L’heure des fous, de Nicolas Lebel

EN DEUX MOTS. Un polar humain, drôle et abouti qui mêle une enquête criminelle très investiguée, une équipe disparate mais soudée à un portrait social et sociétal actuel qui flirte avec l’érudition historique. On en redemande.
Sorti en janvier 2013 chez Marabout (Hachette Livre). Puis en poche au Livre de Poche en 2019. 384 pages. Polar noir.

L’auteur. Nicolas Lebel, une toute petite cinquantaine, est Parisien de naissance et de résidence. Il a plusieurs cordes à son arc. Grand voyageur et passionné de littérature, il est tout à la fois enseignant en région parisienne, traducteur et écrivain. Il a publié de nombreux romans noirs (des « polars », des « romans policiers » comme on dit), notamment une série de cinq enquêtes mettant en scène les mêmes policiers, avec à leur tête l’improbable Capitaine Mehrlicht. L’Heure des fous (Prix des Lecteurs 2019 Catégorie Polar au Livre de Poche) est la première.

L’histoire commence alors que le corps d’un sans-abri est retrouvé mort assassiné sur les rails à la sortie de la Gare de Lyon à Paris. Il a été poignardé. Le commissaire du XIIe arrondissement demande à ses inspecteurs de régler cette affaire en quatrième vitesse ; après tout il ne s’agit que d’un SDF et les services de police sont débordés.


Mais l’affaire s’avère bien plus complexe qu’il y paraît : le meurtre n’est pas un règlement de compte entre SDF, pour la bonne et simple raison que le mort n’est pas « vraiment » un SDF, mais un journaliste bien connu. Fin du résumé. Ne rien dévoiler du suspense.
Je peux juste dire que le Capitaine Mehrlicht et son équipe auront bien du mal à boucler l’enquête avant que sonne « L’heure des fous ». Côté « voyage », l’auteur nous gâte avec des incursions dans l’espace et dans le temps que nous verrons plus bas
.

Pour ce qui concerne le contenant, que du bon. L’écriture est carrément au poil. Spontanée, agréable, accrocheuse, elle est un gros « plus » dans ce roman plutôt noir. Les dialogues sont vifs, drôles – d’un humour souvent grinçant – même pendant les phases d’action grâce au Capitaine Mehrlicht dont le vocabulaire et les expressions fleuries sont jouissives à souhait. Son impressionnante culture générale lui permet de manier à merveille un argot personnel se situant entre Frédéric Dard et Michel Audiard, qu’il vénère.
Hors action et dialogues, l’auteur fait montre d’un formidable sens de la description. Le commissariat du XIIe arrondissement de Paris est si bien décrit que je me suis payé le luxe d’aller vérifier sur Internet : les Atlantes debout sont là et bien là. La description du bâtiment de la Sorbonne ravira ceux qui ne l’ont pas connue et soufflera une brise nostalgique sur ceux – dont je suis – qui y ont fait leurs études mais ont quitté Paris depuis.

Les passages sociaux-historiques sont extrêmement bien rendus, leurs détails et leur pertinence les rend intéressants. Les références historiques et scientifiques les bienvenues et nous apprenons en riant (et en frissonnant souvent).
A noter au passage l’emploi – bien géré – du subjonctif imparfait, noyé en pleine engueulade, dans une description de lieu ou en plein marasme de l’action.
Quant au choix du capitaine pour les sonneries de son portable, il est inénarrable !
Nombreuses sont les références à des films ou des séries policières récents de tous pays, dont les lecteurs de polars et de thrillers sont également friands. Histoire, peut-être, de mettre à l’aise davantage encore ces derniers. Et de penser que cette enquête a tout pour être filmée, tout comme les suivantes même si je ne les ai pas encore lues…

L’ensemble est très agréable à lire, l’écriture donne envie à elle seule de continuer sans regarder l’heure et d’attendre les prochains.

Mon regard sur le livre. Mieux vaut tard que jamais. C’est le premier roman que je lis de Nicolas Lebel, sur les conseils assidus de ma popine dont c’est l’un des auteurs de polars préférés. Et sûrement pas le dernier. Car savoir qu’après cette Heure des fous la seconde enquête du capitaine à la tête de grenouille s’appelle Le jour des morts, me met en joie.

