L’homme de la plaine du Nord, de Sonja Delzongle

EN DEUX MOTS. La fin des aventures d’Hanah Baxter, profileuse sympathique aux méthodes mi-archaïques mi-modernes. Véritable écorchée de la vie remplie d’empathie (pour les victimes), elle n’hésite pas à faire cavalière seule pour les besoins de l’investigation ni à prendre des risques. Ici, elle est à son maximum, et nous la regretterons.
La phrase du livre : « Ce qui relevait de la science-fiction au siècle dernier était désormais possible et envisageable. Parce que les prédictions d’un de ses romans cultes, 1984, d’Orwell, appartenaient déjà au passé ».
Sorti en mars 2020 chez Denoël, Collection Sueurs froides. Roman policier/Thriller. 400 pages.

L’auteure. Sonja Delzongle, la cinquantaine épanouie et active, est mi-serbe-mi française. Elle possède plusieurs cordes à son arc et pratique tout d’abord différents métiers. Après des études de lettres, avant d’obtenir le diplôme de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon, elle fait de la peinture pendant plusieurs années. Puis travaille comme journaliste de la presse écrite à Lyon, où elle réside. Elle se consacre maintenant à plein temps à l’écriture de romans policiers-thrillers noir carbone, et de romans pour la jeunesse sous le pseudonyme de Dana Skoll.
Avec Dust (2015), elle inaugure une série d’enquêtes mettant en scène une profileuse sympa, Anna Baxter, qui n’hésite pas parfois, pour les besoins de la cause, à travailler au « pendule » et vit avec un chat sans poil qu’elle adore. L’Homme de la plaine du Nord est semble-t-il le dernier volet de cette série et préfigure une retraite bien méritée pour la profileuse, devenue presque une amie pour sa créatrice qui la regarde bien souvent vivre et évoluer en toute autonomie.

Parmi les nombreux romans publiés en une dizaine d’années par cette auteure prolixe, Boréal se démarque par son sujet et son aspect très prémonitoire sur la disparition des glaciers groenlandais. Si documenté sur le Groenland et les expéditions polaires scientifiques que j’ai cru que Sonja Delzongle l’était elle-même, scientifique. Un passage de son livre – le détachement d’un iceberg de la hauteur d’un immeuble s’est déroulé dans la réalité au Groenland l’année d’après la sortie poche de Boréal. Les romanciers sont des « devins ». À moins qu’ils n’interprètent avec justesse ce que nous dit la planète de notre comportement.


Au moment d’écrire cette chronique, je fais une recherche sur Bouquivore pour y faire un Copier-Coller de mon passage sur l’auteure fin d’y ajouter cette dernière parution. C’est toujours ça de gagné (en temps) pour ma chronique. En tapant pour ce faire et en toute logique Sonja Delzongle, Boréal. Aucun résultat. Je persévère et fais la même recherche dans mon dossier Word de Bouquivore. Même absence de résultat. Je recommence en vain sur les deux emplacements, après avoir vérifié l’orthographe du nom de l’auteure. Niet. J’appelle le master blog et lui aussi fait une recherche qui s’avère négative, avant de me regarder : « Boréal », ce n’est pas le livre dont tu m’as rebattu les oreilles pendant deux ans avant de le prêter à toutes tes copines (y compris l’infirmière qui ne lit que des thrillers) en me disant qu’il était prémonitoire ? Et avec lequel tu as remis le couvert quand un iceberg gros comme un immeuble s’est détaché d’un glacier au Groenland ? Genre en 2018 ? Pour te rafraîchir la mémoire : à cette période tu as été opérée deux fois et chaque opération t’a interdit une position assise prolongée ? J’ai pas raison ? Tu as lu beaucoup, mais tu n’as rien écrit ».
Il a raison, le master blog, et du coup les souvenirs reviennent, mes neurones se reconnectent : bah oui, c’est vrai je n’ai rien écrit sur le blog pendant plusieurs mois, comme ces dernières semaines pour cause de déménagement (lourds, les cartons de livres, mais précieux…). Ce qui ne veut pas dire que je n’ai rien lu.
Par acquit de conscience, je vais quand même vérifier dans mes étagères à la lettre D. Ils sont bien là, tous ou presque : Boréal himself, Dust (celui par lequel il vaut mieux commencer la vie avec Hanah Baxter), Quand la neige danse, Récidive, Le hameau des purs. Manquent à l’appel L’homme de la plaine du Nord, normal je l’ai sous les yeux et Cataractes, à côté duquel je suis passée – chic alors, un autre à lire.
Et il est tout aussi vrai que Boréal, différent des suivants par son sujet brûlant d’actualité et ses personnages non récurrents, m’a impressionnée, marquée même par son réalisme, son contenu scientifique fourni très documenté, sa noirceur et son suspense jubilatoire.

