L’enfant-mouche, de Philippe Pollet-Villard

EN DEUX MOTS. Rempli d’un humour qui confine souvent à l’ironie mordante, ce roman inspiré de l’histoire personnelle de la mère de l’auteur tient de la fable et du roman initiatique et reste une histoire troublante et un portrait de la France occupée de 1944 jusqu’à la Libération et ses premiers débordements. Dur, intéressant et émouvant parfois. Drôle souvent.
Les cinq premières lignes (hors Prologue) : « Ce ne sont plus des vagues mais des montagnes d’eau qui viennent se briser sur le hublot. Il y a deux heures à peine, lorsqu’Anne-Angèle est montée prendre une bouffée d’air frais sur le pont, on apercevait encore les côtes marocaines perdues dans la mélasse gluante et métallique de la houle, mais désormais c’est autre chose...».
Sorti en août 2017 chez Flammarion. Roman. 432pages. Puis en poche, notamment chez J’ai lu, en 2017, version lue. 462 pages.

L’auteur. Né en France (Haute-Savoie) en 1960, Philippe Pollet-Villard fait l’école des Beaux-Arts et commence une carrière de directeur artistique dans la publicité, en réalisant des films et des clips publicitaires puis des courts-métrages, dont Le Mozart des Pickpockets qui lui vaut l’Oscar et le César du court-métrage en 2008.

Sa carrière purement littéraire commence en 2006 avec la publication de son premier roman L’homme qui marchait avec une balle dans la tête (Flammarion), qui sera suivi de trois autres : La fabrique de souvenirs, Mondial nomade et celui-ci, L’enfant-mouche, lui aussi chez Flammarion, dont l’histoire lui est inspirée par l’enfance de sa mère. Tous ses romans sont parus en poche aux éditions J’ai lu.

Nous apprenons dans le prologue qu’Anne-Angèle, infirmière à Casablanca, fatiguée et en fin de carrière, a été mordue à la main par un vieillard syphilitique enragé. Au même moment, elle reçoit un télégramme lui annonçant que sa sœur Mathilde est entrée dans le coma suite à un accident de voiture.

Quand l’histoire commence véritablement après ce prologue, Anne-Angèle est embarquée sur le bateau qui l’emmène en France pour aller voir sa sœur. Mathide, plus jeune qu’Anne-Angèle, est employée de maison dans les beaux quartiers de Paris. Elles ne se sont pas vues depuis plus de dix ans.
Le patron de Mathilde, Geoffroy Chanfrin-Bellossier, ancien militaire gradé vieux et malade, lui apprend que sa sœur avait accepté peu avant son accident de s’occuper d’une fillette orpheline d’une douzaine d’années, une soi-disant nièce des deux sœurs : Marie. L’infirmière, connaissant la mythomanie de sa sœur, ne croit pas une seconde avoir une nièce et finit par découvrir dans un cabaret parisien la présumée mère de Marie, Faustina, entraîneuse.
Anne-Angèle éprouve une forte animosité envers sa sœur, même morte et cela m’a paru être un mystère car elle semble plutôt être une bonne personne, du moins à ce stade de l’histoire. L’auteur, qui a beaucoup d’empathie avec ses personnages – surtout Marie bien sûr, qui « joue le rôle » de sa mère jeune – l’appelle d’ailleurs tout au long du roman « la bonne infirmière ».
Mathilde meurt donc peu après et l’infirmière la remplace dans un premier temps auprès du vieil homme. Elle va récupérer Marie à l’orphelinat et invente un lien de parenté entre elles deux. S’ensuit une période de joie et de sérénité générale chez Chanfrin-Bellossier. De (trop) courte durée.
Pour des raisons troubles liées à ses relations, Faustina disparaît totalement du paysage du jour au lendemain et la situation devient périlleuse pour Anne-Angèle qui se voit obligée de quitter précipitamment Paris avec Marie. Elles vont se réfugier dans un petit village de l’est de la France, chez un ami du vieil homme, le docteur Joseph Serraval. Anne-Angèle reprend l’ancien dispensaire d’un village après l’avoir remis en état.