La galerie de personnages vaut le détour. J’ai aimé l’équipe dans son intégralité même si quelques-uns m’ont fait tiquer au départ. Si nous les rencontrons en bloc au départ de l’enquête, nous découvrons leur véritable nature au fil des pages et ils nous sont présentés dans leur vie personnelle à tour de rôle. Ce qui laisse à penser que nous lisons la première d’une série d’enquêtes menées par la même équipe. Tous, sympas ou non, ont quelque chose qui attire notre attention. Et tous sont complexes dans leur vie, leurs idéaux et leurs relations avec les autres.
A tout seigneur tout honneur : le capitaine Daniel Mehrlicht – surnommé gentiment par tout le monde « l’homme-grenouille » à cause de ses yeux notamment, est un homme d’âge mûr ronchon, plus très alerte, autoritaire voire tyrannique, machiste, fumeur invétéré et doté d’une capacité de travail improbable. Avec toutes ces qualités il a réussi à se faire détester par les membres de son équipe (les jeunes et les femmes surtout).
Mais il possède aussi une érudition multiculturelle qui force le respect de tous, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, grâce à laquelle il finit toujours par l’emporter. Tout autant voire plus encore que sa pugnacité (jamais obstinée), ses connaissances historico-socialo-politiques deviennent des références irréfutables qui les mènent à coup sûr vers le chemin de la vérité. Même si le parcours est semé d’embûches et de fausses pistes, et il l’a été. Oui, j’allais oublier : le capitaine est également un fan absolu de sudoku, auquel il rêve d’initier son stagiaire, des répliques d’Audiard qu’il connaît par cœur et des procédures investigatrices utilisées dans les séries policières.
Les autres membres de l’équipe, tous jeunes – sont à peine moins « tourmentés ». Hormis le très jeune stagiaire Ménard, tête de turc du capitaine dans les premiers temps et qui va se révéler pas si peu futé ou démotivé que ça, nous rencontrons par ordre chronologique le lieutenant Mickael Dossantos, surnommé « Le colosse », adepte du Code Pénal – qu’il connaît par cœur et dont il dégaine, telle une arme, l’extrait adapté aux méfaits de tous ceux qu’il arrête – et des salles de sport qu’il fréquente tous les jours pour y entretenir ses muscles surdimensionnés. Il joue les gros durs et croit tout savoir, mais fait preuve de modestie et de compréhension quand il le faut. Puis Sophie Latour, seule femme de l’équipe : jeune, sensible, flic au grand cœur et à la vie secrète que le capitaine a tendance à cantonner aux rôles administratifs et aux relations avec les victimes et leurs familles, alors qu’elle rêve d’aller sur le terrain comme les hommes.
Parmi les personnages secondaires, bien aimé l’ami-ex-collègue de Mehrlicht et son équipe, Jacques, hospitalisé, à qui il rend visite dès qu’il en a le temps. Jacques est condamné à mort (par le tabac), il sait que ses jours sont comptés en semaines, il en rit et continue de fumer dans sa chambre d’hôpital quand il en a l’occasion (avec le Capitaine notamment).
Voilà, une « bande » que nous aimons déjà à la fin de ce premier opus et que nous serons ravis de retrouver dans les suivants.

Si Nicolas Lebel ne fait aucunement partie des milieux policiers et les connaît aussi bien, c’est forcément qu’il les fréquente de près. Je le soupçonne d’être très pote avec Olivier Norek, ex et vrai flic qui nous a fait voir de près la Jungle de Calais dans son inoubliable Entre deux mondes (que tout le monde devrait lire en ces temps de plus en plus fracassés). Vrai qu’on les trouve souvent en photo sur le même stand de salon à rire de concert devant leurs piles de livres. Deux auteurs avec qui on aimerait discuter de tout.

