L’enfant de la prochaine aurore, de Louise Erdrich

EN DEUX MOTS : Une dystopie qui pourrait être dédicacée à Margaret Atwood. Deux sœurs « spirituelles » américaines qui se rendraient mutuellement hommage. Et un grand pas en avant dans l’engagement pour la planète avec une vision « éclairée » mais très sombre de son avenir proche. Toujours, aussi, la même empathie de Louise Erdrich pour son peuple et pour ses personnages. A lire absolument. Et à méditer longuement.
Les cinq premières lignes : « Quand je te dirai que mon nom blanc est Cedar Hawk Sondmaker, que je suis la fille adoptive d’un couple progressiste de Minneapolis, qu’après être partie à la recherche de mes parents indiens et avoir appris que je suis la fille de Mary Popps j’ai caché à tous ma découverte, tu comprendras peut-être. Ou pas ».
Sorti en janvier 2021 chez Albin Michel, Collection Terres d’Amérique. Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez. Titre original : Future Home of the Living God. 403 pages.

L’auteure. Louise Erdrich est d’origine ojibwé par sa mère et germano-américaine par son père. Elle a grandi dans une réserve indienne, celle de Turtle Mountains, dans le Dakota du Nord. Son œuvre est imprégnée de son amour du peuple et de la culture ojibwe, dont elle a toujours voulu honorer les ancêtres et faire entendre la voix.

Louise Erdrich est un peu pour les Amérindiens ce que Toni Morrison est aux Noirs américains. Les Amérindiens n’ont pas été mieux traités que les Noirs aux USA et ce n’est que depuis 1978 qu’ils ont le droit de pratiquer leur religion en public, notamment !


Louise Erdrich vit à Minneapolis où elle a ouvert une librairie qu’elle a baptisée « Ecorce de bouleau» en indien car l’écorce de bouleau était pour les Indiens comme le papyrus pour les Egyptiens , dans laquelle elle vend des tisanes concoctées selon les recettes de ses ancêtres.

Dans l’histoire de ses romans, il est toujours question de la réhabilitation des racines et de la culture amérindiennes après l’anéantissement progressif et programmé des Indiens par les colons européens.

L’œuvre de Louise Erdrich a été récompensée par de nombreux prix littéraires. Elle est aujourd’hui reconnue comme l’une des plus grandes écrivaines américaines contemporaines et appartient au mouvement de la Renaissance amérindienne, quel espoir ! Son précédent roman (LaRose, 2019) fut pour moi un véritable éblouissement littéraire.

Lorsque l’histoire commence, probablement dans un futur très proche, une catastrophe écologique a déjà eu lieu et le monde a changé. Aux Etats-Unis, près de la frontière canadienne, une dictature religieuse a pris le pouvoir. Depuis plusieurs mois (ou années), un danger menaçait la terre et ses habitants. Le malaise s’est précisé lentement mais sûrement. Mais là, l’évolution s’est arrêtée pour de bon, risquant d’entrainer une régression continue et bousculée des espèces. Il est possible que l’homme revienne à l’état de primate, en passant par différentes étapes intermédiaires. Certains croient que le monde va s’effondrer très bientôt. Pire, d’aucuns dont Eddy, beau-père de l’héroïne pensent que la débâcle est imminente. Les êtres vivants (humains et animaux) subissent des mutations régressives. Les femmes en âge de procréer sont en danger, particulièrement les femmes enceintes, arrêtées et retenues prisonnières dans des hôpitaux-prison, « pour leur bien et celui de l’enfant qu’elles portent ».

Cedar Songmaker, l’héroïne, âgée de vingt-six ans, apprend qu’elle est enceinte de quatre mois. Le père du bébé ne vit pas avec elle. Ses parents adoptifs Glen et Sera, blancs tous les deux, l’aiment profondément et tentent de la convaincre de se mettre « se confiner » (!?) avec eux, sans même savoir qu’elle est enceinte. Ne mesurant pas la gravité de la situation, elle refuse de s’abriter avant d’avoir rencontré sa mère biologique Mary Popps, surnommée Trésor, dont Sera vient juste de lui révéler le nom. La perspective d’avoir un enfant la pousse à rechercher ses propres racines.
Elle part in extremis dans le Dakota du Nord à la rencontre de sa famille indienne et découvre celle-ci avec un étonnement mêlé, du moins au début (dimension sociale des deux familles oblige), d’une petite part de condescendance. Très vite elle finit par s’attacher à sa mère Trésor, fantasque et généreuse, à son beau-père Eddy, qui joue un rôle important dans l’histoire ainsi qu’à sa jeune demi-sœur Little Mary, 16 ans, au cerveau dérangé par les drogues. Et, surtout, à Grand-mère Virginia, la mère de Trésor, 100 ans passés, choyée pas les siens, dernière détentrice des coutumes et traditions ancestrales, avec laquelle Cedar entretient une relation privilégiée.
Cette rencontre la remplit de joie : à présent elle a deux familles complètes et son enfant aura la chance de profiter de deux paires de grands-parents maternels.