Mais dans l’est de la France l’occupation allemande est prégnante, le couvre-feu est effectif bien avant leur arrivée, les soldats allemands redoutent un bombardement des Alliés et s’organisent. La région est d’une ruralité très marquée, dirons-nous, les esprits rustres, pas très ouverts. Très vite Anne-Angèle et Marie sont l’objet de commérages et de questions de la part des villageois : qui sont-elles, d’où sortent-elles, que veulent-elles ?
Et, après la mort tragique et accidentelle d’un homme du village, les choses se dégradent franchement. La situation est de plus en plus compliquée, Anne-Angèle s’enfonce dans la maladie et s’occupe de moins en moins de Marie. D’assistée, la fillette devient l’assistante, puis la « chef de famille ». Elle s’amourache d’un chaton et l’adopte en cachette.
Le danger d’être dénoncées est grand quand bien même elles n’ont rien à se reprocher l’une comme l’autre. Petit à petit, de plus en plus désemparée, Marie se lie avec les bonnes ou les mauvaises personnes. Elle est prête à tout pour survivre, même à mendier dans les fermes avoisinantes et à effectuer des travaux pénibles en échange de deux pommes de terre.
La situation dérape pour de bon alors que la Libération approche. Le dispensaire reste désert, le « bon » docteur Serraval se fait rare. Au plan personnel, les deux femmes sont littéralement affamées et au plan historique, le camp des Allemands est en ébullition et certains habitants passent de la collaboration à la « résistance » active.
À vous de découvrir la suite et la fin de ce roman surprenant aux allures de fable tragi-comique et de roman d’initiation qui se déroule dans un contexte historique de guerre précis (lieu et période) que l’on ne trouve décrit avec justesse que… dans les romans !

Pour ce qui concerne l’écriture, l’ensemble est enlevé et plein d’humour. La première partie m’a semblé longuette et l’histoire lente à démarrer. La seconde, qui se déroule à la campagne, s’emballe. Le style change, de jolies descriptions agrémentent le récit, des expressions fleuries (des « alambics humains » pour les alcooliques) nous font sourire. Philippe Pollet-Collard mêle habilement des actions et des situations historiques très sombres à des propos drolatiques et la pilule semble un peu moins amère le temps de la lecture. Le roman est d’une grande agréabilité de lecture.

Mon regard sur le livre. J’ai découvert Philippe Pollet-Villard par ce roman, son dernier, que j’ai lu avec un plaisir d’autant plus grand que je ne m’y suis pas attendue d’emblée. Ni avec le Prologue ni avec les premières pages de l’histoire, qui relatent le voyage d’Anne-Angèle. Le début ne m’a pas spécialement intéressée, pas plus que le personnage d’Anne-Angèle, la « bonne infirmière » ne m’a touchée. J’avoue même avoir failli décrocher et m’être dit : « va quand même jusqu’à la fameuse page 99, il en vaut la peine, c’est sûr ». Et bingo, non seulement j’ai bien fait de continuer mais je ne l’ai plus lâché, m’abreuvant de remontrances à chaque passage marquant.
L’histoire commence vraiment (page 92, ouf !) quand l’infirmière, constatant que le cabaret où danse Faustina a fermé sans crier gare, comprend qu’elle et Marie sont en danger et doivent prendre « le large » à la campagne si elles veulent s’en sortir. Et là, elles m’ont toutes les deux définitivement embarquée avec elle…
Du coup, ce n’est certainement pas le dernier roman que je lirai de l’auteur, j’irai à contresens pour découvrir les précédents, ce qui ne me posera aucun problème et me permettra de prendre mon temps. Et je suivrai de près désormais cet auteur sympathique, chaleureux et modeste en interview.

Pour en revenir à l’Enfant-mouche, j’ai apprécié son histoire, très originale et proche de la fable c’est vrai, son contexte historique et ses personnages, Marie en tête, qui sont attachants (ou irritants) à bien des égards.
Marie, l’héroïne au sens propre, a 12 ans quand commence cette histoire, moins de 13 quand elle se termine. Mais si courte soit-elle, cette durée est aussi une période de survie, règne de la combine et des compromissions déguisées, de la loi du plus fort et du plus malin, du plus fourbe même. Du chacun pour soi.
Quand Marie et Anne-Angèle sont catapultées en zone occupée, les choses ne se passent pas comme prévu. L’infirmière tombe malade et garde le lit et c’est Marie qui devient le personnage principal et se retrouve bien malgré elle « aux commandes ».
À travers une difficile tentative de survie en temps de guerre, la fin de son enfance se transforme en un véritable parcours initiatique. Facétieuse, innocente, farouche, volontaire, réfléchie et spontanée à la fois, elle a l’ingénuité de l’enfant qu’elle est et le raisonnement de l’adulte qu’elle devient. Son adolescence a été gommée, elle est devenue pubère presque sans s’en apercevoir, en tout cas sans que personne ne l’informe. C’est en cela qu’elle devient attachante et nous prête à rire et à pleurer. À mesure que les choses s’enveniment elle fait des suppositions, elle prend ses distances avec la réalité, s’invente un monde imaginaire futur dans lequel elle espère se réfugier à la fin de la guerre avec son « ami » Hans, un jeune soldat allemand qui officie dans les cuisines du camp, avec qui elle a sympathisé. Cette terre inconnue, silencieuse et où la communication serait gestuelle, sans mots, sans langues pour bannir le mot « guerre », n’accueillerait que des personnes triées sur le volet par Marie et Hans, une famille choisie. Un pays où l’on pourrait s’en sortir et vivre « handicapé » ou même « avec un seul œil » selon les réflexions de Marie qui nous fait rire malgré la gravité des faits relatés.
J’ai parfois pensé en voyant et entendant Marie au si beau Today we live d’Emmanuelle Pirotte et à sa petite Renée, plus jeune que Marie, mais qui sympathise elle aussi pendant l’Occupation avec un soldat allemand (un vrai SS, lui) et rêve de partir avec lui. Et qui comme elle est une enfant qui a grandi trop vite.

