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SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

Les Malvenus ⇜ Audrey Brière

Les Malvenus ⇜ Audrey Brière - photo auteur audrey briere.png - BouQuivore.fr

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Source: www.lepee.fr

Audrey Brière est une jeune et talentueuse écrivaine française qui n’hésite pas à mettre les mots là où ça fait mal. Et à y appuyer. Avant Les Malvenus, elle a publié un recueil de nouvelles, Le récit des fous en 2010, puis un thriller en 2016, La Noyade du Phénix, suivi en 2018 de La fracture d’âme. Après Les Malvenus, est récemment sorti Mauvais cœur, qui m’attend tranquillement dans une de mes PAL et ne va pas y rester longtemps car les enquêteurs sont les mêmes que ceux des Malvenus.

Après le Prologue, l’histoire commence en 1917, dans un petit village de Bourgogne, Haut-de-Cœur. Alors que presque tous les hommes de France se battent pour une cause qu’ils ignorent ou récusent en ces termes :“L’archiduc François-Ferdinand, tout le monde s’en fichait pas mal et personne ne comprenait en quoi c’étaient les oignons des gens de Bourgogne d’aller se battre pour une histoire survenue à des milliers de kilomètres”.

Haut-de-Cœur, “bourgade de cinq cents âmes nichée au creux de la Bourgogne”, n’est pas tout à fait un village comme les autres. Il est entouré d’une forêt proche d’un grand couvent-orphelinat, les Ursulines, seul lieu qui semble accueillant en ces temps de guerre et ce froid de gueux qui n’en finissent pas de tuer et de geler les corps et les esprits. Il est tenu par la prieure Marie, belle et bonne personne.

Comble de malchance, un crime atroce vient d’y être commis. Une “vieille” dame, Mélanie Gauthier, grande amie de la prieure, découvre dans sa cave un cadavre d’homme égorgé et mutilé. La stupéfaction passée, elle exulte d’un “Alléluia !” sonore car le corps est celui de “TS”, Thomas Sorel, l’homme le plus détesté de tout le village dont la mort n’affectera quasiment personne loin s’en faut. C’est, c’était aussi le gendre de Mélanie, époux de sa fille Jeanne.

Tous les hommes du village ayant été réquisitionnés, l’inspecteur Matthias Lavau, ancien “pensionnaire” de l’orphelinat chouchou de la prieure, a été chargé de veiller sur la sécurité des villageois. C’est donc à lui qu’il incombe d’enquêter, avec sa colocataire-assistante, Esther Louve. Jeune femme très douée, taciturne, au look gothique, elle a acquis par ses études des connaissances approfondies en anatomie et fait office de médecin légiste et d’assistante de l’inspecteur.

Avec cette première scène un peu gore mais sans complaisance, le ton est donné, Audrey Brière ne recule devant rien. Nous sommes dans du lourd qui sent fort le passé funeste et la vengeance préméditée. Et ça tombe bien, tous les personnages sont susceptibles d’être suspectables…
Excepté le maire, Guy de Lestrange, une fripouille finie dont TS était le “valet” – officiellement son adjoint –, et ses proches.

Autre particularité de la bourgade : Les Ursulines, à peine à l’écart du “centre”. Ce grand et beau bâtiment, à la fois couvent et orphelinat, a vu naître ou recueilli presque tous les habitants de Haut-de-Cœur. Et y rester. Ou y revenir après une absence.
Le couvent a une place importante, un véritable rôle même dans l’histoire. Il relie tous les personnages et leur histoire personnelle. Le village est constitué presque exclusivement d’orphelins, y compris l’inspecteur, dont la découverte dans les bois a été brillamment relatée dans le Prologue…
Seule Esther s’est greffée tardivement à cette communauté soudée. Et pour causes…
J’avoue que ce fut un plaisir rare de “rencontrer” dans un roman un orphelinat où l’on aime et choye les enfants au point de leur offrir une vie quasi normale et de leur faire regretter leur départ du couvent.
Ce qui n’empêche en rien des amitiés et des inimitiés fortes et durables, des trahisons et des secrets, même si nous lisons à propos des Ursulines :
“Ils vivaient au rythme des offices et des rires des orphelins, ils tendaient l’oreille quand retentissait la cloche qui signalait la fin de la classe. Ils entendaient dans leurs rêves les voix des sœurs qui les avaient sauvés de la mort ou de la rue, le bruit de vaisselle cacophonique des repas“.
Et plus loin, un village d’orphelins :
(…) “Ils vieillissaient, se mariaient, se reproduisaient parfois, mais leur cœur demeurait aux Ursulines. Ils appartenaient au Clos, à jamais et pour toujours”.
Mais pouvaient-ils être tous véritablement heureux, orphelins de père et de mère pour la plupart ?

