
Emmanuelle Pirotte. Mon autrice francophone préférée, c’est elle depuis que j’ai lu Loup et les hommes, son troisième roman écrit “à l’américaine”, car elle change de registre littéraire, d’époque, de lieu, d’intrigue à chaque roman. Et de langage, parfois de langue, même, dans les titres. Sur tous les sujets, y compris les sujets socialement tabous. Et divinement bien.
Elle passe sans heurts de la dystopie à court terme (De profundis, que je vous recommande car il est toujours d’actualité avec un futur qui pourrait bien devenir notre présent) au roman d’aventure historique (Loup et les hommes, que je vous conseille fortement pour son personnage si charismatique), de la Seconde guerre mondiale (Today we live, son premier roman, d’une originalité surprenante, à lire absolument), au sort des migrants de Belgique (Rompre les digues, dont je vous suggère la lecture pour son humanité), et à une dystopie à long terme, mêlée de mythologie antique (Les Reines, que je vous incite à commander de suite), en passant par D’innombrables soleils, l’histoire romancée des amours tumultueuses et “baroques” du poète Christopher Marlowe. Sans oublier (et surtout n’oubliez pas de le lire !) le fougueux, empathique et Flamboyant crépuscule d’une vieille conformiste, qu’il est impossible de ne pas lire aujourd’hui, ni demain d’ailleurs… Et celui qui précède L’Étreinte des siècles, dédié à la jeunesse, que vous pouvez offrir aux ados de votre entourage, Au bord du monde, l’histoire d’un amour intense entre deux adolescents.
Si tous ses romans sont placés sous le signe de l’Histoire (celle du monde ou celle des arts) c’est peut-être parce qu’Emmanuelle Pirotte est historienne de formation, et sous celui du théâtre car elle est scénariste de métier.
Quant à vous dire lequel est le plus “indispensable”, ce n’est pas facile, ils le sont tous et ne vous transporteront jamais au même endroit à la même période. Le moment le plus difficile pour Emmanuelle Pirotte, avant de commencer l’écriture d’un nouveau roman est peut-être le choix définitif de son intrigue. L’inspiration. Pour le reste, une fois les personnages créés installés dans leur espace-temps, elle se laisse porter par eux et le résultat nous ravit. Tous vous resteront longtemps en tête une fois refermés. Orphelins de lecture tout juste bons à vous “rabattre” sur un polar, un thriller efficace ou un roman graphique qui vous en mettra plein les yeux. Un essai, pourquoi pas, si vous en êtes friand, qui vous en mettra plein les neurones et vous permettra d’archiver cette histoire d’amour peu banale…
Changement de cap radical depuis le Flamboyant crépuscule d’une vieille conformiste, son dernier roman “pour adultes”. Benedict Buchanan (Ben selon les pages), originaire du quartier le plus misérable de Glasgow qu’il a quitté pour ses études, est à la fois archéologue et professeur d’archéologie à l’université de cette même ville. Poursuivi par ses origines modestes et son enfance misérable et malheureuse, il sera toute sa vie “hanté par le sentiment d’imposture. L’éternel syndrome du pauvre qui s’est hissé au-dessus de sa classe”.
Quand commence l’histoire, il a atteint une cinquantaine morose. Il s’ennuie dans son métier, ses étudiantes et ses étudiants, qu’il considère comme “de vieux ados”, l’indiffèrent. Il s’ennuie dans son couple, la femme dure et autoritaire qu’il a épousée sans l’aimer, l’insupporte. Il s’ennuie dans sa vie. Son chat Gandalf et le rock des années quatre-vingt qu’il écoute un verre de son whisky préféré à la main, suffisent à sa survie. Ainsi que la petite île d’Arna en mer d’Ecosse, à seulement une demi-journée de voyage de chez lui, quand il peut s’y réfugier.
Et puis il y a ce perpétuel amour de jeunesse pour Marla, toujours accroché dans sa tête et dans son cœur et qu’il regrette à jamais. Une chanson de l’album Memento Mori de Depeche Mode le lui remet en mémoire et c’est par ça que tout commence. Après une brouille d’amoureux, Marla a tout laissé tomber, y compris Benedict et a disparu de tous les radars après avoir envoyé à sa mère une carte postale de Berlin, ville attractive pour les jeunes en révolte de l’époque.
