Par une mer basse et tranquille, de Donal Ryan

EN DEUX MOTS. Une écriture parfois lyrique, tout en pudeur et retenue, des personnages poignants et une histoire tragique qui ne peut se lire impassible, « Par une mer basse et tranquille » nous touche d’autant plus profondément que l’histoire de Farouk est d’une actualité brûlante.
Les cinq premières lignes : « Je voudrais te confier quelque chose au sujet des arbres. Ils se parlent, vois-tu. Imagine ce qu’ils peuvent se dire. Qu’est-ce qu’un arbre peut bien avoir à raconter à un autre arbre ? Des tas de choses. Je parie qu’ils peuvent bavarder indéfiniment. Certains vivent des siècles. Ils communiquent par l’intermédiaire de réseaux souterrains qui s’étendent à partir de leurs racines… ».
Sorti en mars 2021 chez Albin Michel, Collection Les Grandes Traductions. Roman. 246 pages. Traduit de l’anglais (Irlande) par Marie Hermet. Titre original : From a Law and Quiet Sea.

L’auteur. Donal Ryan, né à Tipperary, Irlande, en 1976, a rencontré en France un grand succès d’estime pour son premier roman, Le cœur qui tourne, élu « Meilleur livre de l’année » dès sa parution en Irlande, entre autres prix et nominations. C’est Paul Lynch qui m’a donné dans une interview l’envie de le lire. Après le poignant Tout ce que nous allons savoir, celui-ci est le quatrième opus de Donal Ryan traduit en France, toujours chez Albin Michel, Collection Les Grandes Traductions dirigée par Francis Geffard. J’espère que Donal Rayan continuera de nous régaler l’esprit et de nous faire « tourner le cœur » avec d’autres merveilles littéraires. J’en suis sûre même, car cet auteur est jeune, talentueux dans l’écrit et bienveillant dans l’âme.

L’histoire, je ne peux vous la raconter sans l’effriter. Elle est composée de trois parties principales, chacune dédiée à un homme, suivies d’une quatrième, courte, qui conclue le roman par leur rencontre attendue et inattendue. Le fil conducteur entre les trois personnages est impossible à déceler avant d’avoir lu les toutes dernières pages. C’est pourquoi je me contenterai de vous présenter en quelques phrases les trois hommes qui l’animent.
Les trois premières parties retracent un profil psychologique fouillé des hommes et un résumé de leur passé immédiat. Trois portraits et trois nouvelles en quelque sorte qui, au final sont le socle de toute l’histoire et nous emportent vers la fin. Farouk, Lampy, John : à la fois leurs prénoms et le titre de la partie qui leur est consacrée, la quatrième, bien plus courte, n’étant pas un prénom mais un nom de lieu. Forcément celui de leur rencontre.


Ils sont on ne peut plus dissemblables. Farouk, celui qui figure sur la si parlante couverture – bien qu’elle n’illustre qu’en partie les lieux de l’histoire, est un médecin syrien. Il travaille à l’hôpital de sa ville, qu’il tente de garder actif jusqu’au bout. Mais la situation se détériore, les bombardements se rapprochent et inexorablement la guerre est là. Farouk est contacté par un passeur qui lui dit qu’il y a urgence absolue et qu’il lui faut fuir en Europe, avec sa femme et sa petite fille. Le passeur se propose de tout organiser pour le mieux, et ne doute pas du succès du « voyage ».


En réalité le passeur est un escroc sans scrupules qui choisit les bénéficiaires de ses services en fonction de leur situation sociale. Et la traversée est un cauchemar. C’est la partie qui m’a le plus bouleversée. Le mot « poignant » fait partie de ces mots très forts qui comme bien d’autres, a été galvaudé par un emploi de plus en plus dans les critiques de livres ou d’art en général. A tort pour certains best-sellers récents que je ne citerai pas, ou à raison comme ici, où son emploi a toute sa place ici. Cette famille et son histoire sont poignants. D’autant que la scène tragique, racontée à travers les souvenirs qui reviennent peu à peu dans l’esprit de Farouk, n’a pas besoin d’images pour être vue « en direct » par le lecteur. On ne peut qu’avoir la gorge nouée et les yeux gonflés de larmes en lisant ce premier portrait.

