Les Hamacs de carton, de Colin Niel

EN DEUX MOTS. Un roman noir plus qu’un policier. Avec des morts oui, mais surtout une étude sociologique de la Guyane française aujourd'hui. Humain, passionnant et inattendu.
Les premières lignes : « Réveillé par l’averse qui malmenait le toit de la baraque, le petit Barnabé se retourna dans la toile humide de son hamac. Fichue saison des pluies ! à sa droite, ses sœurs dormaient encore profondément sous les moustiquaires. Le grand frère ronflait, ses pieds dépassant du tissu ». Dans un coin de la pièce sombre, un pot en plastique récoltait les gouttes qui s’immisçaient par un trou dans la tôle »
Sorti en 2012 aux Editions du Rouergue, puis en 2015 chez Actes Sud, Collection Babel noir (version lue). Roman policier. 379 pages.

L’auteur. Colin Niel, la quarantaine, a fait de hautes études en biologie de l’évolution et en écologie. Après avoir été diplômé, il a travaillé douze ans dans le domaine de la préservation de la biodiversité. Il a ensuite vécu plusieurs années en Guyane française, travaillant comme chef de mission pour l’élaboration du parc amazonien de Guyane, et plus tard en Guadeloupe. Cette connaissance approfondie des anciennes colonies françaises lui permet de se consacrer exclusivement à l’écriture de romans. Il commence par une quadrilogie policière qui se verra attribuer de nombreux prix littéraires, mettant en scène le même Capitaine, André Anato. Un homme que nous apprenons à connaître (et à aimer) dès ce premier « épisode », Les hamacs de carton. Suivront Ce qui reste en forêt, chroniqué récemment dans ce blog, Obia et Sur le ciel effondré.
Il écrit par la suite d’autres romans de littérature générale : Seules les bêtes (2017), lui aussi multiprimé et adapté au cinéma en 2019 par Dominik Moll, co-auteur et réalisateur de Harry, un ami qui vous veut du bien, et enfin Entre monstres, sorti en début d’année.

L’histoire commence alors que le capitaine André Anato vient d’arriver de métropole, ce qui n’est pas du goût de tout le monde dans la gendarmerie. C’est le lieutenant Vacaresse qui mène l’enquête sur le terrain à son corps défendant, André Anato la gérant du bureau à Cayenne.

Dans un petit village logé sur le côté français du Maroni – le plus long fleuve de la Guyane –, une femme, Thélia Apanga et ses deux petits garçons sont trouvés morts, « endormis » dans leurs hamacs. C’est le petit Barnabé, le meilleur copain du frère aîné qui les trouve. Thélia Apanga est mariée à Fernand Liensoe, un orpailleur qui ne voit pas souvent sa famille à cause de son travail sur le fleuve. Il est bien évidemment le premier suspect et se voit contraint de rester sur place par la police (et selon les coutumes du village), jusqu’à ce que l’affaire soit élucidée et que les obsèques puissent avoir lieu.
Très vite l’on apprend que Thélia cultivait du cannabis sur un petit lopin caché en forêt et vendait sa production pour améliorer son maigre ordinaire. Une nouvelle piste pour les enquêteurs.

Un peu plus tard nous faisons connaissance avec un couple improbable : Monique et Olivier. Une autre mort vient s’ajouter aux trois premières. Sans aucun rapport. Olivier devient très vite le suspect idéal principal en raison de son passé qu’il cache à tous, y compris Monique. C’est un homme dont ne sait que penser au début car il aime sincèrement Monique mais que nous apprenons à connaître peu à peu grâce à la progression de l’intrigue.

Une fois les personnages arrivés dans les pages, tout le reste : qui est le coupable, les meurtres sont-ils liés d’une manière ou d’une autre, qui sont véritablement les personnages, vous l’apprendrez en lisant ce premier volet où l’enquête, si bien ficelée soit-elle et le suspense qui va avec, ne m’ont pas semblé le plus important. Ce qui tourne autour d’elle l’est tout autant sinon plus. Et c’est tant mieux pour les amateurs de littérature noire.

BON A SAVOIR
Les Noirs-marrons sont des anciens esclaves – et leurs descendants – qui réussirent, avant l’Abolition de l’esclavage, à s’enfuir des plantations et se réfugièrent dans la forêt amazonienne, si dense qu’ils avaient quelque chance de ne pas y être retrouvés par les chasseurs d’esclaves et leurs chiens.

J’ai instantanément pensé à Henning Mankell et à son commissaire Wallander en faisant la connaissance d’André Anato. Ils n’ont en commun ni l’âge, ni la langue, ni la couleur de peau, ni le mode de vie mais ils partagent nombre de qualités. Leur intérêt pour autrui, leur modestie, leur attention aux personnes, à la société et à ses valeurs, leurs perpétuelles remises en question m’ont rappelé le commissaire suédois Kurt Wallander qui m’a beaucoup manqué depuis la mort de son créateur Henning Mankell, écrivain au grand cœur dont je vous recommande toute l’œuvre (il n’a pas écrit que des polars) si vous avez la chance de ne pas l’avoir lue. En veillant à l’ordre d’écriture en ce qui concerne les enquêtes de Wallander dont la propre histoire évolue d’un volume à l’autre. Ce qui me donne l’envie maintenant d’enchaîner les enquêtes du Capitaine Anato. Mais la rentrée littéraire bat son plein et mes PAL jouent les équilibristes, Sorj Chalandon tout en haut. Fin de la parenthèse suédoise.