Cet ennui constant, ce désintérêt général le conduisent à se déconsidérer, ou plutôt à se considérer objectivement ; et ce qu’il voit dans le miroir de sa salle de bain et dans celui de son âme ne lui plaît guère : un cinquantenaire ventripotent mou des pectoraux et des neurones (l’est-il devenu ?) qui aurait vieilli avant l’âge et n’attendrait plus grand-chose de la vie. Un enseignant “conscient de sa médiocrité”. Un anti-héros, voici le personnage principal tel qu’il se présente à nous.
Jusqu’au jour où, alors qu’il donne un cours “sur les premières incursions des anciens Scandinaves en Ecosse, une jeune étudiante l’interpelle avec une question qui le réanime comme une claque. Heather, passionnée par les Vikings et leurs sépultures dans les Hébrides – qu’elle ne croit pas toutes remplies de squelettes masculins –, lui demande :
“Je désire travailler sur le matériel trouvé dans les tombes féminines d’Ecosse. J’aimerais réévaluer la présence et le rôle des femmes dans les premiers raids scandinaves sur nos rivages. Qu’en pensez-vous ?”.
Une fouille archéologique se profilerait sur “son” île… D’abord hésitant – l’affaire n’est-elle pas trop lourde pour l’homme qu’il est devenu ? – Benedict finit emballé et acquiesce au projet, surpris le premier de la hardiesse de sa réponse.
Cette fouille serait aussi une belle occasion, tout en changeant de lieu, de remonter le temps, jusqu’aux premières invasions scandinaves, mille deux cents ans plus tôt.
Gonflé par l’excitation d’un départ possible, il se rend quelques jours sur “son” île, Arna pour y retrouver les souvenirs de son amour perdu et, qui sait, des traces de sépultures vikings à explorer (les Scandinaves ont colonisé les archipels écossais dès le IXème, nous dit Emmanuelle Pirotte).
Une fois les accords des instances académiques et financières reçus, la campagne de fouilles sur un tertre aux allures de sépulture, choisi par Ben pour son exposition face à la côte, va pouvoir être planifiée : en été, sur deux mois, avec cinq personnes à sa disposition, dont Heather, l’étudiante qui a tout déclenché.
Je vous laisse découvrir les péripéties qui vont le mener à la découverte de sa vie. Ainsi que tout ce que lui et son équipe vont découvrir dans la sépulture, bien au-delà de ce qu’il attendait. La tombe, manifestement viking, est bien “occupée” par les restes d’une femme. Mais celle-ci n’est pas seule, la tombe semble contenir une famille au complet, animaux favoris compris…
Tout ce qui suivra après cette découverte inespérée redonnera à Benedict l’envie d’avoir envie. Car avec ses os est “sortie” la femme en personne, dont la présence est pour lui bien réelle. Et inversement.
Dans les seconde et troisième parties, une fois exhumée, la Viking s’installe dans l’histoire. Elle prend la parole avec le “je” narratif. Nous découvrons que c’est une maîtresse femme et qu’elle a réellement existé.
Qu’adviendra-t-il de cette “rencontre” hors normes, (ir)réelle ? De cette rencontre dont ils ont tous deux pleinement “conscience”, dont aucun ne doute à l’instant “T” ? Comment Ben continuera-t-il sa vie ? Vous n’en croirez pas ce que lisent vos yeux. Et pourtant…
Emmanuelle Pirotte écrit comme parlent ses personnages. Rien ne lui fait peur, elle écrit à bout portant, accompagne ses personnages dans leur histoire mais les laisse s’exprimer à leur guise. La ligne générale, c’est la perfection stylistique lorsqu’elle les voit “de haut” évoluer sous ses yeux mais dans une autre dimension.
