Mon père et ma mère, d’Aharon Appelfeld

EN DEUX MOTS. Un récit des plus émouvants, servi par une belle écriture, simple, fluide, sans fioritures. Et largement autobiographique.
Sorti en octobre 2020 aux Editions de l'Olivier. Traduit de l'hébreu pas Valérie Zénatti. 304 pages. Roman.

L’auteur. Aharon Appelfeld est né en 1932 en Roumanie et meurt en 2018 en Israël. Il est considéré comme un des plus importants écrivains israéliens de langue hébraïque de la fin du 20è siècle. Il écrit entre autres « Histoire d’une vie » qui reçoit le prix Médicis étranger en 2004.

« Mon père et ma mère » remporte le prix Les Inrockuptibles 2020. Présenté comme une fiction, on peut cependant penser qu’il est largement autobiographique.

C’est l’été 1938, dans un petit village d’Europe centrale, quelque part au pied des Carpates. Chaque année, le narrateur, ce petit garçon sensible, fils unique, y passe ses vacances, en sécurité avec son père et sa mère aimants et attentifs. Dans le village gravitent des habitués, juifs, eux aussi. Il y a là un médecin, un écrivain, un secouriste, une diseuse de bonne aventure, une femme malheureuse en amour, l’homme à la jambe coupée. Ce dernier est là en observateur, consolateur parfois.
Le père est très intransigeant, il manie l’ironie quand sa femme est tout en empathie, sensibilité, elle a gardé cette capacité à s’émerveiller de peu de chose que l’on possède dans l’enfance… Ils pratiquent assidûment la natation dans cette rivière impétueuse qui traverse le village.

Et, de ses parents si différents, que bien des choses opposent il dit : Il me semble parfois que c’est seulement dans l’eau, lorsqu’ils nagent ensemble, avec de magnifiques mouvements réguliers, que l’harmonie et la paix règnent entre mes parents.

Sur ces rives on prend le soleil, on pique-nique à l’abri des parasols, on savoure les joies d’une vie simple et rustique.

Il y est beaucoup question d’écriture et le jeune narrateur qui écoute et retient toutes les conversations des adultes projette de devenir écrivain.
« Les vacances que nous passions sur la rive du Pruth, un mois par an, et parfois plus longtemps, ont déposé en moi des images et des êtres qui m’ont accompagné dans les jours de joie et les jours de chagrin, mais qui ont surtout nourri mon écriture »…

Quant à l’écrivain professionnel, il nous fait partager les affres de la création littéraire. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si, par petites touches Aharon Appelfeld ne nous faisait sentir la montée de l’antisémitisme, la menace de la guerre. Comme si un gros nuage néfaste s’agglomérait au-dessus de nos personnages.

« Les rumeurs sur la guerre bruissaient dans le moindre recoin. On aurait cru que les gens étaient dans une cage dont ils essayaient d’écarter les barreaux. Le fleuve coulait, prêt à accueillir encore de nombreuses personnes sachant nager ou ramer, mais les gens couraient dans tous les sens ».

Le petit garçon sent confusément que ces vacances au bord de la rivière seront les dernières, que sa cellule familiale risque d’éclater… Si vous allez plus avant dans la biographie de l’auteur vous comprendrez combien il avait raison.

Aharon Appelfeld est un survivant, il nous livre avec beaucoup de pudeur, de délicatesse, de nostalgie un récit des plus émouvants, servi par une belle écriture, simple, fluide, sans fioritures… de celles que l’on croit facilement obtenue, il n’en est rien, il nous l’affirme avec vigueur. Ce livre est découpé en de nombreux chapitres très brefs.

Le lecteur impuissant ne peut qu’éprouver une immense admiration pour ce témoignage bouleversant : le garçon a bien fait de devenir écrivain et de nous restituer les vibrations d’un été précieux parce que le dernier. Et tenter de retenir ses larmes.

« … La tristesse d’abandonner l’isba qui s’est ancrée dans mon corps me submerge.
Maman s’approcha de moi :
– Il ne faut pas être triste. Nous reviendrons l’année prochaine, c’est une brève séparation…».

par | 15/02/2021

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