Les Impliqués, de Zygmunt Miloszewski

EN DEUX MOTS. Bien écrit, bien traduit et plein d’humour en dépit d’un sujet sérieux, Les Impliqués est un roman surprenant, intelligent, qui vaut pour son intrigue originale et son personnage charismatique, un jeune procureur en mal de vivre. La sombre Histoire n’est pas loin. Première enquête d’une trilogie à suivre.
Les cinq premières lignes (hors premier inter-chapitres) : « Permettez-moi de vous raconter une histoire, commença l’homme assis dans la crypte. Il y a fort longtemps, dans un petit village de province, vivait paisiblement un menuisier. Les habitants du village n’étaient pas très riches et ne pouvaient s’offrir de nouvelles tables et de nouvelles chaises, si bien que le menuisier restait pauvre lui aussi ».
Après une parution en octobre 2013 chez Mirobole Editions, Les impliqués est publié chez Pocket en janvier 2015. Thriller avec enquête policière. Traduit du polonais par Kamil Barbarski. 476 pages. Finaliste du Grand Prix des lectrices de Elle, du Prix du polar à Cognac et du Prix du polar européen du Point.

L’auteur. Zygmunt Miloszwski, la quarantaine, né à Varsovie, est un sympathique écrivain, scénariste et journaliste, auteur notamment de chroniques judiciaires. À partir de 2004 il publie des nouvelles et des romans, parmi lesquels une trilogie d’enquêtes ardues qui met en scène un personnage récurrent, l’incorruptible procureur Teodore Szacki. Les Impliqués est la première de ces enquêtes, filmée pour le cinéma en Pologne, et sûrement pas le dernier thriller de l’auteur que je lirai.

L’histoire, relatée à la troisième personne, est une investigation policière serrée mâtinée d’un thriller efficace. Originalité « locale », en Pologne ce sont les procureurs qui enquêtent. Et leur travail vaut bien celui des policiers de tout autre pays, même s’ils sont des fonctionnaires « de bureau » (mal) payés par l’Etat et considérés comme des gratte-papier.

En 2005, dans un ancien monastère de Varsovie, le docteur Rudzki, psychiatre aux méthodes quelque peu « modernistes », organise ce qu’il appelle une « Constellation familiale ». Mi-jeu de rôles mi-huis clos théâtral, cette méthode non conventionnelle a pour but une thérapie de groupe (souvent un personnage en mal-être, avec sa famille et ses amis proches).

Elle consiste à reproduire des scènes traumatisantes de son passé en faisant jouer le rôle des personnes en cause par d’autres patients du docteur. Et ce faisant, permettre au patient ou à la patiente présentant des symptômes pathologiques caractériels ou dépressifs voire agressifs , de retourner à la source de son mal et d’en sortir une bonne fois pour toutes. Cette mise en scène n’est pas sans danger pour les « interprètes », et elle est certes un peu déroutante au début d’une histoire, d’autant que la « constellation familiale » ne se déroule que sur quelques pages et se termine aussi sec par la mort du principal intéressé : Henryk Telak, la quarantaine un chef d’entreprise aisé dont la vie a basculé le jour du suicide de sa fille adolescente , retrouvé mort au petit matin suivant la séance dans le réfectoire du monastère. Une broche à rôtir enfoncée dans un œil. L’hypothèse du suicide est rejetée de suite.
Le procureur Teodore Szacki est alerté et chargé de l’enquête. Celle-ci sera longue, difficile, remplie de chausse-trappes et d’hypothèses plausibles mais toujours vaines. Il lui faudra remonter dans un passé historique peu glorieux qui ne se cantonne pas à la famille et aux amis du mort… Et faire preuve d’un sens de la déduction aigu et d’une grande habileté de manœuvre pour coincer le coupable en utilisant sa propre technique. A la fin d’une investigation tous azimuts qui nous baladera de suspect en coupable potentiel et mettra nos nerfs à l’épreuve, la clef de l’énigme nous sera donnée, aussi peu banale que la mort d’Henryk Telak

Le contenant de l’histoire et son style sont à la mesure de celle-ci : long, dense, bourré de détails et d’humour. L’écriture est claire, sa traduction aussi, ce qui est méritoire au vu des explications précises s’agissant de certains sujets complexes, en particulier la thérapie dite « constellation familiale » dont les « mises en scène » n’ont pas dû être facilement relatées en raison des décalages imposés (familles, époques, circonstances).
Malgré des dialogues assez présents et percutants, la pagination conséquente, la densité des pages et jusqu’à leur typographie fine, en tout cas dans la version Pocket, les considérations du personnage et les explications qu’il en déduit et nous fournit, font que l’ensemble laisse une impression de longueur ; et ce même si l’humour et l’auto-dérision sont omniprésents.