Ici, deux personnages s’expriment : Benedict, qui vit aujourd’hui, par la bouche de l’autrice, et Ragnhild-la-Rouge avec le je narratif et des caractères en italiques dans l’histoire condensée de sa « saga » par l’autrice ; comme pour mater en la dupant la distance temporelle. Grâce à ce procédé stylistique, le temps est aboli. La vie de la prêtresse Viking semble se dérouler de nos jours quand Benedict est notre contemporain.
Pour le reste, c’est de l’Emmanuelle Pirotte, avec des changements de langage et de rythme d’un personnage à l’autre, des réflexions drôles ou sérieuses, des dialogues ciselés avec des mots parfois hardis, insolents, dans la bouche de Benedict et foncièrement violents dans la bouche de la “morte”. Un aspect visuel très immersif dans les descriptions des lieux également. Du grand art.
Un regard sur le livre. Soyons clairs. Je ne crois pas aux fantômes, rassurez-vous, pas plus que vous. Mais aux esprits qui se baladent après la mort de leur corps, qui rendent visite aux vivants qu’ils ont aimés et qu’ils aiment encore, oui, j’y crois un peu-beaucoup depuis que je lis sur les Amérindiens, les Africains, les Asiatiques, les peuples premiers… et parfois même les Européens, ceux qui, de leur vivant, étaient dotés d’un charisme fort. Je crois à une présence quasi prégnante qui peut revêtir bien des formes, les romans de Louise Erdrich notamment sont emplis de ces petits fantômes qui se baladent le soir sous forme de nuages spirituels, toujours protecteurs. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’Emmanuelle Pirotte fait une incursion dans le fantastique. Le fantôme bienveillant de son De profundis m’avait littéralement ravie.
Ici comme dans ses précédents romans, des rappels historiques viennent aiguiser notre besoin d’en savoir davantage. Ragnhild-la-Rouge, Ragnhild Kettilsdottir de son vrai nom, a réellement existé au IXe siècle. C’est une maîtresse femme. Tout à la fois voyante (c’est une völva, capable de lire dans les yeux d’une personne son passé, son présent et son avenir ), elle est également magicienne et prêtresse, cela va de pair, une sorte de chamane ; et guerrière avérée à ses heures. Curieuse de tout, notamment des mentalités et des styles de vie différents de ceux des peuples scandinaves. Le christianisme est un mystère pour elle, mais elle ressent très vite et très fort le danger à venir avec les tentatives de conversion à cette religion monothéiste qui commencent en Europe. C’est aussi une femme aimante qui perd trop tôt l’homme qu’elle aime plus que tout. Et qui souffre dans sa chair d’une grave maladie.
Grâce à elle, nous apprenons beaucoup de choses sur les Vikings. Très actifs – grands et forts paraît-il –, ils avaient une mentalité de conquérants et un physique fait pour la guerre. Leurs objectifs majeurs étaient de s’enrichir en guerroyant, pillant avec force violence lors de leurs “missions”, les richesses des peuples conquis, essentiellement parmi les communautés chrétiennes, sédentaires et encore vulnérables (c’était avant la colonisation à grande échelle…). Intellectuellement, ils voulaient sans cesse s’enrichir. Apprendre de tout, en observant les peuples vaincus pour en garder le meilleur.
Njall, l’amour de sa vie, déclare sans hésiter :
“Mourir plus riches et moins bêtes, voilà ce que nous voulons”.
Et Ragnhild nous dit, elle, dans le même passage :
“Je ne pouvais plus imaginer ma vie sans le claquement des voiles, le vent de la haute mer et le mouvement de la houle imposé à mon corps, sans les lendemains incertains, l’espace, partout, qui nous aspire et nous terrifie, l’appétit de l’or, le ciel immense, le goût du sang, l’ivresse de l’inconnu, et la peur qui nous dévore les entrailles”.
Et du point de vue de Benedict :
“Ben le savait déjà, intuitivement : cette femme voyageait entre son pays natal et l’Ecosse. Elle faisait partie des premières expéditions d’explorateurs, ceux qui n’avaient pas encore l’intention de s’installer, de rompre avec le pays. Des aventuriers, des têtes brûlées qui pillaient, faisaient commerce d’esclaves, vivaient une existence de fortune, au gré des saisons et de leurs envies”.