La seconde partie se déroule en Irlande et met en scène un personnage sympathique, Lampy. A 23 ans, Lampy est choyé par sa mère et son grand-père Pop, – bien que celui-ci s’en défende, vieil homme haut en couleur raconteur d’histoires grivoises. Son père est parti avant sa naissance. Lampy est dans une mauvaise passe : il vient de se faire larguer par sa petite amie Chloé et tente de l’oublier dans les bras d’une autre, Eleonor. Lampy est un jeune homme bon qui se cherche. Son gros défaut, il a le sang chaud, un caractère pour le moins emporté qu’il a du mal à contrôler sous le coup de la colère, avant de le regretter.
Il travaille dans une maison de retraite dont les propriétaires, un couple pas vraiment à cheval sur les principes, l’exploitent en tant que chauffeur et homme à tout faire. Il rêve d’une « autre vie » : devenir mineur dans l’Ontario, avec un de ses copains. Depuis le départ de Chloé la sienne lui semble banale et sans attrait, son travail de chauffeur de minibus un pis-aller.
Nous le suivons un bon moment et cette seconde partie, même si la vie de Lampy et sa famille n’y est pas rose, est une bouffée d’air frais après la tristesse absolue engendrée par la première. La manière de raconter est celle de Lampy : un ton drôle – voire hilarant s’agissant des propos de Pop –, léger mais facilement furieux. Ce n’est pas la première rupture sentimentale que je « lis », mais sûrement la mieux racontée par les mots de Lampy.

Dans la troisième partie, nous faisons la connaissance de John, un homme totalement différent des autres. C’est un ancien chrétien pénitent en quête de rédemption qui utilise le biais de la confession pour raconter les péchés qu’il a commis en les expliquant. John est, hormis le passeur, le seul homme mauvais de l’histoire. Les méfaits – qui vont de la calomnie au chantage en passant par des pressions et des inventions de rumeurs qui brisent des réputations et des vies –, que nous apprenons justifient une vraie culpabilisation.

La mort de son frère Edward, alors qu’ils étaient encore enfants, a ravagé la famille entière. Le père, dont Edward était le fils préféré, a rendu Dieu responsable de sa mort et vendu toutes ses terres. Comme si cela pouvait lui rendre son fils. Et John, à l’instar de son père, s’est mis à blasphémer, insultant Dieu sciemment et à longueur de temps, comme il le dit ici : « Les choses que certains hommes lâchent sans réfléchir, par habitude, je les disais avec une intention mauvaise, et avec ravissement : Dieu, que le Diable T’emporte. Maudit sois-Tu mon Dieu. Maudit sois-Tu. (…) Je détestais ce Dieu jaloux qui faisait payer les iniquités des hommes à leurs enfants jusqu’à la troisième et la quatrième générations, alors même qu’il faisait preuve de miséricorde envers des milliers d’autres, envers tous ceux qui L’aimaient et respectaient Ses Commandements. Je L’ai vu dispenser l’iniquité : ll l’a fait dans la cour de mon père, sous mes yeux ».

Avec ces trois portraits d’hommes, le décor est planté et le lecteur circonspect. Quand et de quelle manière les trois personnes vont-elles se rencontrer et quel lien les unit-il ? Cela, vous l’apprendrez en lisant le roman de la première à la dernière page, une partie de plaisir garantie.

L’écriture – finement et à coup sûr difficilement traduite par Marie Hermet, qui a également traduit son troisième roman Tout ce que nous allons savoir –, est très littéraire, plus belle encore que dans ses premiers romans. Si, c’est possible. Le contenu du roman plus noir que les autres, au départ tragique même et sa plume, par contraste, de plus en plus lumineuse. Comme si l’écriture transfigurait, les mots deviennent la lumière éclairant l’ombre des maux, notamment dans les descriptions des lieux. À l’instar de Paul Lynch, son mentor qui dans tous ses romans a « sublimé » la rugosité, la noirceur de la vie par le lyrisme de son écriture. Paul Lynch dont les descriptions (du ciel en particulier) ont laissé une empreinte indélébile dans ma mémoire et dont j’attends le prochain roman avec une grande impatience.
Le livre est écrit à la troisième personne, l’auteur est le narrateur, excepté dans la partie dédiée à John, le troisième personnage, qui parle en son nom propre pour raconter sous forme de longue confession sa vie et ses nombreux  méfaits.
Le style n’est pas le même dans les trois portraits, Donal Ryan change de ton comme de personnage et de cadre de vie. Nous frôlons les piques au cœur avec Farouk, nous rions des réflexions souvent hilarantes de Pop, le grand-père de Lampy et nous sommes outrés pour ce qui concerne John et le mal qu’il fait autour de lui.
Les dialogues sont inclus dans le texte, ce qui ne nuit en rien à la fluidité de la narration, au contraire peut-être grâce à des chapitres courts.