L’intermède familial sera de courte durée. La situation s’aggrave d’heure en heure. Les femmes enceintes sont devenues des véritables proies : une fois dénoncées, et elles le sont toujours, elles sont pourchassées, débusquées et capturées pour « accoucher sous contrôle » à tout prix.
Pourtant, à la télévision, les nouvelles semblent normales ; mais tout sonne faux, les infos comme celles qui les présentent : toutes semblables et stéréotypées, sortes de poupées blanches aux dents blanches et aux cheveux blonds.
Cedar quitte alors sa famille adoptive puis, après une échographie mouvementée, elle prend la fuite et se cache dans sa propre maison où elle pourra écrire une longue lettre à son enfant afin de lui raconter les événements qui ont précédé sa naissance, bientôt rejointe et aidée par le père, Phil.
La seconde partie marque un grand changement de rythme. Il s’accélère à mesure que la situation se détériore pour finir en une véritable course poursuite. Dans un premier temps, Cedar est seule et doit pour survivre se plier à cette chasse à la femme enceinte dont elle est le lièvre et les membres de la dictature les chasseurs armés. L’histoire se précipite, la tension monte, les risques d’être capturée aussi. L’économie est devenue une économie de troc, les choses essentielles se procurent contre de l’alcool, du tabac, des armes.

La population est surveillée par l’armée et des appels à la dénonciation sont lancés. Nous lisons dans la bouche de Sera : « L’Eglise de la Nouvelle Constitution a divisé l’armée. Les autorités ont recours à des frappes de drones basées sur la reconnaissance vocale et faciale, la population est donc terrée partout où il existe un réseau de tunnels. Il y a toute une ville souterraine maintenant ». Seule possibilité de survie : fuir, toujours et de partout, à chaque nouveau danger. Ce que fait Cedar, aidée par sa famille, dans un long périple dont je ne vous dirai pas comment il se termine. Juste que les dernières pages expliquent les premières et résonnent comme un avertissement au lecteur, non, aux humains et aux femmes en particulier, qui sont en première ligne. À l’instar de bien d’autres dystopies actuelles, au premier rang desquelles La servante écarlate de Margaret Atwood, à laquelle j’ai souvent pensé pour la marchandisation du corps de la femme et à Emmanuelle Pirotte pour la dictature fanatico-religieuse et la pandémie.

L’écriture comme la traduction hors pair n’a d’égale que celle des autres romans de Louise Erdrich. Écrit à la première personne, il se présente sous la forme d’un journal intime (ou plutôt d’une longue lettre) qui commence à son quatrième mois de grossesse et se termine juste après la fin de celle-ci. Elle le destine à son futur enfant, auquel elle parle comme s’il était déjà en âge de comprendre et s’adresse à lui avec le « tu » familier pour lire des passages à voix haute. Il faut souligner la richesse et la variété de style des dialogues avec les personnages et un suspense qui va crescendo à mesure que le rythme s’accélère. À noter aussi la présence d’un autre journal (de plus de trois mille pages) à l’intérieur de celui de Cedar : celui d’Eddy. Et les changements de rythme dans la narration en fonction des péripéties de l’histoire.

Mon regard sur le livre. Un coup de cœur absolu pour ce roman d’une grande richesse spirituelle. C’est un plaisir sans cesse renouvelé de lire cette auteure si proche de son peuple, si fine dans ses analyses et à l’écriture si élégante. À la fois constante et très variée dans ses sujets, ouverte au monde et ses problèmes. Un coup de cœur qui vaut tant pour les personnages des deux familles de Cedar qui en forment en réalité une seule, solidaire et aimante, que pour le suspense engendré par la fuite incessante de Cedar et plus encore par son bébé lui-même : naîtra-t-il, sera-t-il normal, sera-t-il « complet » ?

