ou de chagrin, rires, amour et secrets de famille bien celés, la vie s’écoule sur près de quarante ans en des pages de plus en plus bouleversantes, jusqu’à se terminer en 1997 au même endroit où elle a commencé, à Djemala dans les Aurès. Comme une sorte d’épilogue en forme de boucle sur plusieurs générations (après une "première" fin triste à mouiller les yeux), qui ravive un espoir absent depuis longtemps. Magnifique.

L’écriture est délicate, fine – dans les descriptions des montagnes et de la banlieue parisienne –, et d’un romanesque à la fois érudit et enlevé pour la narration d’un quotidien familial (et socio-historique), essentiellement celui des femmes.

Le plus frappant dans la manière d’écrire de Lilia Hassaine, c’est son art de la concision. En quelques lignes nous passons de l’Algérie de 1959 à la France de 1964 sans avoir eu l’impression de manquer quelque chose d’important pour l'intrigue : le travail de Saïd, la fin de la guerre, le voyage en bateau, l’espoir intense de Naja, les retrouvailles mari-femme et père-filles, la rencontre avec le frère et la belle-sœur de Saïd, l’installation en banlieue parisienne… tout cela tient en quelques pages, non, plutôt en quelques lignes au début de la première partie qui commence par cette phrase, courte elle aussi : « L’horizon était dégagé. La vraie vie commençait ».

En revanche, l’auteure s’attarde sur les portraits de ses femmes et pas seulement sur Naja l’héroïne. « Ses » parce qu’elle les aime comme si elles étaient sa famille. Toutes sans exception, elle les cajole de sa plume qui se teinte alors d’une empathie profondément sincère. Cette façon de parler d’elles, et de les faire parler, est à la mesure de ce qu’elle ressent pour elles : de la sympathie, au sens premier de « sentir avec ». Elle ne se contente pas de les comprendre, de les plaindre et de les respecter, elle les aime. C’est peut-être le plus bouleversant dans le livre. Les mots des livres, leur choix… en tout cas pour moi, souvent aussi importants que ce qu’ils disent.

Mon regard sur le livre. Frôler le Goncourt avec un second roman, ce n’est pas rien ! Et c’est largement mérité pour Soleil amer. C’est un roman sensible, rempli de belles femmes. Tous les personnages importants sont des femmes. Les hommes, hormis peut-être Kader et Amir quand il aura grandi, se montrent violents et autoritaires envers le sexe féminin, les garçons étant le plus souvent épargnés par les pères. Chez Naja, seule Nour, la cadette, peut tout oser et rien risquer. Peut-être parce qu’enfant, elle n’aime que son père.

Le sujet principal du roman ce sont elles, les femmes, des femmes arrivées en France à la fin des années 60. Leurs conditions de vie – familiales et sociales ­–, difficiles, leur soumission à leurs maris et leur dépendance de ces derniers, leur travail pénible et non reconnu d’épouses-mères (de domestiques), les mariages arrangés (oui, en France) des fillettes considérées comme mariables dès l’apparition dès leurs premières règles.
Il ne fait pas bon être une femme algérienne, même en France au milieu du XXe siècle.

Car si ces conditions de ne sont pas très différentes de celles de leur vie en Algérie, elles les ressentent davantage ici, où la comparaison s’impose avec les femmes et les enfants des classes sociales moyennes et élevées. Rien que dans la famille, les deux frères, Saïd et Kader, n’ont pas la même vie et la différence se fait bien évidemment par l’argent : Kader en gagne beaucoup grâce à son travail avec sa belle-famille.
Amir, le fils chéri de Naja, échappe à la rigueur et au machisme violent des autres hommes et devient vite un des personnages les plus attachants.

Bien d’autres sujets, tous difficiles, sont abordés avec une grande sensibilité et une concision rare, même si les extraits de vie emblématiques sont développés plus longuement, l’essentiel est toujours dit. Parmi ces thèmes : l’immigration massive des années 70, le mal-être constant des immigrés, la difficulté de la double identité, le racisme latent dans tous les milieux (avec le souvenir d’une certaine nuit d’octobre 1961 à Paris), la gémellité, le mal d’enfant… Le recours à l’art aussi, essentiellement la littérature mais pas que, comme valeur ultime pour fédérer les populations.
« Peu importe d’où tu viens, peu importe la tête que tu as, si tu connais la correspondance de Flaubert, quelques vers de Rimbaud et la musique de Proust, tu as les passeports diplomatiques de toutes les sociétés et de tous les Etats ».