Avec tout ça, des scènes du passé de la jeune Esther surgissent et nous surprennent, inattendues et incompréhensibles. Sous forme de souvenirs horribles, de visions atroces, une seconde enquête se profile, plus importante, en tout cas plus mystérieuse que celle sur la mort de Thomas Sorel ; un crime bien plus grave et bien plus ancien. Enfoui à jamais dans les mémoires de quelques rares personnes, il hante les nuits d’Esther qui, en solitaire, cherche ardemment à découvrir la vérité… Aidée par les loups, dont celui de la belle couverture du livre.

Mais je ne vous en dirai pas davantage sur l’histoire car ce basculement d’une “simple” intrigue policière à un roman noir à tiroirs fait le sel de ce livre et son originalité. Bien malin celui ou celle qui verrait les choses arriver avant les dernières pages car nous allons de surprise en surprise, de rebondissement en chausse-trape, de mauvaise découverte en très mauvaise découverte, avec une stupéfaction constante. Et de suspect en suspect.
Et la fin, eh bien, la fin, vous m’en direz des nouvelles… Surtout si vous l’avez vue venir.

Côté écriture c’est aussi le bonheur. Un vocabulaire de l’époque et du lieu, des dialogues vifs et percutants et des descriptions détaillées et réalistes des lieux (l’orphelinat, le village, la forêt, les habitations ridiculement petites et froides) et des événements extérieurs au village (la guerre dans l’Est de la France).
Une certaine longueur au mitan des pages peut-être, dans un passage intéressant qui se déroule à Paris puis à Lyon, alors que Matthias, devenu à seize ans un adolescent indocile que Sœur Marie a du mal à contrôler seule, décide d’apprendre les rudiments du métier de policier enquêteur grâce à un criminologue célèbre, Bertillon.
Après cet épisode, l’intrigue reprend à Haut-de-Cœur et le rythme s’accélère de manière conséquente, au point de rendre le suspense intense et la lecture haletante.
A noter aussi l’importance particulière accordée aux effluves, aux odeurs bonnes ou mauvaises qui font partie intégrante des lieux, des personnes et de leur description.
Et, bien évidemment, la construction narrative maîtrisée qui nous livre au goutte à goutte des bribes des énigmes à résoudre, et dans laquelle chaque période a son importance tôt ou tard.

Un regard sur le livre. Les Malvenus est un roman noir et un policier historique à la double intrigue maîtrisée de bout en bout et écrit dans une langue percutante non dénuée d’humour (noir charbon). 
Pour ce qui concerne la partie historique, Audrey Brière porte un regard juste et perspicace sur cette période propice à la narration romanesque en plusieurs lieux : ceux où la guerre fait rage et ceux dont les hommes sont absents. Les événements qui se déroulent pendant la guerre de 14-18, ses tranchées et ses champs de bataille, auxquels participent plusieurs personnages – dont deux essentiels qui se détestent –, bénéficient d’un rythme plus rapide que les enquêtes et sont décrits dans toutes leurs horreurs avec un réalisme digne parfois d’un récit classique. Comme ici :
Maintes fois retournée par les bombardements, la plaine entre les deux tranchées était jonchée de bois et de barbelés auxquels restaient accrochés des lambeaux d’étoffes bleues, rouges ou grises, de corps sur lesquels couraient d’énormes rats et se posaient des oiseaux qui repartaient avec des morceaux de chair dans le bec. Des cadavres partout. Des jambes et des têtes sortaient de terre. Certains macchabées avaient la moitié du corps déchiquetée, plusieurs n’avaient plus d’habits et leurs chairs noirâtres s’en allaient en lambeaux”.(…) “Dans le ciel, les étoiles de septembre brillaient avec force, jetant sur le champ de bataille une lumière argentée bien trop sublime pour la scène désolante qu’elle éclairait”.

