L’Empreinte, d’Alexandria Marzano-Lesnevich

EN DEUX MOTS Autobiographique, sincère mais tout autant pudique, parfois difficile à lire, L’Empreinte est également un récit fort et courageux. Une méditation personnelle qui donne à réfléchir sur de nombreux sujets graves, dont les secrets de famille et la pédophilie. Un thriller judiciaire haletant.
Les cinq premières lignes (hors la « Note sur les sources » et le «Prologue»): «Le petit garçon porte un pantalon de survêtement de la couleur d’un lac de Louisiane. Le rapport de police indiquera qu’il était bleu, rien de plus, mais dans toutes les descriptions que sa mère en fera par la suite, elle précisera bien qu’il était turquoise, ou bleu canard.»

La plus belle phrase, juste et mensongère à la fois : «Si nous ne mentionnons que les moments de bonheur, peut-être seront-ils les seuls à exister».

par | 1/07/2020

Sorti en janvier 2019 chez Sonatine Editions. (Premier) Roman. 480 pages. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié (Titre original: The Fact of a Body, a Murder and a Memoir). Sorti en poche en 2020 chez 10-18 (Univers Poche). 455 pages. Prix du livre étranger France Inter/JDD/Le Parisien et Grand prix des lectrices de Elle.

En ce qui concerne l’auteure, nul besoin pour moi de faire un récapitulatif sommaire de sa biographie. Vous trouverez tout ce que vous souhaitez savoir sur Alexandria Marzano-Lesnevich en avant-première page de la version 10-18, page intitulée « Sur l’auteur ».

L’histoire (ou plutôt les deux histoires), quasiment impossible à résumer – en tout cas aussi longuement que je le fais habituellement –, relate des faits réels. D’une part un crime d’enfant commis en 1992, d’autre part l’enquête menée vingt ans après par la narratrice-auteure.
En quelques phrases, le point de départ de cette douloureuse histoire : après ses études de droit, dont elle a retiré la certitude absolue que la peine de mort est absurde et inutile, Alex la narratrice fait un stage dans un cabinet d’avocats. Elle est amenée à investiguer pour tenter de résoudre une bonne fois pour toutes une affaire de meurtre pédophile jugée par trois fois et qui doit l’être une quatrième. Dans le cadre de ce travail, elle visionne une vidéo dans laquelle le tueur Ricky Langley confesse avoir étranglé le petit Jeremy (six ans) ; et avoir eu tout jeune des tendances pédophiles, avec de nombreux passages à l’acte révélés.
Réalisant que sa propre histoire a de nombreux points communs avec celle de Ricky Langley – enfants, elle et sa petite sœur ont été pendant plusieurs années et de façon régulière violées par leur grand-père maternel, pédophile, au su de leurs propres parents et de leur grand-mère, qui faisaient l’omerta. Les mains de Ricky Langley deviennent vite celles de son grand-père, les deux histoires se superposent. Après cette vidéo, son point de vue sur la peine de mort change radicalement : elle souhaite alors que le violeur-assassin soit exécuté. C’est trop tard car la peine de mort a été commuée en perpétuité lors du deuxième procès.

L’avocat pour lequel elle travaille aimerait que Ricky soit déclaré irresponsable (il parle de schizophrénie) afin de lui épargner la prison perpétuelle. Elle remonte le cours de la vie de Ricky jusqu’à l’accident de voiture qui a précédé sa naissance et immobilisé sa mère Bessie dans un plâtre pendant toute sa grossesse. Ça plus l’alcool qu’elle a ingurgité pour supporter la douleur, l’avocat est persuadé que le traumatisme qu’a subi Ricky à la naissance n’a pas été seulement physique. Et que les dommages collatéraux, extrêmement graves, sont mentaux… Une chose est sûre, ce dernier présente une personnalité très perturbée et difficile à cerner, d’autant qu’il en « joue » et finit par déclencher des élans non pas de sympathie mais une recherche de circonstances atténuantes dans sa petite enfance hantée de visions hallucinatoires et de cauchemars. Et par susciter des soutiens totalement inattendus comme celui de la mère de Jeremy sa victime pour lui éviter la chaise électrique. Sans qu’il soit question de pardon.
Ces relations complexes entre les personnages sont extrêmement bien rendues par Alex Marzano-Lenesvich qui, toujours, les met en parallèle avec celles de sa propre famille.
Des mois de recherches et de rappels de souvenirs plus tard, Alex a remonté le fil des deux histoires, ouvert et refermé toutes les portes. Avec de grandes difficultés et de rudes efforts sur elle-même par moments. Elle veut la vérité à tout prix, quitte à se confronter à sa famille entière pour son histoire personnelle. Et à être mise en présence de Ricky Langley en personne pour l’interroger.