Mais les sujets majeurs sont la condition des femmes (et des jeunes filles) arabes en Algérie d’abord, puis en France et les ravages du Sida dans les cités populaires, thème rarement abordé en littérature.
Enfin le plus fort peut-être car il devient l’épine dorsale de la famille, un sujet récurrent dans les sagas familiales : la nocivité des non-dits, les secrets. Ici ce sont deux enfants qui sont concernés et les surprises et le suspense ne manquent pas.

En évoquant tous ces thèmes avec finesse et sensibilité, sans porter de jugement, Lilia Hassaine nous donne à réfléchir sur chacun d’eux. Son roman est pour nous une ouverture du cœur et de l’esprit. Nous n'en sortons pas totalement indemnes et les femmes nous visitent longtemps une fois que l'on a refermé le roman, ce qui se fait trop vite...

dis-moi où tu habites…

Enfin, impossible de ne pas mentionner un « personnage » non humain mais essentiel du roman : la cité elle-même. Lilia Hassaine aborde là un sujet délicat et malheureusement toujours d’actualité. D’une actualité de plus en plus sombre. S'il n'est pas le sujet principal, l'habitat y occupe une place capitale, surtout le centre de loisirs où se retrouvent les femmes, leur "gynécée". Les choses se seraient peut-être passées autrement si la famille avait habité ailleurs que dans la cité.

Un roman, c’est un peu comme une maison. Il comprend deux éléments essentiels indissociables et indispensables pour ceux qui l’occupent : un bâti pour la maison et un lieu, un bâti pour le roman (l’histoire : personnages et intrigue) et un lieu (la cité). Les deux sont interactifs. Ici, le devenir de la cité, où l’essentiel de l’histoire se déroule, accompagne, suit ou devance celui de ses habitants. C’est un stéréotype, celui des premiers HLM qui ont fleuri en masse dans la banlieue parisienne puis dans celle de toutes les grandes villes.

Construits dans les années 60 pour accueillir les travailleurs modestes immigrés ET français mais aussi des classes moyennes, leur âge d’or n’a pas duré longtemps. Le clinquant du béton a vite démontré sa mauvaise tenue face à la pierre des maisons anciennes ou aux immeubles haussmanniens de Paris qui, même décatis, ne demandent qu’à être rénovés pour retrouver le charme de l’ancien. Il fallait construire vite, beaucoup et au moindre coût. Les matériaux utilisés n’étaient pas faits pour durer et en moins de dix ans la détérioration a commencé et n’a jamais cessé, rien n’étant réparé ni dedans ni dehors…

Puis, à partir de 1975, après l’arrivée au gouvernement de Giscard d’Estaing, la crise économique a amené le pouvoir à baisser le financement pour les HLM, « au profit des banlieues pavillonnaires. Privilégier la propriété à la location, les maisons aux barres d’immeubles. Le centre de loisirs fut la première victime de cette nouvelle politique. Depuis, les enfants s’ennuyaient, alors ils s’amusaient avec tout ce qu’ils trouvaient, y compris le mobilier urbain ».
La fermeture du centre de loisirs a été le début de la fin de la cité. Ce faisant, l’Etat a annoncé (sciemment ou non ?) la dégradation obligée des cités HLM. Ont commencé à se construire des milliers de pavillons, transformant des quartiers de tours ou de barres en des zones quadrillées à l’américaine. Les maisons : Phénix pour les plus modestes, Kauffmann and Broad pour les plus aisés un peu plus tard.

Quant aux locataires les plus pauvres, en premier lieu les immigrés, ne pouvant se permettre d’acheter quoi que ce soit vu le prix de l’immobilier bâti ou à bâtir (et celui des crédits !) et les salaires uniques, ils ont été contraints de rester. La pseudo mixité sociale a disparu.

