Si la littérature devient passion, c’est bien que tout est dans les livres !

Rompre les digues, d'Emmanuelle Pirotte

Les cinq premières lignes : « Les premiers accords martèlent l’intérieur de sa tête. Renaud est à peine réveillé que cette satanée musique vient aussitôt lui vriller les tempes, à moins qu’elle n’eût été déjà là avant son réveil, ta dam, da ba da ba da ba da, ta ta ta ta, tam tam, à vous rendre fou, d’éblouissement, d’agacement… »
Une fois encore Emmanuelle Pirotte nous emmène hors des sentiers battus dans ce roman où la déprime le cède à la tendresse et où la solitude règne en maître, même à plusieurs.
Par le 25 Sep 2021
Sorti en mars 2021 chez Philippe Rey. Roman. 267 pages.
Emmanuelle Pirotte portrait
Rompre les digues, d'Emmanuelle Pirotte 2

L’auteure. Nul besoin de présenter Emmanuelle Pirotte. Historienne, scénariste, elle publie son premier roman, Today we live, en 2015. Ce sera un succès, il remportera le Prix Historia, le prix Edmée de La Rochefoucauld et celui des Lycéens en Belgique (elle vit près de Namur, en Belgique). Suivront De Profundis (2016), Loup et les hommes (2018) – mon livre préféré des mois durant et D’innombrables soleils (2019), tous aux éditions du cherche midi. Rompre les digues est son cinquième roman, publié, lui, chez Philippe Rey.

D’une manière générale, dans les romans, ce sont toujours les personnages qui portent l’histoire. Plus ou moins selon le contexte socio-historique, lui aussi primordial. Dans Rompre les digues, les personnages sont prépondérants, ils sont l’histoire. Celle-ci se déroule sur les bords de la mer du Nord, à Ostende, dans le plat pays chanté par Brel, pour un présent qu’éclairent quelques retours en arrière, en Belgique pour Renaud et ses quelques relations et bien plus loin, au Salvador pour Teodora. Ces personnages, pas si nombreux, les voici.
Là, à Ostende, il y a Renaud, 48 ans, semi-orphelin extrêmement riche, extrêmement désabusé, qui noie sa grande solitude dans l’alcool et la drogue, et veut clairement en finir avec la vie sans trouver le courage de passer à l’acte. Le spleen baudelairien, le mal de vivre, l’envie d’aucune envie, il est en plein dedans. Et ce n’est pas Angèle, sa gouvernante espagnole, armoire à glace maniaque, bigote et taciturne, qu’il a surnommée Staline tant il la déteste, qui va le faire changer.
La mort de sa mère, génitrice égoïste non aimante des suites d’une embolie cérébrale à 52 ans en plein shopping de luxe –, ne l’a en rien affecté, pas plus que la maladie qui a fait en peu de temps de son géniteur un légume ; un père accro, lui, aux écrans et à la téléphonie mobile et auquel Renaud souhaite également une mort rapide.


Son seul ami, François, n'est guère plus heureux ; il est pauvre, dans sa tête et dans sa vie, sans emploi ; la mort prématurée de Maryse, sa femme bien-aimée, l’a mis sur le carreau, seul et malheureux comme une pierre.
Une maîtresse, la belle Sonia, putain au grand cœur que Renaud voit de moins en moins et presque pour la forme en raison de la baisse de libido qui va avec son état moral et toutes les saloperies qu’il ingurgite ou s’injecte.
Bien sûr, qui dit drogue dit dealer, celui de Renaud s’appelle Tarik et lui fournit des produits de haute qualité qui l’emmènent loin, parfois trop, dans les limbes de l’oubli.

Il y a Brigitte aussi, l’amie des deux amis, généreuse hippie fantasque sur le retour qui consacre sa solitude et son argent aux migrants d’Afrique qui veulent passer de l’autre côté de la Manche et rejoindre « cette terre d’asile, là-bas, cette terre promise », quand bien même elle leur répète que c’est « un mirage, une chimère ». Elle leur fournit le logis (le sien), la nourriture et l’apprentissage de la langue anglaise en attendant un éventuel passage. Et même davantage pour certains.