L’enfant de la prochaine aurore est avant tout le portrait d’une belle personne dans la tourmente, Cedar à laquelle on s’attache de suite, peut-être parce que sa grossesse en fait une femme en danger en des temps difficiles ; c’est pour elle et son bébé que nous avons peur. Cedar réfléchit beaucoup à sa propre situation de femme enceinte pourchassée puis, grâce à des éléments vus et entendus, des informations qu’elle glane lors de ses rencontres (la relation avec Tia est une magnifique déclaration d’amitié) et de ses moments en famille, elle est en mesure d’élaborer sa propre analyse.
Grâce à elle (et plus encore à Eddy), nous entrevoyons un avenir sombre (et vraisemblable) pour l’humanité qui consisterait, dans le meilleur des cas et une fois les plus faibles disparus au niveau mondial, à un retour au Moyen Age avec, notamment un crieur de nouvelles pour l’information et le marché de troc pour les provisions.

Tous les personnages ont une belle épaisseur psychologique, parents et amis, avec une mention particulière pour Eddy, personnage bipolaire et brillant dont nous découvrons le charisme peu à peu, qui est « affecté d’un trouble psychique, la mélancolie chronique », mais sait se montrer optimiste quand il le faut et répondre à Cedar qui a peur : « Les Indiens se sont adaptés avant même 1492, donc je suppose que nous continuerons à nous adapter ».
Finalement, en y réfléchissant bien, la colonisation a déjà été pour les peuples colonisés un effondrement même si les raisons d’alors étaient leur extinction pure et simple par les Chrétiens. Et la réponse d’Eddy, dans laquelle je vois un clin d’œil de l’auteure, nous donne à réfléchir sur la capacité à survivre des Indiens bien supérieure à la nôtre, les civilisés qui risquons de nous trouver empêtrés… dans notre civilisation !

À travers Eddy et son journal sans fin, c’est un hommage aux mots de Louise Erdrich sous la forme d’une belle (et double) réflexion sur le désir d’en finir et la thérapie par les mots. Une vision intéressante de l’écriture portée par le grand lecteur qu’est Eddy, suicidaire perpétuel au grand cœur qui pour ne pas céder à la tentation d’en finir note dans un journal sa vie au jour le jour dans les moindres détails, mais aussi beaucoup de réflexions profondes. Il écrit tout, l’intégralité absolue ce qui ce qu’il fait, dit, voit et pense dans une journée. Aussi bien le fait d’avoir mangé un sandwich au jambon à la DLC dépassée qu’une mousse sucrée sur un capuccino bon marché… Ce sont toutes ces petites choses du quotidien, bonnes ou mauvaises, souvent très émouvantes, ou plutôt le fait d’en « parler » dans son journal qui l’empêchent de se suicider.
Il dit à Cedar « qu’au fond son livre est un plaidoyer contre le suicide : chacune de ses pages donne une bonne raison de ne pas en finir avec la vie ». Et Cedar de lui répondre « Vous êtes celui qui réfléchit trop et analyse chaque heure de sa journée. Vous êtes celui qui est en vie simplement parce qu’il recense jour après jour ses raisons d’exister ».

Le livre qui soigne, plus même, le livre qui sauve. On le lit, ça, on le dit souvent c’est vrai, écrire peut nous sauver de pas mal de choses en nous ouvrant les yeux, les journaux intimes le font mais là, le journal d’Eddy est comme un sursis perpétuel gagné sur la mort grâce à l’idée de la non-mort couchée par écrit.
J’ai pensé notamment à des paroles de la regrettée Anne Sylvestre dont tous les textes n’étaient que poésie pure : « Ecrire pour ne pas mourir »… et à bien d’autres paroles d’écrivains.

Anne Sylvestre chantait :

Écrire, au lieu de tournoyer, écrire et ne jamais pleurer rien que des larmes de stylo
Qui viennent se changer en mots pour me tenir le cœur au chaud
(…) Écrire pour ne pas mourir
Ecrire pour tout raconter
Écrire au lieu de regretter
Écrire et ne rien oublier
(…)
Écrire et pas me foutre à l’eau
Et me dissoudre dans les mots
Qui soient ma joie et mon repos
Écrire pour ne pas mourir.