Les Vikings avaient depuis des lustres une véritable culture – un artisanat digne de celui des peuples dits premiers avec des tissages (travail noble réservé aux femmes), des bijoux et des objets précieux, des meubles, des armes articulées efficaces, durables dans le temps car bien entretenues ; et des bateaux, les fameux drakkars, pour sillonner les mers par tous les temps.
Les Vikings étaient des mécréants, un peuple athée qui n’envisageait pas l’existence d’un dieu quel qu’il soit. Leur force, leur ambition et une certaine forme de loyauté solidaire constituaient la base de leur foi. Nous lisons :
“Quand tous les peuples d’Europe avaient fini par ployer sous la main de fer de Rome, et ensuite sous celle, non moins cruelle et plus hypocrite, du christianisme, les Scandinaves résistaient encore à la conversion et restaient furieusement attachés à leur mode de vie ancestral et à leur manière d’être au monde. Ils se battaient pour préserver leur altérité, leur liberté, leur somptueuse barbarie. Ils étaient tout ce à quoi tous les autres avaient renoncé. La Dame d’Arno était, déjà au moment de sa mort, une des dernières représentantes d’une humanité fabuleuse, engloutie avec ses secrets, à jamais inconnaissable”.
Mais en dépit de leurs raids redoutés et redoutables, en dépit de leur violence extrême (une scène de “pillage” dans une église est un peu “corsée” à lire), ils n’étaient pas juste les barbares qui s’attaquaient aux peuples chrétiens. Rare, à l’époque et sur tous les continents, dans quelques communautés les femmes tenaient une place importante, à tous les postes, y compris le commerce (basé sur les échanges), les combats et les expéditions ; certaines femmes étaient des guerrières avérées et craintes.
Ces communautés vikings pouvaient avoir, dans leur pays d’attache quand elles y séjournaient, une vie paisible, stable, avec une agriculture abondante, l’avantage de la pêche et de la chasse, et des maisons longues et confortables, un peu comme celles des Amérindiens. Leur vie était structurée par des règles familiales, “sociales” et inter clans, à ne pas enfreindre. Pendant les périodes sédentaires, pour les soirées en famille, des légendes étaient racontées aux enfants par leurs parents ou leurs grands-parents.
Après avoir été exhumée par Benedict, Ragnhild “revoit” sa vie ; elle nous raconte par le menu son histoire personnelle et, partant celle de son peuple conquérant. Nous ne pouvons qu’être emballés par ses dons multiples au premier rang desquels sa force vive, son courage sans faille. Femme droite, moderne, elle conserve son sens de l’honneur jusque dans la mort. Elle féminise des valeurs réputées masculines. Contemporaine des débuts du christianisme qui, comme bien des religions, relègue la femme aux tâches domestiques et à l’éducation des enfants, elle fait figure de femme “émancipée”.
La chose est rare en littérature mais ce n’est pas la première fois que l’autrice utilise cette idée : Ragnhild-la-Rouge assiste à sa propre mort. Normal pour une voyante, direz-vous. Oui, peut-être. Mais ce qui l’est un peu moins, c’est qu’elle est en mesure, alors qu’elle agonise, de nous la raconter. Une mort, inéluctable, qu’elle a “vu” venir, dans un véritable “morceau de bravoure” dont la dignité nous met les larmes aux yeux, nous installe à ses côtés. Je ne déflore rien, elle est morte depuis mille deux cents ans, cette expédition sur les Hébrides étant son dernier voyage.