Outre la guerre, il y a bien d’autres sujets pour attirer et retenir notre attention : les débuts de la médecine légiste et de l’identification des malfaiteurs grâce à des fiches signalétiques et des photos anthropométriques ; une enquête à tiroirs ; un hypothétique serial killer, des secrets inavouables et des mystères insondables, et aussi, toujours dans un désordre organisé et maîtrisé, la position et les méfaits des politiques, des officiers, des “influents”, les notables en temps de guerre ou de paix ; des légendes rurales ; la condition des femmes mariées jeunes par leur père ; et même une portée de loups protectrice… Des thèmes développés de manière juste et documentée, toujours très agréable à lire. 

Le plus important est sans doute la richesse psychologique des personnages. Qu’on les aime ou non, qu’on les apprécie ou les méprise, tous méritent notre intérêt. Les deux principaux, Matthias Lavau et Esther Louve davantage encore, un sacré tandem d’enquêteurs présent dans une seconde enquête. Traqués dans leurs moindres recoins physiques ou psychologiques, leur portrait les rend “visibles” à nos yeux, l’autrice saisissant notamment à merveille les expressions des visages. Seuls leurs secrets, souvent hallucinants, nous échappent jusqu’à la fin.
Les personnages sont nombreux et dissemblables. Leur lien à presque tous est l’orphelinat et les sœurs, notamment la prieure Marie, ont un rôle très important dans l’histoire et l’autrice fait d’elles un portrait psychologique minutieux. Ce ne sont pas que des femmes en prières.

J’évoquerai juste le duo dépareillé à la tête des investigations. Honneur aux dames, Esther Louve est bien le personnage le plus énigmatique du roman. Son look vestimentaire oscillant entre le baroque et le gothique, sans doute à cause d’une collerette à boutons qu’elle porte constamment sur ses chemises, ses yeux de la couleur de ceux des loups, un ambre changeant, la rendent mystérieuse aux yeux des villageois. Et aux nôtres.
Matthias Lavau, particulièrement choyé par sa créatrice, est un homme qui m’a semblé à la fois sympathique et agaçant. Un homme au mauvais caractère qui gagne à être connu. L’autrice insiste sur deux ou trois détails amusants mais plutôt gênants pour un policier :
Il ne supporte pas la vue du sang qui “depuis l’enfance, provoquait chez lui un malaise susceptible de le faire défaillir.” 
Et plus loin, son mantra :
“Je me souviens de tout, tout le temps”.
“Matthias Lavau était un bon policier. Son extraordinaire mémoire et son talent de physionomiste n’avaient d’égal que sa capacité de déduction et sa vivacité d’esprit. Il lui manquait pour devenir exceptionnel une qualité qu’il n’acquerrait jamais. Matthias était dépourvu de toute objectivité”.

Je dirai pour finir que Les Malvenus est un un livre captivant à bien des égards. Un coup de cœur pour moi juste pour son originalité et son dénouement. Avec ses personnages énigmatiques et “masqués”, son atmosphère sombre, son village singulier peuplé d’orphelins incapables de le quitter malgré leurs tourments cachés, sa forêt noire de secrets dont certains dépassent l’entendement et provoquent l’effroi, avec un suspense de plus en plus tendu sur deux enquêtes (indépendantes ?) et sa fin à en laisser plus d’un sur le carreau… ce roman noir a tout pour entraîner son lecteur dans une course éperdue vers la vérité, quand bien même elle devrait l’assommer… Audrey Brière, une autrice que je suivrai…

QUELQUES EXTRAITS EMBLÉMATIQUES

Une vérité générale qui ne fait pas cliché :
Il en est ainsi des êtres humains. Les meilleurs sont fauchés par des cargaisons de fléaux – maladies, famines, sécheresses, épidémies, accidents, conflits, en général il y a l’embarras du choix. Les raclures de ce monde, en revanche, s’en tirent généralement à bon compte, vivant vieux de largesses mal acquises. La méchanceté est une eau de jouvence”.

Une jolie description du village sous la neige :
“La nuit tombait sur le pays de Haut-de-Cœur de façon presque inaperçue. L’éternelle lumière bleutée qui baignait le village s’assombrissait légèrement. Les vallons enneigés se noyaient dans les extrémités du ciel, le froid se faisait un peu plus mordant”.

Ce qui pourrait être LA phrase du livre :
(…) L’horreur n’était que l’œuvre des hommes”.

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