Luana, jeune femme de plus en plus présente à mesure que tournent les pages, dont les fonctions pourtant n’incitent ni les personnages ni le lecteur à la rendre sympathique à sa première apparition.

Enfin, côté famille, une seule personne compte pour Renaud : sa tante Clarisse, 84 ans – qui malheureusement vit seule à Douvres –, a toutes les faveurs et tout l’amour de son neveu, et les lui rend bien.

Face à tous ces personnages et sans lien apparent, il y a Teodora, jeune Salvadorienne qui a quitté son pays précipitamment pour des raisons connues d’elle seule mais que l’on devine graves. A la mort d’Angèle qui survient dans les premières pages, par un concours de circonstances et le jeu des relations inhérent au milieu bourgeois, Feodora quitte la famille dans laquelle elle s’occupe de trois enfants et vient remplacer Angèle chez Renaud. Grâce à ce recoupement habile – qui lui aussi, tout comme l’amour fou, ne se trouve que dans les romans, les deux personnages principaux vont finir par se rencontrer.
D’emblée, les rapports sont glaciaux. Teodora, par sa froideur et sa raideur, impressionne Renaud qui ne la supporte pas. Elle, incapable de comprendre son mal-être quand il semble avoir tout pour être heureux, en tout cas les moyens financiers et la sécurité, oscille entre la pitié et le mépris et se garde bien de le montrer. Elle comprend vite qu’elle n’est que la servante du propriétaire des lieux et cela lui convient parfaitement. Elle y trouve une sorte de quiétude avec la possibilité de ne rien dévoiler sur son passé. Pas question d’exprimer, encore moins de ressentir quoi que ce soit dans cette grande maison bruxelloise pleine de vide, où force est de se contenter de l’argent comme toute forme de « bonheur ». Pour qui en a bien sûr.
Dans sa posture, Teodora a quelque chose de l'héroïne de tragédie antique – n’en est-ce pas une ? Renaud lui trouve un physique de statue. Ainsi pense-t-il au premier regard : « Caché derrière la porte entrebâillée, Renaud peut clairement voir son profil d’oiseau de proie, sa peau mate tendue comme celle d’un tambour sur des pommettes beaucoup trop saillantes et un nez busqué. Un profil de statue, immobile, absolument impénétrable ».


Lentement mais richement, l’histoire s’installe et avance. Les personnages s’appréhendent, se tournent autour et, riches ou pauvres, tentent de vivre, d’échapper à la solitude. L’action n’est pas le moteur de l’histoire. Le suspense se fait dans l’évolution de la psychologie des personnages ou plutôt de leurs réactions une fois que l’on croit les connaître. C’est un roman fin, qui se lit à petites goulées de mots et se savoure doucettement en souriant souvent, en colérant parfois.

Pourtant les choses évoluent. Les relations entre les personnages étant tout aussi complexes que leurs personnalités et il se passe beaucoup de choses et certaines nous surprennent. Jusqu’à la dernière phrase, la dernière ligne même, qui se joue sur un fil et vaut bien toute l’attente tragique que nous avons vécue dans les pages. Merci à Emmanuelle Pirotte pour ce roman qui une fois encore nous prend et nous surprend dans ses filets. En réservant un rai ténu de lumière pour préserver nos yeux.