Quelques descriptions agréables et réalistes de la ville de Varsovie qui a souffert de l’Histoire et dans laquelle il semble ne rien se passer d’important aujourd’hui parsèment les pages. J’ai trouvé amusantes les introductions sur une page qui précèdent chaque partie. Le livre est écrit sous forme de journal et chaque partie relate une journée de l’enquête, qui va du 5 juin au 18 juillet 2005. Alors que l’enquête fourmille de rebondissements (et de lenteurs, oui aussi !) et que notre procureur ne voit pas passer ses journées, les nouvelles de la ville, issues de quotidiens « locaux » pour ne pas dire bidons, sont d’un vide intersidéral : météo, chiens et autres animaux écrasés, météo, chats perdus, sondages et chiffres d’élections locales, météo, tergiversations autour de l’interdiction ou de la non-interdiction d’une Gay Pride locale, météo, résultats sportifs (football) ultra locaux, inaugurations de monuments, météo, météo, météo… De vrais petits riens.


Mon regard sur le livre. Les Impliqués a constitué pour moi un régal de lecture. Mais et je préfère le dire d’emblée , si je ne le glisse pas dans mes coups de cœur, c’est seulement à cause de sa longueur qui, il est vrai, m’a parfois incitée à le poser quelques minutes pour aller voir pousser mes fleurs. Cependant la qualité de l’intrigue, son suspense ; ses personnages énigmatiques voire retors au premier rang desquels le procureur, véritable vedette, se taille la part du lion, et sur lequel je reviendrai dans quelques lignes.
L’enquête, que le procureur compare à un Rubik’s Cube ou un puzzle dont il n’aurait plus qu’à assembler les pièces est difficile, le domaine de recherches ne cesse de s’élargir (nouvelles méthodes de thérapie psychiatrique, pressions politiques et secrets de famille et d’état bien enfouis, chantage et autres formes d’intimidations), constitue une véritable gageure pour notre sympathique (et fauché, le manque d’argent est souvent souligné) Teodore Zacki qui s’en sort : in extremis, pas du tout ou juste un peu, nous ne le saurons qu’à la fin.

Je passe sur les méthodes de thérapie de groupe du docteur Rudzski qui ne m’ont que moyennement intéressée, probablement en raison de leur longueur et de leur faible crédibilité, même si je conviens qu’elles puissent retenir toute l’attention d’autres lecteurs moins impatients que moi, et plus versés dans la psychiatrie.

Autre intérêt du roman, Les Impliqués est aussi une version « roman policier » mais cependant réaliste de la Pologne contemporaine et de sa capitale. Derrière les introductions des grandes parties à l’humour « tendrement » caustique, l’auteur brosse un portrait de Varsovie et, partant, de la Pologne contemporaine , qui l’est tout autant. Avec un retour historique sur les dernières années de la Pologne communiste qui ne sont pas si lointaines pour certains et qu’il vaut mieux éviter d’évoquer.
Ainsi dans ce passage où il est question de manque d’informations voire de désinformations : « Les politiciens vivaient dans un monde en vase clos, persuadés qu’à longueur de journée ils accomplissaient des tâches à ce point capitales qu’ils devaient absolument en rendre compte lors de conférences de presse. Leur prétendue valeur se voyait confirmée par les légions de chroniqueurs enthousiastes, eux aussi convaincus de la gravité des faits qu’ils relataient et poussés probablement par le besoin de rationaliser les heures d’un travail vidé de sa substance. Et finalement, en dépit des efforts conjugués de ces deux groupes professionnels, le peuple tout entier n’en avait rien à foutre. Szacki était parti en vacances avec Hela et Weronika. Pendant toute la durée de ses congés, il n’avait pas ouvert un seul journal. Il était revenu et la routine avait repris son cours. Rien, strictement rien n’avait changé ; rien ne s’était passé ». Quand la presse locale disait tout le contraire en comptabilisant les menus fretins.

Si Les Impliqués est intéressant par bien des aspects, c’est le personnage du procureur qui a retenu toute mon attention. C’est lui qui constitue le plus grand intérêt de lecture : sans lui l’enquête risquerait d’être ennuyeuse et plus compliquée qu’elle ne l’est, les autres personnages feraient pâle figure. Particulièrement drôle et humain, il se remet sans cesse en question et à seulement 36 ans il est désabusé, avec le sentiment fort d’avoir raté sa vie : routine dans son couple, ennui dans sa vie professionnelle, culpabilisation générale, envie d’autre chose, notamment de Monica, une jolie (et jeune) journaliste qui flirte avec lui. Elle le fait franchement et sans détours, lui à reculons et maladroitement. Il meurt d’envie de tromper sa femme mais culpabilise d’avance. Certaines réflexions sont à la fois drôles et pitoyables et ses atermoiements m’ont faire sourire même si je l’ai trouvé parfois un brin macho.