Mais revenons à cette chronique qui commence et à cette « série » d’enquêtes qui finit. Et le moins que l’on puisse en dire, c’est qu’elle est clôturée avec panache !

L’histoire se déroule en Belgique et dans le nord de la France, non loin de la frontière, dans la région des vestiges des anciennes mines de charbon, les terrils. Nous y faisons la connaissance d’Ernest, « sympathique » et particulier tueur à gages de 52 ans. Particulier, et pas seulement parce qu’il vit avec un rat albinos : Berlioz ; mais parce que si la journée il exécute sans états d’âme ses contrats – pour lesquels il est grassement payé, contrairement au tueur en série qui tue par plaisir –, c’est la nuit qu’il vit réellement, éprouve un vrai plaisir. Passé le jour il est Frida, la reine de la nuit. Car Ernest est un travesti. Tueur le jour, danseuse de cabaret à succès la nuit. Après 22 années d’absence à sa vie, il revient en scène. La nuit, il redevient Frida et côté travail de jour, il s’apprête à exécuter son dernier contrat, commandité avant son arrêt. Il a conservé la balle, la même que celles qui ont tué toutes ses cibles, une balle passée à l’or fin.
Ernest est né dans la plaine du Nord et les terrils, ces pyramides parfois très hautes, ont été ses terrains de jeu sans que jamais il s’en effraie. Alors que certains sont des volcans qui sommeillent.
Nous apprenons très vite que sa dernière cible est… Hanah Baxter, l’héroïne de la quadrilogie.

Parmi les plus fidèles et fervents habitués de Frida, toujours seul à une table du premier rang : lui, qui vient chaque soir s’émerveiller devant la belle. Amoureux transi mais platonique, hypnotisé par sa plastique corporelle, ses hanches qui ondulent et ses jambes à la fois « viriles » et gracieuses. Sa beauté.

En réalité, lui n’est autre qu’un policier : le commissaire de police Peeters de Bruxelles. Et s’il ne rentre pas chez lui après le travail, auquel il s’adonne cœur et âme, c’est qu’il y est mal. Sa femme qu’il aimait d’amour s’est mise à boire après un drame familial et entre eux plus rien ne va, il fuit les soirées en tête-à-tête. Avec son équipe soudée, il est sur une enquête difficile : la mort d’un homme retrouvé littéralement en morceaux dans une forêt voisine.

Dans le même temps, dans son loft de Brooklyn, la profileuse Hanah Dexter se repose et se remet doucement de sa dernière enquête, plus difficile, violente et éprouvante que les autres – il lui fallait confondre son père, auquel elle voue une haine farouche depuis qu’elle l’a vu tuer sa mère. Mais l’heure de la retraite n’a pas sonné assez fort et nous, bienheureux lecteurs, avons encore bien des sombres secrets à découvrir à son endroit. Des choses qu’elle a refoulées la moitié de sa vie.
Elle apprend qu’elle est accusée du meurtre d’Anton Vifkin, l’homme qui l’a formée au profilage, et qu’elle est recherchée pour ça par toutes les polices du monde. Le meurtre a eu lieu vingt ans plus tôt mais le corps retrouvé oblige la police à relancer l’enquête. C’est le commissaire Peeters de Bruxelles et ses collègues qui en sont chargés. Pour se disculper, Hanah Baxter doit obligatoirement assister l’équipe et découvrir l’assassin. Elle rejoint le commissaire Peeters à Bruxelles. Et c’est une fois encore son passé qui va remonter à la surface malgré elle, une tranche de sa vie dont elle se serait bien passée de revivre certains détails particulièrement gore…

Les intrigues ont forcément un lien, mais il est difficile à trouver et à comprendre en raison de lourds obstacles : les personnages secondaires sont plutôt nombreux et ont leur propre histoire ; et si certains faits ont eu lieu vingt ans (et davantage) plus tôt quand d’autres sont contemporains, tous se déroulent devant nos yeux horrifiés. Le passé croise souvent le présent et l’éclaire d’une lumière pas forcément plaisante.

A vous maintenant de démêler les fils pour connaître le fin mot de l’histoire. Bien malin qui y parviendra sans la contribution personnelle d’Hanah, sans l’aide des différents enquêteurs et de l’auteure. Sonja Delzongle est une reine absolue du suspense. Fort heureusement, elle met seulement Hanah à la retraite et va continuer, elle, à nous faire frissonner de peur, d’horreur et de plaisir. Du moins l’espéré-je.