L’écriture est estampillée Emmanuelle Pirotte. Comme à l’accoutumée, elle jongle avec les mots, les mêle et entremêle. Grâce à un vocabulaire riche et fleurant le plat pays (le mot « farde » m’a bien plu), le langage cru des uns (et des unes) côtoie les réflexions érudites et les descriptions poétiques des autres. Les dialogues sont vifs et directs, l’auteure ne mâche ni n’économise ses mots quel que soit le sujet. La drogue, le sexe, l’alcool, l’argent sont abordés directement avec simplicité, et détaillés quand nécessaire. C’est aussi pour moi ce qui la rend si sympathique : écrire les choses comme elle les sent, comme elle les pense, et comme elle les voit. Même si parfois ça peut gêner la "biendisance".
En outre, ici le style se fait souvent drôle, d’un humour désopilant qui frôle l’impertinence quand bien même le sujet est grave, comme lors d’un entretien entre François et sa conseillère à l’emploi :
« Elle lui a donc demandé s’il avait bien rempli son contrat, bien fait son devoir, et il répond quelque chose qu’elle n’écoute pas. Des excuses bidon, de toute façon. Non mais qu’est-ce qu’il croit, qu’on peut impunément se servir sur la bête jusqu’à la Saint-Glinglin, alors qu’on a un bon diplôme, deux jambes et deux bras et un cerveau en état de marche ? Alors qu’elle, elle trime pour un salaire de misère, dans ce bureau de merde sous les néons cradingues, à écouter les salades de ces tire-au-flanc, et que moi j’ai quatre gosses dont un TDHA, troubles de déficit de l’attention, vous connaissez ? Ah c’est compliqué, et que mon mari ne me donne par un centime pour la logopède, et que moi j’ai mal dans le bras gauche là au niveau du coude, oui le coude et ça lance de partout et le docteur y sait pas ce que c’est, peut-être bien la sclérose en plaques, mais en tout cas c’est sûr je peux plus travailler, et l’autre, là, la pétasse avec son doctorat, ça c’était le pompon, la pétasse qui lui dit bien tranquillement qu’elle est surdiplômée et que personne peut lui payer le salaire qu’elle mérite ! Non mais je t’en donnerais, moi, des surdiplômées, t’es surdiplômée en connerie, toi, ma touffe, oui, en prétention, en saloperie de fierté de riche qui a un poil dans la main ». Bah oui, au Pole Emploi belge, les conseillers (ères) ne manquent ni de discernement ni d’humour ! Encore moins d’esprit et de compassion



Mon regard sur le livre. Un sujet, un lieu, une époque par livre. En cela Emmanuelle Pirotte sort des sentiers battus de la littérature. Impossible de savoir où nous allons nous retrouver en ouvrant un nouvel opus. Mais on la suit toujours car chacun est un transport sans précédent. Dans l’espace et dans le temps. Quant à ses personnages, eux aussi sont sur la tangente. Elle est là où on ne l’attend pas et ce côté découverte permanente est jouissif pour nous lecteurs.
Uniques fils rouges d’un roman à l’autre : l’écriture, aussi variée toujours, qu’élégante et poétique, et la manière habile et sans pareille qu’elle a de tirer le meilleur et le pire de ses personnages.
Son premier roman, Today we live, raconte l’amitié impossiblement possible, fin 1944, entre un nazi pur et dur et une petite fille française de sept ans, et nous montre la guerre à hauteur de ses yeux. Le second, De profundis est un conte-fable hors normes : un roman noir futuriste, « fin de mondiste » et assurément (et involontairement) prémonitoire. Son troisième, Loup et les hommes transportait le lecteur en 1563, dans une brillante épopée en Iroquoisie, devenue la première colonie française permanente sous le Roi Soleil. Enfin le précédent, D’innombrables soleils (2019), relate la vie mouvementée et les amours tumultueuses du poète Philip Marlowe.