Mon regard sur le livre. Pas un coup de cœur, un coup au cœur. Ce dès les premières lignes qui sont les paroles d’un père à son enfant. Les personnages essentiels, leur parcours personnel, leur passé proche et leur présent « commun » m’ont émue aux larmes. Un peu moins peut-être John, le dernier, pénitent qui confesse ses péchés pour la première fois, avide de rédemption divine.

Bien évidemment, c’est l’histoire de Farouk qui va vous sonner. Ce père et époux aimant est brisé. D’abord dans le déni total, il dit à ceux avec qui il s’est retrouvé qu’il « attend » sa femme et sa fille : elles viendront le rejoindre quand le moment sera venu. Jusqu’à ce que, par bribes la mémoire lui revienne et qu’il hurle à la mer.
Pourtant Donal Ryan aime tous ses personnages, qu’ils soient bons ou méchants. Il ne fait pas dans le noir et blanc car si nous sommes dans une fiction, elle s’appuie fortement sur des « faits réels ou ayant existé » en Méditerranée pour ce qui est des migrants, en mer d’Irlande pour ce qui touche à la religion – et aux migrants aussi d’ailleurs, mal vus puisqu’il n’y a déjà pas assez de travail pour les gens « du cru »). Comme le dit Pop, pourtant pas vraiment raciste, ce que l’on ne comprend qu’à la fin : « Le monde ? Est-ce qu’on n’a pas déjà la moitié de ce putain de monde qui a atterri ici ? Il suffit de descendre en ville pour le voir, le monde entier, de nos jours. Ce serait plus dans ton intérêt de rester ici, d’épouser une fille et de lui faire de vrais petits Irlandais avant que tous ces Johnnies se multiplient au point de nous chasser de chez nous ».

La religion est très présente dans les pages. Pas seulement chez John, mais aussi dans l’histoire de Farouk dont le père était un fervent chrétien et dans celle de Lampy qui a une mère croyante. Ce qui change avec John c’est qu’elle joue un rôle important dans sa vie. Il ne faut pas oublier que nous sommes en Irlande, de nos jours. Et les nouveaux mécréants sont ici d’anciens croyants fervents et respectueux. La confession de John, qui la fait parce qu’il sent venir sa fin, est une manière non pas de se racheter, ce qui est fait est fait, mais de raconter sa vie entière passé la mort d’Edward, comme si c’était elle qui l’avait rendu mauvais et Dieu le seul responsable de tout. L’auteur ne juge pas plus une religion qu’une autre, il expose des faits : l’hypocrisie des prêtres dans le christianisme et la dictature de l’islam intégriste, notamment envers les femmes.

Ce n’est pas un livre sur la guerre, pourtant elle nous est brièvement décrite dans la première partie, dans toute son horreur : bombardements sur les villes, exactions au sol et fuite des populations… tout est identique sur le fond à ce qu’on lit, à ce qu’on a lu ou lira sur le sujet. À ceci près que les guerres d’aujourd’hui sont des guerres qui chassent les habitants du Sud vers le Nord, qui détient toutes les richesses ou presque, et que cet exil vers le Nord se fait par la Méditerranée, et pas dans des bateaux de croisière.

K.O. Nous savons que nous allons l’être. L’image de couverture, le titre, les premières lignes, la passeur… La naïveté des victimes. Tout est là et l’écriture si belle n’y changera rien. Pourtant, avec l’espoir, le sourire revient sur nos lèvres dans les dernières pages. Même si quoi qu’il en soit, après une telle lecture, il est impossible de dire qu’on ne savait pas précisément ce qui se passait en Méditerranée pour des milliers de migrants, ou plutôt ce qui se passe ! Comment (et surtout pourquoi !) la Méditerranée, étymologiquement « mer au milieu des terres », est devenue en quelques années le plus grand cimetière du monde. Par une mer basse et tranquille est pour cela un livre nécessaire, qui révolte après avoir donné envie, en ce qui me concerne, d’extraire l’appartenance de l’homme occidental du genre « humain ».