Habilement, Lilia Hallaine fait « vieillir » son héroïne en même temps que la cité. Ainsi Amir constate-t-il : « On assiste, impuissant, à l’inéluctable fléchissement du corps, la nuque se courbe de quelques centimètres. Le regard se tourne plus volontiers vers la terre que vers le ciel. Il aurait aimé la sortir de son HLM, qui semblait aussi abimé qu’elle. Les murs tagués. Les ascenseurs en panne. C’était comme si la ville elle-même s’était éloignée du quartier. Les fontaines ne crachaient plus d’eau depuis longtemps déjà. On les avait remplies de gravats ».

Les enfants sont devenus des adulescents. Sans travail envisageable, ils ont cessé d’en chercher, commencé à faire circuler les drogues dans les caves des immeubles. Les seringues traînaient partout, les jeunes se piquant à l’héroïne dans l’indifférence générale ».

Au fil des décennies le chômage règne en maître, le déclin n’a jamais cessé. Certains Arabes sont rentrés chez eux. De 1985 à 1987, parmi les jeunes qui sont restés, beaucoup sont morts d’une maladie subite, dévastatrice et mortelle : le Sida. Une maladie taboue ­ – elle touchait essentiellement les drogués et les homosexuels –, dont on parlait peu, et quasiment pas dans les cités populaires qu’elle a pourtant ravagées.
Les cités joyeuses des années 60 ont été totalement ou presque désertées par les Français. Seuls sont restés les travailleurs pauvres ou les « cas sociaux », la plupart du temps des hommes ou des femmes seuls. Naja et son mari sont la première génération, leurs enfants la seconde seulement et la cité tombe en miettes avant qu’ils soient vraiment adultes. Que dire de la troisième et quatrième ? Que ces banlieues sont maintenant appelées « les quartiers », purement et simplement et quelle que soit la grande ville qu’elles entourent. Les fusillades n’y sont pas rares, la police si. Certaines ont été démolies, d’autres en cours de rénovation depuis des années.


Voilà. Une fois encore je voulais faire court. Mais l’intérêt de l’histoire et des sujets sociétaux, la plume délicate de Lilia Hassaine et son empathie pour ses femmes, m’ont inspirée. Tout en me donnant un petit goût de « pas assez ». Pour une fois je suis restée sur ma faim de lecture et trouvé le roman trop court. J’aurais aussi bien pu en dévorer le double. Je pense souvent le contraire de bien des romans, même excellents. L’excellence ici, c’est d’avoir dit autant de choses en si peu de pages. Son intensité générale permet de nous offrir une histoire riche, complète et complexe. Merci à cette jeune auteure pour ce second roman généreux et bouleversant dont la lecture fut pour moi un énorme coup de cœur. Je lirai son premier d’ici peu c’est certain.

ALORS ? A QUOI CA SERT DE LIRE ? Ici, à revoir ou apprendre une Histoire qui nous touche tous forcément de près. A côtoyer des femmes que l’on aimerait avoir comme sœurs ou comme amies.


DES EXTRAITS EN VOULEZ-VOUS ? EN VOILÀ !


Le bonheur, c’est relatif :

« L’absence de malheur suffisait à son bonheur. Naja avait à peine vingt-six ans, mais elle vivait déjà dans l’angoisse de la perte. Ici, tout était si fragile ».

Eh bien, cette phrase est la réponse à François Busnel qui m’est venue spontanément à l’esprit quand il a demandé aux invités de son émission du 6 janvier 2022, dont le sujet était justement le bonheur : quelle était pour eux la définition du mot bonheur… Pessimiste, moi ? Je dirais réaliste. Et aussi que tout est dans les livres. Car quelques minutes après la fin de l'émission, je tombe sur la phrase ci-dessus en ouvrant Soleil amer.