Avec Rombre les digues, Emmanuelle Pirotte change encore de registre. Autant Today we live, De profundis et Loup et les hommes auraient pu être filmés en version cinéma ou séries, autant ce dernier, comme D’innombrables soleils, pourrait donner lieu à une adaptation théâtrale avec l’appartement de Renaud au premier plan et la mer du Nord en fond de scène. Et pourquoi pas Jacques Brel entre deux actes… Ce qui m’amène à cette idée, ­outre le statut de scénariste de l’auteure qui me vient à l’esprit en l’écrivant, ­ c’est l’impression que les personnages sont venus jouer leur rôle devant le lecteur transformé en spectateur. Avec une voix-off personnelle pour dire à voix haute ce qu’ils pensent tout bas, transformer leurs pensées en monologues… L’auteure semble les regarder faire elle aussi. C’est forcément lié à la richesse de leur portrait psychologique.

En ce qui concerne Renaud, j’ai été partagée entre l’aimer et le détester. Avec souvent l’envie de le secouer par les épaules et de lui dire « Arrête tes frasques, arrête la poudre, arrête l’alcool, arrête de te plaindre, regarde autour de toi ceux qui n’ont rien et profite autrement de ce que l’argent peut t’offrir, ou bien donne-le s’il pèse trop lourd»… Pourtant nous avons ici la preuve que l’argent ne fait pas forcément le bonheur. Les deux parents de Renaud, aussi absents, inutiles l’un que l’autre, sont pour beaucoup dans son mal-être et dans l’absence de sentiments qui règne dans l'immense maison remplie de curiosités et d’objets rares mais où l’argent est la seule "source" bonheur. Renaud est incapable de s'en satisfaire. Ses maigres efforts pour s’en sortir restent vains et il retombe toujours dans la facilité en se jetant sur la bouteille ou la seringue à la moindre contrariété.

Si l’auteure malmène son personnage principal, elle n’est guère plus indulgente (ni plus dure) avec les autres, excepté peut-être la vieille tante Clarisse. L’étude psychologique est fine, serrée, et chacun est en bicolore avec, dans des proportions différentes, une part d’ombre et une part de lumière. Ils sont si dissemblables qu’il est impossible de les regrouper ou même les appairer par le seul jeu de la psychologie.

Pourtant les sentiments existent et sont exprimés à leur manière. L’amitié court vivement entre les pages, masculine, féminine, ou bien les deux. L’amour aussi se faufile, mais lui nait quand et où on ne l’attend pas, balayant tout sur son passage, se foutant de préjugés comme la beauté, l’âge ou la condition sociale. Certains, même, trouvent un remède à leur solitude dans la simple l’empathie.


L’élément fédérateur entre presque tous les personnages, c’est l’art, à l’honneur sous toutes ses formes : la musique (classique ou moderne) que tous écoutent avec le cœur, la peinture dans les musées visités, les mots que Teodora veut appendre pour communiquer. Et enfin la danse : le tango, dont la musique et les mouvements sensuels donnent lieu à de très belles scènes et à l’envie d’écouter en boucle Gothan Project. L’art qui rassemble plusieurs personnes seules et différentes, c'est bon pour le moral, oui, oui, oui

Car le thème plus important du roman, c’est bien la solitude, justement. Souvent chantée, décrite, lue, vécue, elle est ici générale, concerne quasiment tous les personnages. Il y a celle que l’on vit seul ou à plusieurs (dans une vaste maison pleine et vide à la fois), celle que l’on vit en tant que vieille femme, ou après la disparition, le départ d’un être cher, celle qui survient fatalement quand on a fui quelque chose… Celle qui rend aujourd’hui le téléphone inutile avant d’éliminer également les mots quand les gestes simples ou les regards suffisent pour communiquer le minimum nécessaire.

La solitude qui mène la plupart du temps à l’isolement, obligé puis volontaire, comme pour Teodora, qui pense :
« Son nouveau patron ne communique pas avec elle par téléphone. Il ne communique que très peu, à vrai dire. Et elle de même, ça tombe bien. Plus besoin de mots, ici. Seulement les gestes, parfois les regards. C’est tout à fait ce qui lui faut pour se dissocier de ses semblables, pour les pousser toujours plus loin en périphérie, et s’en défaire, lentement, sans douleur, comme on glisse dans un bain tiède ».