Les auteurs de polars à la papa – hors autodéclarés historiques – ont depuis longtemps tourné la page du standard : une victime (si possible féminine), un inspecteur qui mène son enquête et nous dévoile dans les dernières pages un coupable, souvent soupçonnable dès les premières…
Aujourd’hui les romans policiers, les thrillers et les romans noirs sont des romans tout court et leurs auteurs des romanciers tout court, aux sujets souvent plus audacieux et au style plus « littéraire » que ceux des romanciers de littérature disons « classique d’aujourd’hui ».
Un peu comme s’ils pouvaient tout se permettre, la notion policière abrogeant une certaine distance infranchissable pour les autres…

Nicolas Lebel est de ceux-là. Une enquête de base, le meurtre d’un sans-abri, débouche très vite sur une investigation bien plus vaste que le milieu social concerné. Sans rien révéler du suspense, je peux juste évoquer les lieux, tous emblématiques, où elle se déroule. Nous quittons très vite les rails de la gare de Lyon pour nous retrouver dans une première Cour des miracles, très juste allusion à celle d’Eugène Sue dans l’incomparable Les Mystères de Paris, dont on parle beaucoup moins qu’il ne faudrait en considérant le monde aujourd’hui. Je remarque dans la littérature davantage de références à Victor Hugo ou à Charles Dickens, Marc Twain, Jack London, plus prolixes qu’Eugène Sue c’est vrai.
La première que nous découvrons se trouve dans le ventre du bois de Vincennes, non loin cependant des immeubles bourgeois qui le bordent, comme pour montrer qu’elle est là, la misère, tout en restant invisibles. Un bidonville comme il y en a tant dans Paris, ici installé dans les bois, dont les habitants sont aussi miséreux que ceux des romans sociaux du XIXe siècle. Un « monde » fait de SDF (travailleurs parfois), de sans-papiers, de mendiants, de migrants de toutes origines parlant un français précaire, de cassés de la vie Français ou étrangers. Les « tribus » sont regroupées en « villages » et ne se mélangent pas. Beaucoup sont alcooliques et consommateurs de drogues dures.
Et, comme la Cour des miracles des Mystères de Paris, celle-ci comporte une hiérarchie solide avec à sa tête le « Commandeur », le Shaman » et un service d’ordre ; de braves gens à qui il faut montrer patte blanche et payer un écot pour espérer gagner « un droit d’asile ».

L’histoire est un éternel recommencement, les romans policiers qui se déroulent sur un fond socio-politique ont remplacé les romans sociaux du XIXe siècle. Et c’est intéressant et déplorable de le constater. La cerise sur le gâteau : la jungle de Vincennes est là presque « officiellement », surveillée en encadrée par la Gendarmerie à cheval, comme nous lisons :
« On nous demande de ne pas faire de vagues. Pendant qu’ils sont ici, ils ne sont pas bourrés et affalés en travers des trottoirs de Vincennes, Charenton, Saint-Maur… ou de Paris. Personne ne tient à les voir rappliquer en ville. C’est ce qui se passerait si on les virait ».
Et, bouquet de cerises : en un gros siècle, les Terriens ont mis leur planète à feu et à sang, transformé leurs eaux en charniers-poubelles, leur terre en désert empoisonné et leur ciel en nuages toxiques. J’allais les oublier : leurs arbres « protecteurs » en brasiers et en cendres, ou abattus « à la sauvage » pour l’argent qu’ils rapportent. Cela pour dire que les migrants n’ont pas fini de d’échouer en masse sur les côtes méditerranéennes en demandant l’asile ou le droit de traverser la France. Sûr que nombre d’entre eux finiront dans une jungle, à Vincennes ou dans n’importe quel autre lieu « invisible ». À moins que la France devienne plus clémente…

Après Vincennes, l’intrigue rebondit dans un lieu-cultissime : la Sorbonne, « symbole flamboyant du savoir à la française » dont l’auteur nous donne là aussi une description fidèle et cette fois, c’est Victor Hugo (et ses Misérables) qu’il convoque en parlant de sa statue dans la cour d’honneur du monument. Victor Hugo parle d’une Cour des Miracles dans Notre-Dame-de-Paris avec un mendiant, Clopin, à sa tête… Tout ce que nous apprenons à ce sujet est passionnant et donne envie de relire les romans sociaux du XIXe siècle.