La condition des femmes : « Être fille, ça voulait dire devenir la bonniche de ses frères, puis celle de son mari, ne jamais jouir d’aucun plaisir, si ce n’est ceux de la bouche, et donc grossir, grossir, grossir, tomber enceinte autant de fois que possible, accoucher sans un bruit, brider ses propres filles, qui reproduiront le même schéma à leur tour. La féminité était une maladie transmissible… »
Sur le même sujet, une réflexion de Sheila, une des voisines de Naja, qui pour moi est la définition du féminisme ou s’en approche : « On parle de l’année 68, de la révolution sexuelle, de la libération des mœurs, mais ces idéaux ne sont réservés qu’à une certaine caste. Au fond, qui est libre ? Quelle femme peur aujourd’hui multiplier les relations amoureuses sans être insultée ou moquée ? La Parisienne libertine, la féministe de Saint-Germain, la femme de notable excentrique, Pas Mme Tout-le-Monde. Mme Tout-le-Monde, elle doit se marier, faire des enfants, et si elle a désormais le droit de divorcer, Mme Tout-le-Monde a rarement un bon salaire, et donc tout à y perdre. Je crois que le jour où les femmes n’auront plus besoin de se positionner par rapport aux hommes, en bien ou en mal d’ailleurs, on aura fait un grand pas. (…) Dans un cas comme dans l’autre, l’homme est au centre de la réflexion, il est le centre du monde ».
On est en 1975, dans une banlieue ouvrière de Paris. Les choses ont-elles vraiment changé depuis, pour les petites gens de ces mêmes banlieues ? Et si oui, de beaucoup ?

Sur le mal-être causé par l’exil (pour Saïd) : « D’un côté il se disait fier de ses origines et de sa culture, de l’autre il espérait se fondre dans le paysage français. D’un côté il désirait rentrer au bled, de l’autre il rêvait que ses enfants s’intègrent. Il oscillait entre deux pays, entre deux projets, et élevait ses enfants dans la même dualité. La dualité comme identité, c’était déjà une contradiction, il n’existait pas de mot pour dire « un et deux » à la fois. Le langage échouait à décrire sa dualité. Alors, dans la faillite de la langue, on le renvoyait à son « étrangeté » : dans le regard des Français, il était « l’immigré » : en Algérie, il était aussi devenu « l’immigré ». On ne veut pas de celui qui arrive, on en veut à celui qui nous quitte. Il appartient à un ailleurs, à un espace qu’on tient à distance. Ne pas être « un », c’est être suspecté de duplicité ».

Sur les non-dits, les mensonges qui durent une vie et font éclater les familles :
 « Elles partageaient le même immeuble, se croisaient chaque jour, et pourtant, que savaient-elles les unes des autres, que savaient-elles vraiment ? Elles traversaient ensemble la vie quotidienne… mais la vie quotidienne est un décor de théâtre. La vie quotidienne est ce qui vient, par une somme d’habitudes, encadrer nos pensées obscures et nos douleurs secrètes. Faire les courses, le ménage, s’occuper des enfants, autant d’activités qui nous obligent, sans quoi on ne ferait plus rien. Le divertissement nous aide à survivre, car le désespoir est l’état naturel de l’homme. On ment tous ».

Et dans la bouche de Nora, une voisine s’adressant à Sonia, la fille de Naja : « Les erreurs du passé ne se réparent pas. Les secrets sont des bâtons de dynamite qu’on cache sous un lit. Pendant des années, tout se passe bien, mais l’étincelle peut venir de n’importe où, de n’importe quand ».

Sur le racisme arabe, Sonia dit parle à son frère Amir : « Tu sais, Amir, tu es français. Tu as des droits, mais aussi un devoir, c’est de chérir tout ce que ce pays t’a apporté. (…) Je ne supporte plus cette hypocrisie, celle qui voudrait qu’on dénonce le racisme chez les autres, mais qu’on le pratique chez nous. Je ne supporte plus ces règles absurdes, qui consistent à tout sacrifier à la famille ».

Commentaire(s):

  1. Que dire après la Serial Lectrice ? Sinon que je suis entièrement d'accord avec elle. Une découverte exquise. Une écriture d'une infinie poésie qui nous fait percevoir aussi bien la chaleur du soleil (à travers la solidarité de ces femmes) que l'amertume (les désillusions et les tristes refuges des im-migrés).
    Un pur chef d'œuvre de concision et de sensibilité. Un seul conseil : ne le lisez pas trop vite, il faut en déguster chaque page !

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