L’écriture est 100 % signée Sonja Delzongle : vive, hyperréaliste, scandée, scénaristique ; imagée, détaillée (dans le rouge vif !) ou au contraire elliptique quand il le faut. Un peu (beaucoup ?) trop crue parfois, c’est vrai, dans le domaine des perversions sexuelles notamment. J’ai souvent fermé un œil, voire les deux sur quelques passages. Le suspense est tendu à l’extrême comme à l’accoutumée et, en même temps, l’auteure attache beaucoup d’importance au portrait psychologique des personnages et à son héroïne qu’elle met en scène pour la dernière fois (?).

Mon regard sur le livre. Il est inlâchable, tout bonnement, ou alors pour souffler un grand coup entre deux scènes. Car nous retrouvons là les mêmes outrances auxquelles nous a habitués l’auteure, en version XXL. Après tout, quitte à se séparer d’Hanah Baxter, autant que ce soit en beauté !

Comme souvent, deux histoires dissemblables sont installées dans les premières pages et se déroulent au long cours par la suite : celle d’Hanah et celle de celui qui veut la tuer, qui évoluent en parallèle au fil de l’intrigue. Mais là, une troisième vient s’y greffer : un homme a été dévoré par des molosses dans une forêt proche d’un manoir qu’Hanah reconnait avec une certitude mêlée d’effroi et de panique. Sont-elles liées ? Plus encore que précédemment, Hanah est au centre de l’histoire. Elle est son véritable pivot, tout à fois cible du tueur et collaboratrice des enquêteurs sur les deux affaires, l’ancienne et la récente : le meurtre de son mentor vingt ans plus tôt et celui de l’homme mis en morceaux par des pitbulls juste avant son arrivée à Bruxelles.
Comme pour étoffer l’aventure, un troisième mystère s’ajoute aux deux premiers : pourquoi Hanah est-elle la cible d’un tueur à gages et qui a mandaté ce dernier pour l’abattre ? Est-ce une retraite professionnelle méritée pour Hanah ou un retrait total et définitif de l’existence ? Avec comme question subsidiaire évidente : va-t-il y parvenir et si oui, comment et surtout pourquoi ?

Avantage de taille ici, plus encore que dans ses précédents romans : Sonja Delzongle, en fine psychologue, a soigné le profil de ses personnages, tous ou presque, sympas ou non. L’étude psychologique est fouillée. On frôle la psychanalyse pour certains qui traînent des traumatismes de longue date, de l’enfance même. Pour ce qui est d’Hanah nous y sommes habitués – même si nous en apprenons encore sur son compte. Le commissaire et ses adjoints, eux, nous sont présentés avec considération et leurs mauvais côtés (notamment le commissaire) sont explicités, ce qui nous les rend plus sympathiques ou pas. Les personnages secondaires gagnent tous à être connus. Le panel est large, il arrive que des méchants ne l’aient pas toujours été et que d’autres le soient de nature. Mieux encore, nous les voyons évoluer dans les pages (le commissaire, dont nous comprenons le comportement et apprécions son amour pour les chiens), le tueur également, « l’homme de la plaine du Nord » car, même si rien ne peut l’excuser forcément, sa personnalité énigmatique est « intéressante », assez pour que Sonja Delzongle fasse de ce surnom le titre du roman. Nous allons de découverte en découverte sur sa personnalité et c’est passionnant. Et enfin les pervers qui, eux, totalement stéréotypés, n’évoluent pas, loin s’en faut.
J’ai apprécié le personnage d’Ange, la propriétaire du manoir dans lequel ont eu lieu les horreurs racontées. Un ange au cœur toujours tendre qu’un terrible passé a pu parfois conduire à adopter des comportements de démon. C’est pour moi un des personnages les plus singuliers à découvrir car pourvu d’une personnalité duelle : elle aime la nature animale et végétale (elle parle à ses arbres, qu’elle connaît par leur nom, celui qu’elle leur a donné, elle se confie à eux, leur dit ses secrets les plus intimes et ils lui répondent), mais elle hait les humains. Nous lisons : « Elle ne supportait pas l’idée que ces êtres majestueux et dignes puissent être décapités et tomber sous les coups de hache ou de machines, que des milliers, des millions de leurs congénères, partout à travers le monde, soient sacrifiés à la cupidité et au profit ».

