Sorti en août 2018 Chez JC Lattès. Roman. 592 pages. Traduit de l’anglais (Irlande) par Sophie Aslanides. Titre original : The Heart’s Invisible Furies.

L’auteur. John Boyne est né en avril 1971 à Dublin. Il étudie la littérature anglaise au Trinity College de Dublin et l’écriture créative à l’université de Norwich. Il publie neuf romans pour adultes et cinq pour adolescents. Il est également critique littéraire pour The Irish Times. Il a reçu plusieurs prix.

EN DEUX MOTS
Voici un livre que je n’oublierai pas ; non seulement il m’a bouleversée mais je l’ai lu pendant une période exceptionnelle : une semaine de confinement. Je n’arrivais pas à me concentrer pour lire ; l’angoisse générée par le virus meurtrier me perturbait complètement. La lecture passionnée de ce roman m’a été d’autant plus précieuse.

La quatrième de couverture annonce : TENDRE, SOMBRE, HILARANT, DÉCHIRANT … J’adhère : j’adore !

L’histoire : Catherine Coggin, une adolescente de seize ans, enceinte est chassée de son village par le prêtre tout-puissant et sa famille. Nous sommes en 1945, dans cette Irlande ultra puritaine, c’est un départ sans espoir de retour. À Dublin lorsqu’elle accouche, son choix est d’abandonner son fils dans l’espoir d’un avenir meilleur pour lui et de trouver un travail. Cyril est adopté par un couple riche et excentrique. Charles est un banquier qui fraude sans arrêt le fisc, Maude est une écrivaine hors norme : elle trouve que la célébrité est vulgaire, elle se retranche derrière un nuage de fumée. Auprès d’eux il ne manque de rien mais est privé de l’essentiel : l’affection. On lui répète sans cesse qu’il n’est pas un véritable Avery… qu’il n’est que leur fils adoptif.

À sept ans Cyril fait une rencontre déterminante : Julian, du même âge que lui. Julian a une personnalité fascinante… Au fil des ans il est le révélateur du penchant de Cyril pour les garçons. À travers tous les autres c’est celui-là qu’il recherche désespérément.

Inutile de dire que dans les années 50-60 en Irlande l’homosexualité était inconcevable, totalement prohibée. On pouvait impunément rouer de coups les gays ! Cyril est donc condamné à mentir, à tromper son entourage.
Durant toute la première partie du livre qui correspond à son adolescence et ses années de jeune adulte, obsédé par le sexe il part chaque nuit à la recherche d’un partenaire différent, sans voir leur visage, l’obscurité boit leur honte. C’est la partie la plus glauque du roman. Se cacher, cela veut dire aussi le faire parfois derrière le paravent d’une petite amie, voire d’une épouse… et étendre ainsi le malheur à des victimes collatérales.

La seconde partie du livre nous permet de suivre l’exil de Cyril, nous conduisant d’abord aux Pays-Bas où la sexualité de quelque penchant que ce soit est plus libre de s’exprimer, de se montrer. Terminée la recherche délétère d’une aventure d’un soir, il découvre enfin l’amour, la tendresse, la stabilité. Puis notre narrateur va vivre aux Etats-Unis, retour en pays puritain et hypocrite à l’époque où le SIDA commence à se répandre avec dans un premier temps la connotation erronée de maladie des homosexuels ! Le président Reagan ferme les yeux, ignore la maladie. Les passages les plus bouleversants nous convient au chevet de certains patients…

Bien entendu, il est beaucoup question de sexe dans ce roman, comment pourrait-il en être autrement ? Un passage fou : la consultation chez un médecin. Cyril s’entend dire qu’il ne peut pas être gay pour la bonne raison que cette « maladie » n’existe pas en Irlande… CQFD, je vous laisse découvrir et apprécier la thérapie appliquée !!! Que les personnages soient homos ou hétéros ils ont tous une libido débridée. Un terrain propice à l’extension du virus.

Pour ce qui est de la construction du roman : une fresque s’étalant sur soixante-dix ans, de l’Irlande aux USA en passant par les Pays-Bas se devait d’être bien bâtie ! L’ordre est chronologique, avec de temps en temps un petit saut de quelques années que très vite Cyril, notre narrateur comble ; notre curiosité est toujours satisfaite. Toutes nos questions trouvent une réponse.

Presque 600 pages sans que le livre soit jamais ennuyeux. Les dialogues se taillent la part belle… Je dirais presque la moitié du texte, très vivants, très drôles par moments (hilarants avec la pseudo-petite amie et son « standing » et plus cocasses encore à la maternité vers la fin du roman !) font avancer l’histoire l’air de rien.
Nous avons un point d’ancrage grâce auquel nous ne pouvons nous égarer : la maison de Dartmouth Square qui appartient au début aux parents adoptifs de Cyril… elle va changer de mains, mais toujours rester dans cette folle famille élargie ! On s’y retrouve pour y vivre et pour y mourir.
Ainsi page 575 : « …mais il suffisait que je ferme les yeux et que je monte l’escalier en inhalant les odeurs et en laissant approcher les fantômes du passé. Je retrouvais alors mes sensations d’enfant, lorsque j’attendais, fébrile, que Julian vienne sonner à la porte. »

Coïncidences et hasards à tout va ! Suspense ! Il y a des coïncidences que peut se permettre un écrivain dans une œuvre de fiction, John Boyne ne s’en prive pas ! Au début et à la fin de son livre la naissance et la mort surviennent à quelques pages d’intervalle, nous percutent… le choc des extrêmes ! Les rencontres improbables nous surprennent. Quand on imagine qu’il va se produire tel évènement l’auteur nous prend à contre-pied. Quelle maestria !
Le suspense nous suit tout au long des pages. Cyril rencontre plusieurs fois sa mère biologique, ils conversent… à chaque fois on se dit « c’est pour cette fois-ci ! » eh bien non : les chassés-croisés entre eux se poursuivent ! Je ne dévoile rien puisque dès le début le narrateur nous parle de l’accouchement de sa mère.

Je vous laisse découvrir toute la ribambelle des autres personnages, certains loufoques, d’autres profondément attachants comme Alice, Bastiann, Ignac… Et repose cette saga hautement romanesque avec une grande sensation de vide.

CE QU’IL EN EST ACTUELLEMENT EN IRLANDE
Une évolution somme toute très récente. En 1992 un énorme scandale est révélé : un évêque extrêmement populaire a eu un enfant avec une Américaine ; il a refusé de s’en occuper. Ce fut un véritable choc !
Après cela tout a changé. En 1993 : dépénalisation de l’homosexualité. En 1995 : légalisation du divorce… aidée en cela par l’élection à la présidence de la République d’une femme ! En 2015, une grande étape a été franchie avec le référendum sur le mariage gay. Les électeurs ont répondu oui à 70 % ! L’Eglise est restée très discrète durant la campagne. Par contre, l’avortement reste illégal (seulement autorisé en cas de danger pour la mère).


Aujourd’hui si 80 % des Irlandais se déclarent catholiques, 70 % des mariages sont encore célébrés à l’Eglise, l’influence de l’Eglise sur l’Etat n’est tout de même plus ce qu’elle était.

Merci à Michael Brammer pour ces renseignements sur l’Irlande actuelle.

LE GRAIN DE SEL DE LA SL.
Moi qui attendais la sortie poche car le broché est un mastodonte, je n’ai plus qu’à attendre la fin du confinement pour me le procurer.