Cedar elle aussi écrit, et davantage, elle aussi, quand elle est d’humeur noire. Curieusement, Ojibwé par sa mère, elle a choisi, en toute connaissance de cause mais sans vraiment se l’expliquer, d’embrasser la religion catholique pour « avoir une paroisse entière d’amis ». Elle rédige un magazine catholique d’investigation, Zèle, financé par des dons privés. Elle trouve dans ce cercle paroissial le réconfort et la force nécessaires à sa course pour la survie, ainsi que la satisfaction de son besoin irrépressible d’écrire.

La fuite de Cedar nous permet également, avec de bien beaux mots, de pressentir ce qui va arriver à notre planète à cause de nous, ce que nous allons perdre :
« Je baisse les yeux. Vers les fissures étincelantes qui fendillent les glaçons translucides de mon verre d’eau. L’eau de la belle et vaste nappe aquifère qui s’étend sous nos pieds, la gigantesque source de pureté souterraine que nous sommes tous en train de vider jusqu’à la dernière goutte ».

Par moments, l’ambiance est orwellienne : surveillance constante des habitants, présence de l’énigmatique Mère (illusion, réalité ?), l’ordinateur qui semble avoir une vie propre même débranché, déchargé, cassé au sol… Si je n’ai pas vraiment compris ce qui s’était passé avant l’apocalypse, cela ne m’a pas vraiment dérangée, ce n’est pas l’essentiel et les détails fournis par Louise Erdrich devraient nous contenter.
L’un d’eux m’a « amusée » : la disparition brutale et totale des écrans, d’abord les téléphones portables car les drones qui surveillent sont minuscules : de tout petits oiseaux, des insectes voire de la poussière ou des graines, et peuvent de ce fait s’infiltrer partout. Du coup, les habitants ont jeté leurs téléphones, leurs écrans avec une grande facilité…
Et, plus amusant encore : dans la réserve « gouvernée » par Eddy les nouvelles se transmettent « à l’indienne » ; non, pas avec les feux indiens ou les tam-tam africains, mais par un système de coureurs-crieurs, des hommes qui courent d’un village pour recueillir et colporter les nouvelles. Le Moyen-Age et ses crieurs de nouvelles. C’est bluffant de vraisemblabilité et et d’évidence parfois. Je crois qu’il est grand temps que je relise 1984 ! Je n’aimais pas trop la science-fiction la première fois. Mais est-ce encore de la SF ?

Je dirai pour finir que Louise Erdrich a réussi un sacré challenge : écrire une dystopie qui tienne à la fois de la réflexion philosophique et du thriller tout en développant les thèmes chers à son cœur : les valeurs amérindiennes que sont la richesse de la famille, le respect des anciens, considérés comme de véritables sages (Grand-mère Virginia), la solidarité, les coutumes ancestrales qui perdurent dans les réserves pourtant asséchées, affamées, ravinées par les Blancs, la recherche des racines et, partant, de son identité. Déchirement des cœurs, malaise et amour dans les familles, exaltation des sentiments, amour et amitié, empathie, c’est tout cela Louise Erdrich. Et toujours la même plume sensible et incisive. Ce dernier opus est sidérant de force et de beauté.

En même temps, l’auteure a parfaitement intégré les codes de la collapsologie, néologisme que je connais depuis peu et grâce à une de mes précédentes lectures sombres : L’homme de la plaine du Nord, de Sonja Delzongle, dont voici un court extrait qui pourrait figurer sous différentes formes dans nombre de dystopies actuelles : « De toute façon, Ange était persuadée, à l’instar des collapsologues, que dans un avenir qu’elle connaîtrait il ne serait plus question que de survie. Alors, autant s’y préparer au mieux. Car ce qui relevait de la science-fiction au siècle dernier était désormais possible et envisageable. Parce que les prédictions d’un de ses romans cultes, 1984, d’Orwell, appartenaient déjà au passé ».