Enfin, dernier lieu, mythique lui aussi pour l’enquête : l’équipe se retrouve dans les égouts, véritable ventre de Paris, nous offrant là encore la véritable visite guidée d’un monde gigantesque et profond regroupant sur des strates horizontales de plus en plus enfoncées, outre les pestilentiels égouts, les circuits du métro et du RER, les carrières… et les catacombes, ossuaire parisien bien connu, visité, loué ou squatté pour des fêtes un peu borderline depuis toujours. Et la course-poursuite, qui se déroule (et se lit) à toute allure en dépit des lieux, se transforme en course contre la montre endiablée. Le dénouement se trouve dans les toutes dernières pages, ouf !

Je dirai pour finir que je vais suivre cette équipe et son capitaine jusqu’au bout de ses enquêtes, dans l’ordre – les enquêteurs évoluent beaucoup dans l’histoire – et sans en rater une, parce qu’on est bien dans un polar. Mais d’abord parce qu’il pose des vraies questions d’actualité, sur le fossé riches-pauvres et les possibilités qu’ont ces derniers de se faire entendre. Sommes-nous revenus au temps de la Commune ? Mehrlicht s’interroge sur la violence « révolutionnaire » quand on a été rayé de la carte sociale (pages 346-347) : « Était-ce la seule voie possible pour ceux qui n’ont plus droit à la révolte, parce qu’ils n’existent plus ? La seule expression pour tous les Indignés ? »

EN GUISE D’EXTRAITS QUELQUES EXPRESSIONS
JOLIES, FLEURIES OU BIEN SENTIES

Le commissariat du XIIe arrondissement de Paris, version capitaine Merlicht et version photo :

« Ils virent apparaître le massif commissariat aux cent fenêtres qui campait sa rondeur au carrefour de l’avenue Daumesnil et de la rue de Rambouillet. Au rez-de-chaussée, un entrelacs métallique de poutrelles noires soutenant quatre étages de pierre et de verre. L’édifice renflé eût immanquablement évoqué un paquebot magnifique surplombant un océan de bitume si l’on n’y avait ajouté au dernier étage un rang serré de musculeux atlantes supportant le toit, douze géants dénudés et lascifs qui donnaient une image nouvelle de la police ».

« A cinq ou six voies de là, un TGV quittait Paris, lentement, du bout des roues, sans déranger personne ».

« Ce n’est pas nouveau, les pauvres sont des gens suspects. Surtout quand ils ne sont pas de chez nous ».

« Ça doit leur claquer les flubes ! »

Un échange entre le capitaine et son stagiaire :
– Comment vous savez tout ça, capitaine, je veux dire les noms, les dates ?
– Je lis, c’est tout. Tu lis, toi ?
Ménard hésita de nouveau : Oui. Un peu. Des polars.
– Et tu apprends pas des trucs dans tes polars ?
– Bah… Non !
– Ah bon… Putain, lis autre chose, alors ! »

¿?¿ A QUOI ÇA SERT DE LIRE ?¿? :
ICI, à joindre l’agréable à l’utile. Rire et frémir, apprendre et découvrir tout en ayant les pieds ancrés dans un livre !

par | 29/08/2021

1 Commentaire

  1. Cunégonde

    Une fois de plus, Cathy fait fort avec son commentaire de Nicolas LEBEL et son fabuleux commissaire Merlicht que j’adore avec les sonneries fracassantes de téléphone portable (à Bruxelles, on retarde et on dit GSM), choisies par son fils et trop bien adaptées aux situations mais aussi son langage fleuri à la Michel Audiard.
    Juste un détail, son ami Jacques soigne sa fin de vie avec les bonnes bouteilles de vin rouge que lui apporte Merlicht ; désolée, j’ai oublié lequel, n’étant pas amatrice de la dive bouteille mais ceux qui veulent savoir trouveront facilement dans les (tous) excellents romans de Nicolas LEBEL que j’adore. Et personne ne sera déçu : lisez et suivez les conseils de notre Serial Lectrice nationale inégalable !

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