Outre un suspense et une tension continus à faire craquer les plus téméraires, des retournements de situations attendus ou non (l’auteur introduit des micro-suspenses dans le suspense général, plus forts encore que des rebondissements), nombre de sujets (tous pour le moins sombres et angoissants) sont abordés par l’auteure sous couvert du genre noir. Maltraitance en tout genre (enfants, femmes, animaux), le mal-être profond qui en découle, fratries éclatées, jeux sexuels violents pratiqués chez et par des notables lors de soirées à thème pouvant mener au meurtre, vengeance, pauvreté des uns et richesse indue des autres… La noirceur humaine n’a pas de limites. Ni dans l’esprit de l’auteure ni dans les rubriques « faits divers » des journaux qui en sont friands. Et pas davantage hier qu’aujourd’hui : ces thèmes sont toujours d’actualité, et pas seulement dans les faits divers depuis l’émergence des mouvements féministes qui incitent les victimes à dénoncer leurs bourreaux des années voire des décennies plus tard. Dans le domaine de la littérature noire, la tendance est à mettre en scène des exactions commises par les notables (politiques, chefs d’entreprises, ténors du barreau…) soit la crème de la crème, le « haut du pavé », l’élite. Des êtres ignobles, intouchables car protégés par le pouvoir absolu de leur statut social. Et le résultat n’est pas beau à voir, ni à lire.

Si le livre se veut pure fiction, il n’est pas à mettre entre toutes les mains c’est sûr, en tout cas pas dans celles des âmes sensibles. Nous les autres dont je suis, à mes heures et avec la possibilité de fermer les yeux si trop est trop, serons ravis. Au prix d’un malaise certain parfois. Enfin, quand j’écris « nous », je parle des grands amateurs de littérature noire, de frissons et de sueurs froides, de ceux qui vont jusqu’à risquer le cauchemar passé l’heure du sommeil, ceux qui n’ont pas peur de l’insomnie et continuent de tourner les pages quelle que soit l’heure.

Pour finir et ça aussi c’est sympa : à noter en fin d’ouvrage, les remerciements de l’auteure à… son personnage et la manière dont elle le fait. S’il est vrai que le lecteur peut s’évader de son corps le temps d’une lecture et incarner un personnage de fiction, le pendant est vrai : le (la) protagoniste devient l’ami(e), voire le (la) partenaire de son auteur(e), lui échappant parfois sur des chapitres entiers, menant le jeu à sa guise. C’est tout le jeu de la lecture et de l’écriture et nombre de romanciers le ressentent. J’ai trouvé que Sonja Delzongle le fait bien joliment et qu’elle considère Hanah comme un reflet d’elle-même. Elle en dit : « …Hanah Baxter, personnage né de mon imaginaire et qui, pourtant, a su avoir sa vie propre et conquérir nombre de lecteurs fidèles au rendez-vous.
Merci, Hanah, de m’avoir accompagnée – à moins que ce ne soit l’inverse – ces années durant, de m’avoir fait frémir, douter, aimer, pleurer et rire avec toi. Merci à toi d’avoir porté ce rôle d’héroïne avec brio malgré les tempêtes et les incertitudes.
Je te souhaite une belle retraite bien méritée, et c’est avec grande émotion que je referme cette enquête ».


QUELQUES EXTRAITS PARLANTS, mais peu pour ne rien dévoiler :

Sur la possible tentation de suicide chez des enfants ou des adolescents :
« Il n’y a pas d’âge pour décider d’en finir, ni de sexe, ni de classe sociale. Il y a juste un être tellement malheureux et dans un tel décalage avec son entourage et avec le monde dans lequel il a été propulsé sans avoir rien demandé, qu’il ne peut plus continuer. Qu’il n’a pas les codes, ni les armes nécessaires pour affronter une réalité trop lourde, trop violente et brutale. Persuadé qu’il est de partir pour un monde meilleur».

Sur l’accord parfait entre Ange et un vieil arbre : « Le Sage. C’était le nom qu’elle lui avait donné. Lorsque le Sage parlait, c’était toujours pour une bonne raison. Le reste du temps il écoutait, dans sa barbe de mousse et de lichen. Elle trouvait auprès de lui les forces qui lui manquaient parfois. Il était paternel et bienveillant. Elle lui confiait ces choses qui l’habitaient depuis ce jour. Une colère et une rage permanentes contre le monde. Elle lui préférait assurément la compagnie des arbres, surtout du Sage, et leurs murmures inaudibles par d’autres qu’elle. Ce n’était pas le vent dans le feuillage, ni les bruissements des branches, c’était autre chose. Un langage qui leur était particulier et auquel Ange s’était initiée à force de les observer et de les côtoyer ».

par | 14/02/2021

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