L’étreinte des siècles – quel beau et “juste” titre – est à la fois, selon les pages où se trouvent nos yeux, un roman scientifico-historique, un roman d’aventures maritimes avec violences et trahisons dans lequel les pirates sont des Vikings – ne l’étaient-ils pas ? Le thème de l’errance ici présent, les Vikings « voyageant » souvent, est récurrent dans les romans d’Emmanuelle Pirotte qui, à l’exception D’innombrables soleils si mes souvenirs sont bons, relatent tous à un moment donné des épisodes d’errance de leurs personnages avec l’idée de fuir, découvrir ou conquérir quelque chose…
Mais c’est d’abord et surtout un “vrai” roman d’amour. L’amour inconditionnel d’un homme entre deux âges timoré et revenu de presque tout, au passé lourd à oublier et au présent sans valeur, pour une femme jeune et forte, cumulant les “vertus” de son clan, venue d’une spatiotemporalité très lointaine. Ils ne se connaissaient pas avant la fouille archéologique, mais cherchent à se comprendre mutuellement dès que l’homme a ouvert la sépulture afin de vérifier si elle était réellement occupée par une femme. Il veut étudier scientifiquement son squelette et son esprit parce qu’il s’agit d’une prophétesse aux pouvoirs intemporels. En abolissant les limites que dicte le temps (en étreignant les siècles), l’amour a fini par étreindre les cœurs des deux protagonistes. Sans se voir physiquement, sans se parler, ils sont connectés l’un à l’autre et tentent de se comprendre. Au point que Benedict éprouve de la jalousie à l’idée que d’autres personnes étudient les restes de Ragnhild et qu’elle l’observe attentivement dans ses actes et éprouve l’envie de le revoir. L’amour surgit sans qu’ils s’en aperçoivent.
L’adage le dit souvent : “Les grands esprits se rencontrent”. Ici il prend tout son sens. Quand on est une “völva” délogée de son tombeau après douze siècles, on a la “chance” de continuer à voir ce qui devrait nous être invisible :
“Nous nous tenons côte à côte, mais je ne sais pas s’il sait que je le vois. Parfois, il me semble que oui. Il vient de très loin. Il n’est pas mort, mais il n’est pas vraiment vivant non plus. Il se situe dans un monde intermédiaire, il me semble qu’il cherche quelque chose, qui le concerne mais pas seulement. Je n’entends pas sa voix lorsqu’il parle, car parfois il parle quel, je vois seulement ses lèvres se mouvoir. Je sais qu’il s’adresse parfois à une femme aimée. Je prends le temps d’observer son visage, et je découvre de grandes souffrances passées”.
Et plus loin, toujours à propos de celui qu’elle a nommé “l’homme-qui-creuse :
“ Je revois souvent l’homme qui vient de l’avenir. Il creuse le tertre où je repose avec Njall. Je voudrais l’arrêter, mais cela n’est pas en mon pouvoir. Je suis seulement capable de l’observer qui s’active, qui époussette, qui s’empare des objets qui ne doivent pas être séparés des morts. Il ne vole pas cependant. Il cherche à comprendre. (…) Je ne le comprends pas, ses actes me plongent dans une colère sombre, et pourtant… Et pourtant, je sens dans chacun de ses gestes une forme de respect, une enfantine curiosité, un émerveillement qui me bouleversent malgré moi.”
Un amour qui a de quoi transformer à jamais la vie maussade de l’homme que nous rencontrons dans les premières pages et lui donner un second souffle, une deuxième jeunesse. Oublier passé et présent et ne vivre plus que pour le futur. Mais en est-il capable ? Quoiqu’il en soit, il devient fortement sympathique à nos yeux, et aux siens.
Je dirai pour finir qu’ouvrir un dernier roman d’Emmanuelle Pirotte, c’est comme ouvrir chaque fois un premier roman. Tomber à pieds joints dans l’érudition et le dépaysement absolu sans même s’en rendre compte. Or, en règle générale, ouvrir un premier roman c’est faire un saut dans le vide, s’attendre au meilleur et être déçu ou à l’inverse sortir ravi d’une lecture commencée avec hésitation. Avec elle, pas de risque si ce n’est celui de finir le roman trop tôt… Ce dernier opus est lui aussi un roman puissant qui brille par son originalité et nous permet de voyager à la fois dans l’espace et dans le temps…
Alors, rentrée littéraire ou simple entre-deux, ne vous cassez plus la tête à chercher quoi lire parmi la foison de livres toujours plus impressionnante, achetez les yeux fermés tous les romans d’Emmanuelle Pirotte et lisez-les dans n’importe quel ordre : ils sont tous si différents, leur seul point commun étant justement cette singularité, ce dépaysement constant et bien sûr la plume fabuleuse de l’autrice grâce à un ton qui toujours jongle entre pertinence et impertinence, entre humour autodérision et sérieux historique. Comme si tous étaient marqués d’un sceau littéraire, estampillés E.P. Et du coup de cœur.