Les digressions sur la Guyane françaises sont d’un grand intérêt. Elles m’ont ouvert les yeux sur bien des différences : les « métros » qui souvent s’opposent aux villageois, les lourdeurs administratives aussi, avec des démarches à tout le moins « simples » en métropole par comparaison. Obtenir un simple certificat de nationalité française peut bien tenir de l’impossible ici en Guyane. L’attente est sans limite : après une course effrénée pour collecter les papiers nécessaires à pouvoir établir la demande – qui peut durer des années et remonter sur trois générations – il faut encore au moins un an pour les obtenir, les avoir physiquement en main, avec force démarches, donc déplacements supplémentaires. Ce problème administratif peut aller jusqu’à grever les enquêtes policières, il occupe une place prépondérante dans l’intrigue, concernant de près au moins trois personnages principaux.

Nous apprenons bien d’autres choses sur des coutumes plus que jamais en vigueur chez les villageois, des traditions au moins aussi importantes pour eux que les lois continentales. « Jamais il (le lieutenant Vacaresse) n’était resté aussi longtemps dans un village du Maroni. Il mesura tout ce qu’il avait compris sur ces gens dont il ignorait tout, il y a quelques jours de cela. Sorcellerie, rituels funéraires, culte des ancêtres. Une société complexe ».
La manière de faire le deuil, notamment, totalement différente de ce qui se passe en métropole : le veuf (ou la veuve) doit rester isolé (e) pendant un an à partir de la mort de l’autre. Ce afin que les proches fassent leur propre enquête qui consiste à savoir s’il s’agit ou non d’un bon mort ou d’une bonne morte. De cela dépend et découle l’enterrement et le sort de l’âme de la personne morte.

La vie le long du fleuve, qui se déroule exclusivement ou presque sur ses berges, relate en quelque sorte l’histoire de la Guyane française. Sur ces rives se sont installés de nombreux villages voire d’habitations uniques possédant leur propre débarcadère. Le Maroni est bien plus qu’un fleuve : il sert de voie de communication d’un village à l’autre, de lien entre leurs habitants et assure leur tranquillité s’ils veulent éviter de se fréquenter. A noter que tous les déplacements se font en pirogue, même d’une rive à l’autre, ce qui est totalement inédit pour les métropolitains.
Enfin, détail qui a son importance car tous les personnages, même habitués, en souffrent : que ce soit sous forme de soleil, de moiteur, de sueur, de brouillard, la chaleur est toujours là, épaisse, écrasante. J’ai lu le livre avec une bouteille d’eau à portée de main sans m’en rendre compte.

Je dirai pour finir que ce n’est pas le dernier roman de cet auteur que je compte lire. Colin Niel m’a conquise aux Etonnants Voyageurs 2021 et m’a définitivement séduite avec son charismatique Capitaine Amato, que je suivrai jusqu’au bout de ses enquêtes. Et cette enquête aux détours inattendus a été pour moi un coup de cœur tant pour le personnage que pour son créateur, aussi modestes et humains l’un que l’autre.

¿?¿ A QUOI ÇA SERT DE LIRE ?¿?
Ici, à la découverte d’un horizon français « exotique » et à transpirer et frémir avec ses personnages, tous liés aux victimes, de près ou de loin. Sans oublier la première rencontre avec le beau et ténébreux Capitaine Anato.

Après l’école, après les études, il n’y a qu’en lisant qu’on apprend !

MORCEAU CHOISI

Sur la méfiance des Guyanais envers un « négropolitain », surnom parfois donné aux Noirs-Marrons :
« Le capitaine ne restait pas sourd aux rumeurs qui couraient à son sujet. Il inspirait des impressions contradictoires dans les différentes unités de la gendarmerie. Beaucoup partageaient l’analyse du commandant, hésitaient entre respect et méfiance. D’autres, comme le lieutenant Vacaresse, le voyaient plus comme un bureaucrate parisien que comme un véritable originaire, pensaient que sa couleur de peau était sa seule qualification. Certains encore, heureusement moins nombreux, ne digéraient simplement pas l’idée de voir un Njuka à la tête de la prestigieuse Section de recherches. Nostalgie inconsciente de l’époque coloniale…
Anato, au final, se demandait si ses origines étaient réellement un atout. Il reconnaissait cependant une chose : la Guyane lui était peu familière, il la découvrait un peu chaque jour. Ni métropolitain ni vraiment njuka. Un ‘’négropolitain’’, avait-il entendu dire ».
Et cette Guyane que le capitaine Anato découvre peu à peu, nous la découvrons avec lui.

par | 2/09/2021

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.