Dans L’enfant de la prochaine aurore, l’histoire commence alors que les jeux sont faits, la catastrophe, que l’on suppose écologique, a eu lieu. Savoir que l’humanité est en péril est suffisant pour nous permettre de réaliser ce que nous n’avons pas, ou mal fait. La situation est à son paroxysme, mais les éléments constitutifs ont commencé bien avant sans que l’homme ait cessé de faire l’autruche et levé le petit doigt loin s’en faut : « les frontières sont fermées depuis des années ». Nous lisons plus loin : « Chaque administration semble être dirigée par un groupe différent. Chaque service municipal négocie avec les autres. La population forme ses propres milices civiles, ses petites troupes de sauvetage, qui cachent les femmes enceintes. Et pourtant personne ne sait rien avec certitude. Lorsque survient la fin du monde, la première chose qui se passe, c’est qu’on ignore précisément ce qui se passe ».
Avec la dystopie, Louise Erdrich a élargi et actualisé le panel de ses thématiques. Les Amérindiens sont toujours à l’honneur, mais il est aussi largement question de la décroissance mondiale et dans ce domaine elle se fait sacrément convaincante. Un autre bienfait de la littérature : celui de nous faire réfléchir sur un point précis, ici rien de moins que… la fin du monde. Qui sait, à force de lire d’aussi bonnes fictions sur ce sujet, l’homme ouvrira-t-il les yeux un jour et finira-t-il par moins et mieux consommer. Oui ? Quand et de quelle façon ? Les auteurs sont de plus en plus nombreux à écrire sur la nécessité de la décroissance et de plus en plus pessimistes quant à la fin de l’histoire humaine sans une retournement immédiat de comportement, notamment le consumérisme. Si nous ne le faisons pas pour nous, faisons-le pour nos enfants, nos petits-enfants. Pour que nos filles et petites-filles ne soient pas en danger de mort quand elles porteront la vie. Nous n’avons pas le droit de les laisser survivre sur une Terre si abîmée.

LA COLLAPSOLOGIE, OU THEORIE DE L’EFFONDREMENT

Etymologie : de l’anglais collapse, s’effondrer, dérivé du latin collapsus, tombé, écroulé, affaissé, qui ne se soutient plus, tombé en défaillance, et du suffixe -logie, du grec logos, discours, parole.

La collapsologie n’est pas une science, mais plutôt un courant de pensée quand bien même les collapsologues sont en majorité des scientifiques de haut niveau. Science ou courant de pensée, la collapsologie prédit l’effondrement de notre civilisation à un niveau mondial. Il date des années 2010 et n’est pas près de sortir de nos pensées. Ni de nos lectures. Le futur lointain est devenu notre présent. Il se rapproche de nous. La science-fiction d’avant-hier est devenue la dystopie d’hier et celle-ci la vie d’aujourd’hui. L’homme a progressé – à pas de géant –, maintenant il régresse – à pas de géant. L’hominidé-primate est devenu l’homo sapiens, son évolution a touché tous les domaines, le monde est devenu « civilisé ».
À présent, la civilisation a montré ses limites mais l’homme ne veut toujours pas y croire. Pire, il vise d’autres planètes dans l’univers puisque celle-ci n’a bientôt plus rien à lui offrir.

Il y a depuis peu sur Internet pléthore de discours, d’explications ou de commentaires sur la fin du monde, ou plutôt la fin « d’un monde ». C’est passionnant, vraisemblable voire probable et avant tout logique. J’avoue avoir passé un temps fou sur les sites qui en parlent et avoir été non pas intéressée mais passionnée. Convaincue, je l’étais déjà.
Il y a à rire (jaune) et à pleurer (des larmes) sur les thèmes de la collapsologie et les Collapsonautes s’en donnent à cœur peine. Journalistes, philosophes, scientifiques spécialistes, illustrateurs, particuliers, essayistes et romanciers, cinéastes, BDistes, philosophes, psychologues, les « écologistes » de tout poil devenus « catastrophistes » décortiquent devant nos yeux de moins en moins ébahis tout le mal que nous avons fait à Dame Nature et la manière dont elle pourrait bien nous le rendre. Inutile de rentrer dans les détails, la liste en serait trop longue.

Parmi les théoriciens de ce mouvement écolo-politico-socialo-économique, il faut retenir, entre bien d’autres, trois hommes très charismatiques : Pablo Servigne (l’inventeur de cette théorie), Cyril Dion, Aurélien Barreau et même le modeste Pierre Rabhi, qui dressent un tableau plutôt sombre de l’avenir de l’humanité avec une minuscule lueur d’espoir au cas où l’homme réagirait dans le bon sens. C’est-à-dire s’il acceptait (et pratiquait) la décroissance là, tout de suite, maintenant. Oups, j’allais oublier Yves Cochet, auteur de nombreux essais sur le sujet, ancien député et ministre de l’Environnement, mathématicien et conférencier, très convaincant en interview. Le plus catastrophiste peut-être, qui situe la fin du monde dans les toutes prochaines années (« demain » peut-être, avant 2030 en tout cas), et met en avant dans ses nombreux écrits et prises de parole l’importance capitale de l’eau (potable), de l’échange et de l’entraide entre voisins. La survie se fera grâce à elle ou ne se fera pas.