Pendant que Renaud, de son côté, n’est pas loin de penser la même chose, mais parce qu’elle le tétanise : « Tout ce qu’elle aurait à lui dire n’a aucun intérêt pour lui » et qu’il préfère l’habiller de ses propres fantasmes. Alors même que la solitude le ronge et le tue à petit feu (ce qu’il souhaite, mais rapidement). Il se drogue parce qu’il s’ennuie et il s’ennuie parce qu’il se drogue. Ce qui l’amène paradoxalement lui aussi à souhaiter la solitude et à l’entretenir, en se vautrant dans son statut pitoyable. A souhaiter ne plus voir personne, devenir « incapable de considérer les autres autrement que comme des objets dans son paysage, des pions sur l’échiquier tronqué de son existence. Teodora, investie de ses visions hallucinées, ne faisait pas exception ».
Si Renaud est celui qui semble le plus souffrir de cette solitude car elle est sa vie, tout le reste n’existant que pour lui échapper, les autres protagonistes ont tous à un moment ou à un autre de leur existence, connu des périodes sans personne à aimer, à fréquenter, à voir, ou même juste à qui parler de tout et de rien. La différence avec Renaud, c’est qu’ils ont trouvé en eux une réserve d’énergie mentale suffisante pour tenter de s’en débarrasser. En cela aussi l’auteure se montre très humaine.

Enfin, Emmanuelle Pirotte mêle toujours l’histoire qu’elle raconte dans ses romans à la grande Histoire, passée ou contemporaine. C’est le cas ici aussi, avec l’Histoire qui s’écrit aujourd’hui : sur les migrants, le fossé de plus en plus profond entre les très riches vivant dans des manoirs et les très pauvres dormant sur les trottoirs, sur le monde occidental et son déclin… Et bien d’autres passages très intéressants, des réflexions pertinentes faites par les personnages eux-mêmes sur la société dans laquelle ils évoluent et les personnages qu’ils y côtoient. Et, comme dans chacun de ses romans, elle considère ses personnages avec humanité et ne les juge jamais avec tranchant. Et ça c'est important pour nous.

Voilà. C’est tout ça Emmanuelle Pirotte. Un sujet original sorti d’un cerveau inventif, une galerie de personnages variés et portés avec tendresse par leur créatrice jusqu’au dernier moment, et une écriture sans faille. Et c’est donc forcément une lecture coup de cœur que je vous recommande chaudement.

ALORS, A QUOI CA SERT DE LIRE ?
A voir ou revoir des pans d’une Histoire que l’on ne connaît pas forcément, à s’enfermer pour un temps avec un groupe de personnages qui, sous des abords pas forcément sympathiques, finissent par nous donner envie de mieux les connaître. Et, bonheur absolu, à tomber au détour d’une page sur une phrase comme celle-ci :
« Il l’avait aimée comme dans les romans et l‘avait rendue heureuse ».


QUELQUES PAROLES POUR « ILLUSTRER » LES PERSONNAGES,
LEUR CARACTERE ET LEURS RELATIONS



Renaud et Angèle :« Ils étaient tous deux acteurs de cette association de névrosés furieux. Angèle excellait dans l’art de manipuler Renaud. Elle était une blessure redoutable, qui saignait quand il fallait, cicatrisait juste assez longtemps pour qu’un répit soit accordé, une trêve qui leur permettait de reprendre des forces, afin de continuer la lutte. Depuis quelques années, sa haine pour Angèle était devenue sa plus puissante raison de rester en vie ».

Entre Renaud et sa mère : pas d’estime, pas d’amour :
« C’était une femme idiote et creuse, et la simple réalité de son passage sur terre questionnait douloureusement le sens de la vie humaine ».