Emmanuelle Pirotte a figuré dans la première sélection du Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs 2026 (salon auquel il m’est impossible de me rendre cette année, pauvre de moi…) avec vingt-six autres écrivain(e)s, en bien belle compagnie. Elle est maintenue dans la seconde sélection, où ils ne sont plus que dix en lice. Le jury choisira le ou la lauréat(e) parmi les cinq restants lors du festival. J’espère de tout mon cœur qu’Emmanuelle Pirotte ne passera pas cette fois encore sous les radars…
TOUJOURS DES MOTS, ET DES BEAUX MOTS
Une déclaration d’amour de Benedict à… son chat. J’applaudis.
“Profite de chaque instant, mon chat, de chaque nanoseconde de ta vie, après ceci, tu iras sans doute te poster sur l’appui de fenêtre de la cuisine et observer le jardin comme si c’était la première fois que tu le voyais, et en même temps comme si tu connaissais le lieu de toute éternité. (…) Je t’aime, je te le dis chaque jour au moins une fois, et toi tu pousses ta tête contre ma joue et tout s’apaise, je vois plus clair”.
Une réflexion juste et rassurante sur les vieilles gens aigris – ouf, on vieillit tous :
“L’âge, parfois, transforme les êtres avec une violence effarante. Non, non, non… Ben se doit aujourd’hui d’être honnête : ça c’est l’hypocrisie communément adoptée, c’est le poncif murmuré au chevet des malveillants vieillards à l’agonie, parce que la réalité vous fiche la honte et le bourdon. La vérité, c’est qu’il faut bien que le temps en ait à se mettre sous la dent, qu’il déniche un antique fond déjà avarié pour être capable de faire autant de dégâts…”.
De belles descriptions ; elles ne manquent jamais chez cette autrice :
“Bientôt les derniers nuages fuient vers l’est, laissant l’entièreté du ciel au soleil qui se dilate avant d’amorcer sa chute. Ses rayons rasent les contours de l’île et découpent chaque forme avec une précision sans concession. Tout devient contrasté, épuré, la lande pourpre contre le ciel bleu roi, les falaises anthracite léchées par l’écume blanche d’une mer aux innombrables nuances allant au vert au noir”.
“Un lac circulaire semblable à une améthyste miroite dans le couchant, au creux d’un cirque de roches noires saupoudrées de neige. Plus loin, un peu floutés par la distance, se dressent les munros, antiques colosses où la toundra le dispute à la pierre. Le soleil poudroie derrière les monts étincelants et le lac en contrebas vire au noir bleuté et luisant. Le soleil disparaît, laissant les choses se découper crûment sur le ciel mauve, tel un gigantesque théâtre d’ombres”.
Sur les réseaux sociaux, c’est drôle mais on rit jaune :
“Il jette un œil à sa page Facebook. (…) Il s’en veut de continuer à errer de temps en temps sur les réseaux, parmi ce ramassis de cons narcissiques qui se donnent des décharges de jouissance en se congratulant les uns les autres. Les réseaux sociaux représentent un vaste programme d’onanisme et de branlette mutuelle à l’échelle planétaire…”.
Un argument pour « justifier » la guerre :
“Chaque fois qu’un des leurs (un chrétien) s’éteignait, c’est un des nos cousins de Germanie forcé à l’exil ou à la conversion, dépossédé, chassé, que je vengeais.
Ils ne comprennent rien à la manière dont nous nous entendons entre gens du Nord. Ils croient que parce que nous faisons la guerre, nous nous haïssons. Mais la guerre n’est pas seulement une affaire de haine. La guerre est sacrée, elle réitère la lutte éternelle de la vie. Elle est nécessaire à l’harmonie du monde”.
Une “leçon” que les hommes ont comprise – et mise en pratique – de tous temps, chrétiens et autres religieux compris.