Vous allez dire : où est le rapport avec L’enfant de la prochaine aurore ? Il est évident : il est devant vos yeux si vous lisez cette fiction « réaliste ». Les auteurs et autrices font partie des éclairés. Ils lisent, ils observent, ils comparent, ils sont visionnaires. Ils savent et ils disent ce qui ne va plus dans le comportement (dit) humain. Avant tout, ils vivent avec leur temps, tout en le rapprochant du passé proche et lointain de leurs ancêtres. Et ce n’est pas la Covid et toutes ses conséquences qui vont leur donner tort…

C’est un pas de plus que Louise Erdrich a franchi ici dans sa compréhension du monde actuel sans renoncer à glorifier les Amérindiens et exalter les sentiments, avec sa bienveillance et son empathie coutumières. Je l’aimais déjà pour les précédents romans que j’ai lus, maintenant je l’aime toujours et je l’admire. Elle s’engage. Comme Margaret Atwood, pour les femmes et pour l’humanité. Comme bien des auteurs de littérature de tous les continents. Comme Olga Toparczuk. Comme Emmanuelle Pirotte. Etc.

Je vous laisse le soin d’aller fureter sur Internet pour en savoir davantage sur ce brûlant sujet qui prend de l’ampleur jour après jour. Allez-y, farfouillez sur le Net. Avec les mots collapsologie, effondrisme, décroissance (aïe, aïe, aïe), un nom en entraîne un autre, une vidéo regardée en appelle une autre. Il faut en écouter plus d’une. C’est passionnant et convaincant, ça peut faire froid dans le dos mais la peur n’évite pas le danger. Et un homme et une femme avertis en valent quatre… Et puis, force est de reconnaître que la crise sanitaire mondiale que nous connaissons a rendu la science-fiction presque réaliste. Enfin, si Yves Cochet ou Pablo Servigne, qui ne mâchent pas leurs mots c’est vrai vous semblent extrémistes, trop pessimistes et vous rendent colère, si vous ne croyez pas un mot de leurs laïus ou si leurs théories vous semblent fumeuses et complètement folles, le bienveillant Pierre Rabhi saura vous convaincre qu’il suffirait de petits riens pour faire un grand mieux. Dans son essai imagé La Part du colibri il exprime en douceur que chacun peut contribuer au mieux-être commun. Essai qui ne peut être compris sans connaître la légende (amérindienne !) du colibri, que voici :

« Un jour, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux, terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! ».
Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part ».
Une belle leçon de vie venant d’un oiseau minuscule et fragile.

Parce que je tiens à vous convaincre d’en savoir davantage sur ce sujet, voici un lien pour un article du quotidien Le Monde, journal pas spécialement donné pour « fantaisiste » ou « findemondiste » :

Pour les collapsologues, la pandémie accélère la quête de l’autosuffisance

Enfin, je tenais à remercier M. Francis Geffard qui, grâce à sa collection « Terres d’Amérique » des Editions Albin Michel, nous permet de découvrir de nouveaux auteurs qui promettent et d’en suivre d’autres qui tiennent leurs promesses.

EXTRAITS (trois seulement car j’avoue avoir fait long mais un tel roman mérite qu’on s’y attarde).

  • Sur la brièveté des choses et de la vie, une réflexion de Cedar : « Nous aussi, nous passons en trombe. Le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d’un jour. L’enveloppe d’une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l’aile d’un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d’être tellement mortels et d’éprouver tant de sentiments. C’est une blague cruelle, et magnifique ».
  • Une autre : « L’évolution démarre : un miracle. L’évolution s’arrête : un miracle. La vie suit le chemin de l’immensité tout entière qui nous environne. L’univers se dilate et se contracte dans un temps hors du temps. La Terre, vieille de quatre milliards et demi d’années, le Soleil destiné à devenir supernova et à nous engloutir. Et puis à se contracter de nouveau ».
  • L’amour d’une fille pour sa mère : « Ses yeux bleus prennent une teinte douce de jean délavé. Ses cheveux blancs s’échappent en bataille de sous sa casquette. C’est une si jolie maman d’hiver, avec ses joues roses et ses lèvres rouges aux courbes délicates et à la douceur de baies sauvages. »

par | 9/03/2021

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