Parmi les personnages secondaires, Anne-Angèle par qui commence le roman, dure au travail et dure de cœur, ne porte pas longtemps l’histoire. Elle est gravement malade, mais ne m’a pas émue aux larmes pour autant. Hans, lui, soldat qui n’a du nazi que l’uniforme, oui se montre humain avec les autres, en particulier Marie et son chat. Une mention spéciale aussi pour Faustina, sorte de prostituée au grand cœur, qui paiera le prix fort pour avoir satisfait les besoins sexuels de certains Allemands. Et pour son mari Matesson, rentré cabossé de la précédente guerre et dans la poitrine duquel bat un cœur simple, et bon. Certains autres personnages secondaires, que je vous laisse découvrir, sont transformés, ou « révélés » par la guerre, en bien ou en mal forcément.

L’enfant-mouche vaut aussi pour le portrait juste que nous offre l’auteur de la France (rurale) occupée par les Allemands avant la Libération et qui redoute autant les bombardements américains que les exactions des Allemands. Un regard humain non dénué d’humour (noir). La description notamment de la cantine militaire allemande est amusante. La vision qu’a Marie, avec ses yeux d’enfant, de la guerre est singulière (et moderne) et nous permet de comprendre que la réalité de la vie en temps de guerre est mitigée et pas forcément en noir et blanc.
Et rien que pour ça (et pour Marie), L’enfant-mouche a été finalement pour moi un beau petit coup de cœur et je vous le recommande chaudement.

QUELQUES MOTS, tous dits ou pensés par Marie

Une pensée très profonde de Marie, 12 ans, quasiment analphabète et « muette » quelques mois plus tôt : « Marie ne bouge pas, elle se dit que le mieux dans ce pays de l’enfance perpétuellement en guerre, c’est de rester proche de l’arbre. Le seul arbre de la cour. Un vieux châtaignier qui, s’il a réussi à pousser dans ce coin, doit porter en lui de grandes valeurs de sagesse. Comment font les arbres pour supporter les humains depuis si longtemps ? Comment cet arbre a-t-il réussi à pousser aussi droit en voyant s’agiter sous ses branches tant et tant de générations de petits tordus ? Elle n’en sait rien ».

Une autre, qu’elle note dans son carnet, dans lequel elle consigne toutes sortes de notes, de réflexions aptes à la rassurer, à tirer un enseignement de ce qui constitue sa vie et à s’en souvenir, ainsi que des conseils pratiques ou même des mots qu’elle trouve beaux ou amusants. Celle-ci est courte mais peut avoir valeur de vérité générale : « Dans la vie, on a la famille que l’on mérite ».

Et puis, des rêves d’évasion qui lui permettent de tenir : « Marie s’efforce de garder la tête sur les épaules. D’imaginer que tout est encore possible, que le bonheur est encore possible, qu’elle et Hans, tels Adam et Ève, finiront par rejoindre ce continent où même le mot « guerre » n’a jamais été prononcé. Un pays sans ambitions, sans palais et donc sans ruines. Tout ne sera pas simple bien sûr, on ne repeuple pas un continent si facilement, mais tout de même, il faut continuer d’y croire. Marie se dit qu’avec le temps les choses peuvent évoluer. Qu’en grandissant elle sera peut-être belle, en tout cas plus qu’une mouche, et qu’une fois la guerre finie, Hans, en cessant de fréquenter tous ces hommes en uniforme, finira par la considérer comme une femme lui aussi ».

Enfin, une pensée de Marie (oui, car le livre, c’est elle) pour « sa tante » Anne-Angèle qui s’impose à elle lors d’une visite à l’hôpital : « Mais parfois l’enfant réunit les vieilles mains dans les siennes pour les porter à son visage en les couvrant de baisers, comme si elles n’avaient jamais rien touché de sale, ni même tenté de l’étrangler, elle, Marie. Elle dit :
– Ma tante, il faut que nous nous pardonnions pour tout ce qui a été dit et puis pour tout ce que je ne saurai jamais. Si tu montes un jour au paradis, envoie-moi un signe. Fais briller quelque chose depuis la nuit, ajoute une étoile dans le firmament, je n’oublierai jamais de regarder, je te le promets… ».

par | 1/11/2020

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