Le roman est rempli d’empathie. D’une empathie contagieuse. Celle de l’auteur pour ses personnages tout d’abord, qui perce les pages, celle des personnages pour leurs proches, et même celle des personnages principaux envers d’autres plus (ou moins) chanceux rencontrés au cours de leurs pérégrinations. Sans oublier la nôtre pour quasiment tous les personnages, à une ou deux exceptions près. Avec des larmes authentiques mais sans misérabilisme « gratuit », juste une compassion fortement ressentie.

Je dirai pour finir que la construction elle aussi semble maîtrisée de bout en bout. Même si l’ensemble est composé de trois portraits d’hommes et d’un dénouement presque en forme d’épilogue, le lecteur sent d’emblée qu’il y a un fil conducteur et que ces trois-là ne peuvent que se rencontrer. Et il attend fébrilement mais patiemment, porté par l’écriture et la profondeur de l’ensemble de l’histoire et des histoires personnelles. Si l’auteur savait en commençant à écrire ce roman comment il allait le conclure, je lui tire mon chapeau. Et si c’est une pirouette d’écrivain lui-même emporté par ses personnages, après l’avoir tiré je le lève encore plus haut, mon chapeau.
La chronologie qui nous manque un peu au fil des trois histoires se remet en place dans les dernières pages. Et, avec elle, toute la lumière pour éclairer les pages.

Ce quatrième roman est une véritable merveille remplie de justesse et d’humanité que l’on n’est pas près d’oublier, surtout au moment « des infos ». Un roman dont la noirceur s’éclaircit pourtant à mesure que nous tournons les pages. Donal Ryan est un écrivain doué d’une plume très littéraire, d’un cœur gros comme ça et d’une empathie naturelle. Ses fictions s’appuient sur des faits concrets plus ou moins actuels ; celui-ci l’est davantage que les autres.
Vous l’aurez compris, je vous recommande vivement ce roman (et les trois précédents si vous avez la chance de ne pas les avoir lus et si vous aimez l’émotion pure et les sentiments forts). Une dernière chose : Donal Ryan change de registre dans chacune de ses fictions. Un vrai bonheur pour les lecteurs. Et un bravo à la traductrice qui a réussi à faire passer toutes les richesses contenues dans le texte de l’auteur.


QUELQUES PAROLES FORTES ET BELLES

C’est le père de Farouk qui parle à celui-ci ; le sujet est la religion mais va bien au-delà : « Méfie-toi des préceptes et des interdits, des croyances inflexibles. Tout y est dangereux et pourrait dégénérer en folie. Il avait ensuite parlé de l’univers, du fait que les choses et les êtres humains ne faisaient qu’un, l’homme étant une façon pour la nature de se voir elle-même, d’éprouver le sentiment d’exister. Et il lui avait à nouveau recommandé d’écouter, d’observer, de faire tout son possible pour entendre ce qui n’était pas dit, pour voir la qualité de la lumière dans les yeux d’autrui ».

Une belle description, liée à un souvenir de Londres, que Paul Lynch a certainement appréciée : « Il se souvenait des ciels bas de Londres et des rues animées, de l’odeur de la pluie le matin, délicatement terreuse près des parcs et plus âcre et métallique sur le béton et le bitume. Il adorait les brouillards soudains, leur manière de monter la rivière pour s’effilocher entre les rangées d’immeubles en effaçant le paysage urbain, l’adoucissant jusqu’à le rendre fantomatique ».

Une réflexion malheureusement fondée sur l’attitude des dirigeants politiques face à ce que l’on a coutume d’appeler maintenant « la crise migratoire » : « Certains réfugiés avaient payé moins que lui pour quitter la côte – ils étaient partis dans des embarcations gonflables, des canots pneumatiques, à peine plus qu’un jouet, mais des navires militaires étrangers et des bateaux de sauvetage patrouillaient jour et nuit, tel un baume visant à apaiser la conscience des gouvernements ».

Nouveau dans Bouquivore : A quoi ça sert de lire ? Episode 3.
Quelques mots en fin de chronique pour proposer une « réponse » à cette question récurrente. Ici, lire sert à prendre conscience d’une l’actualité qui nous renvoie à nos erreurs passées, à croire que l’espoir existe encore et à s’émerveiller devant de si belles phrases… à réfléchir, aussi, sur le pouvoir inutile de l’argent et sur celui (utile ?) de la religion.

par | 10/06/2021

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