Un peu d’Histoire, cela ne saurait faire de mal à personne. Dans l’esprit de Teodora : « Mais elle sait aussi, elle qui n’a pas beaucoup fréquenté l’école, elle sait que le Moyen Age est le nom donné ici à cette période qui a précédé l’arrivée des Espagnols en Amérique. Une époque obscure et misérable dont l’Europe semble être miraculeusement sortie une fois qu’elle s’est mise à asservir les peuples, et à les voler, à les exploiter. Au Moyen Age, on était donc pauvre en Belgique, en France, en Allemagne, on trimait ici comme ailleurs. On ne mangeait pas à sa faim, on vivait à dix dans une seule pièce, on n’avait pas de médicaments, de médecins, d’écoles, de routes. Comme sur les trois quarts de la planète d’aujourd’hui ». Renaud et Teodora vus par François :
«… Un voile se leva sur une réalité qui n’appartenait qu’à eux deux, et que pourtant François percevait comme si c’était aussi la sienne : Teodora et Renaud étaient prisonniers d’une solitude abyssale. Ils partageaient un sort identique face à la nécessité de vivre, une sorte de fatalité, comme si un dieu antique les avait punis en les condamnant à une forme d’exil permanent, hors d’eux-mêmes et du monde. Et ces deux êtres s’étaient trouvés et reconnus »… Attention, ces lignes n’augurent rien de la fin. Pas de spoiling ici.

Sur la musique qui rassemble :
« Elle ne sait plus si elle plaint ce type ou s’il l’exaspère. Cela dépend des jours. Il s’est mis à jouer du piano, comme souvent quand il rentre le soir. Elle va descendre et mettre la table, aller et venir de la cuisine à sa salle à manger, elle n’aura qu’à se laisser porter par des accords, qu’elle perçoit comme de longs serpents liquides qui unifient l’espace et tout ce qui le peuple. La musique est la seule chose capable de créer un lien entre tous les éléments de cette maison ­ objets, fleurs, murs, gens ­, qui sinon semble toujours exister isolément, comme s’ils ne faisaient pas partie du même espace-temps, solitaires et repliés sur eux-mêmes, pareils à leur propriétaire ».


L’attachement improbable de Teodora pour Ostende, dépeinte par la plume d’Emmanuelle Pirotte :
« Elle éprouve à présent un réel attachement pour Ostende. Elle a déposé sa solitude, sa lassitude dans ce paysage béant happé par le ciel, semblant se tenir, lui aussi, en équilibre précaire, à l’extrême limite de sa matérialité avant la dissolution ; elle se sent appartenir à cette bande de sable hérissée de bâtiments d’une objective laideur, mais qui gagnent, dans ce vaste horizon et cette lumière unique, une espèce de légitimité. Elle aime la ville, tantôt bouillonnante de la vie des hommes, tantôt endormie, si éteinte qu’elle semble frappée d’épidémie, de désolation, un lieu dépourvu d’humains, redevenu le royaume des mouettes. Elle aime même ce qui, n’importe où ailleurs, lui aurait paru hideux, les immeubles en construction, les grues, les bunkers en béton d’un brun sale qui émergent des dunes ».

Enfin, sur la solitude de Renaud, présente déjà durant l’enfance, par les yeux Tarik, son dealer « humain ».
« Tarik tenta de s’imaginer l’enfance de Renaud mais c’était balèze pour quelqu’un qui n’avait jamais bougé plus loin que Lille et qui avait créché avec ses parents, quatre frères et sœurs dans soixante mètres carrés. Il essaya quand même, et ce qu’il vit ne lui plut pas vraiment. Il y avait la solitude, la solitude, et encore la solitude. De gigantesques pièces froides, une table immense comme dans Downtown Abbey, mais avec seulement trois personnes autour, dont un garçon malheureux et deux cons d’adultes qui ne le voyaient pas. Il se représentait les choses de mieux en mieux, et ça lui foutait le bourdon. Il n’y avait dans ce tableau aucun larbin à la bienveillance paternelle, pas de mère tendre et inquiète, de vieux labrador pionçant sur les tapis ».

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