Je dirai pour finir que Les Impliqués est un roman surprenant, intelligent, qui se laisse lire avec délice malgré sa densité, pour son intrigue et son personnage charismatique. Un excellent roman de vacances (pas de plage, je n’irai pas jusque-là car la complexité y est de mise). J’allais oublier : un roman fort bien écrit et traduit (du polonais). Il donne sacrément envie de continuer à lire l’auteur. Son dernier, Inavouable, hors trilogie Teodore Szacki, m’attend sur une étagère et ne m’y attendra pas longtemps. Vacances et déménagements obligent, mes neurones sont à l’air libre et je ne peux lire que des thrillers, et encore ! Et je me régale.

La preuve par les mots

quelques remarques et réflexions bien senties du « vieux » procureur (ou de l’auteur ?)

Sur le temps qui passe, le vieillissement… du couple, et l’insatisfaction du mari, que lui-même de ne comprend pas :
« Au fond, qu’est-ce qui me prend ? Faire du café ne prend qu’un instant, faire la vaisselle à peine un peu plus, le petit déjeuner pas davantage. Une simple demi-heure et tout le monde sera content. La fatigue l’accabla de nouveau lorsqu’il songea au temps qui lui filait entre les doigts chaque jour : les heures passées dans les bouchons, les milliers de moments creux au tribunal, les trous dans son emploi du temps au bureau, pendant lesquels il pouvait au mieux se lancer dans un Solitaire sur ordinateur en attendant quelque chose, en attendant quelqu’un, en attendant l’attente. L’attente comme une excuse pour ne faire absolument rien. L’attente comme le métier le plus fatigant du monde. (…) La vie épuisait-elle tout le monde à ce point ? »
Et plus loin : « Comme c’est révoltant de n’avoir qu’une seule vie. Et que celle-ci nous lasse si vite ».
Et aussi : « Il ne se rappelait pas s’il avait parlé de ses lectures d’enfant à quelqu’un. Pire, il ne se rappelait même plus quand, pour la dernière fois, il avait lu autre chose qu’un dossier intitulé « Enquête préliminaire du procureur ». Il lui arrivait de plus en plus souvent de se sentir vidé, fini. Était-ce déjà l’âge ?».

Désabusement qui ne fait que s’aggraver au fil des pages pour aboutir au désespoir, comme nous le lisons, et c’est tristement beau : « Il ressentit la morsure du tourment. Une morsure de culpabilité ? Pas forcément. Plutôt de la tristesse. Tout, dans sa vie, avait déjà eu lieu. Jamais plus il ne serait jeune, jamais plus il ne tomberait amoureux d’un amour adolescent, jamais plus il n’aimerait sans se préoccuper du reste du monde. Quoi qu’il puisse arriver par la suite, il resterait à jamais un gars – d’âge moyen pour l’instant, de plus en plus vieux à l’avenir – avec un passé complexe, avec une ex-épouse et une fille, avec une faille décelable par chaque nouvelle femme rencontrée. (…) Est-ce que quelqu’un pourrait devenir dingue d’amour pour lui ? Il en doutait. Est-ce qu’il pourrait, lui, aimer à la folie un jour ? Il sourit avec amertume, eut envie de pleurer. Son âge, sa femme, sa fille – soudain, cet ensemble prit des allures de sentence, de maladie incurable. Un diabétique n’a pas le droit de manger des sucreries, un homme souffrant d’hypertension n’a pas le droit de courir en montagne, lui n’avait pas le droit de tomber amoureux ».

Sur les mensonges devenus monnaie courante du langage et la crédulité de ceux qui les entendent : « Il mentait avec aisance. Il souffrait de la déformation professionnelle typique des procureurs : il avait l’impression que tout le monde racontait des bobards et il passait son temps à tenter de découvrir la nature de la tromperie. Mais il se rendait également compte que les gens ordinaires, tant qu’on ne leur soumettait pas une preuve irréfutable des impostures dont ils étaient victimes ou tant qu’on n’essayait pas de leur faire avaler des couleuvres gigantesques, prenaient tout pour argent comptant ».



Si pessimiste à 36 ans, comment cet homme sympathique se sentira-t-il à la cinquantaine ? Qui lira verra… Une accroche originale du lecteur pour un héros récurrent.

par | 21/08/2020

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