La rencontre a lieu alors qu’elle a 25 ans, lui 37.
La conclusion est inattendue (ou pas selon le lecteur), mais rien n’a été laissé au hasard. Du grand-œuvre.

En même temps, Alex Marzano-Lesnevich, en conservant une partie fictionnelle – certains détails, anodins ou non, sont déduits, imaginés, inventés –, fait de cette double fiction-non-fiction une sorte de thriller qui malgré sa longueur et l’attention qu’il demande se lit à perdre haleine. Si la chronologie des faits est parfois décousue, en raison de la durée, du nombre de personnages dont l’histoire nous est racontée, la construction du roman, le déroulé du récit, sont extrêmement habiles. L’auteure revient d’un chapitre à l’autre pour expliciter le précédent, qu’elle reprend en y ajoutant de nouveaux détails appris depuis, mais qu’elle a « semés » juste avant. Elle annonce certains faits ou dires et dans les pages voire les lignes suivantes nous délivre leur explication, les redispose ou les commente plus favorablement.
Avec cette maestria constante, elle tient et tire toutes les ficelles et nous amène jusqu’à la fin des pages et des deux histoires.

Le contenant de l’histoire a une importance capitale. Récit pour une moitié autobiographie, et investigation « journalistique » serrée pour l’autre obligent, les dialogues sont rares et brefs. Les pages alternent le récit pur et dur des événements – avec de fréquents allers et retours dans le temps –, et les procès-verbaux et autres articles et comptes-rendus officiels. Par ailleurs, deux histoires sont menées en parallèle, toujours en des va-et-vient temporels : celle de Ricky Langley, et celle d’Alex la narratrice, toutes deux dans une chronologie forcément bousculée puisqu’elles remontent jusqu’à leur enfance et même bien plus tôt : la naissance gémellaire pour Alex et les secrets qui l’ont entourée et le drame survenu avant celle de Ricky avec ses conséquences terribles sur la grossesse de sa mère. Intéressant, passionnant souvent, mais difficile à suivre même si les dates sont largement présentes.
En réalité, nous ne suivons pas seulement deux personnages sur une période donnée mais leurs deux (nombreuses) familles et leur cheminement chaotique semé de troubles du comportement, de drames, d’embûches en tout genre et de secrets « indicibles », donc « non-dits ». Les secrets de famille, ceux qui gâchent les vies tant qu’ils sont tus.

L’Empreinte
est pour cette raison un livre difficile à lire. Difficile « techniquement » mais aussi moralement car quelques scènes écrites dans un langage cru malgré la douceur et la pudeur générales du récit, peuvent engendrer un certain malaise chez le lecteur. Notamment les scènes avec son grand-père, représenté comme un ogre. Nous ne sommes pas dans une bluette. C’est un livre qui se mérite et si l’auteure a eu le courage de l’écrire nous lui devons d’y porter attention et empathie. Même si comme moi vous le pourrez le trouver par moments un peu (trop ?) long…

Mon regard sur le livre, justement, portera essentiellement sur la difficulté d’écriture qu’il a forcément été pour sa narratrice. Être confrontée au tueur d’enfant pédophile, auteur de sévices sexuels qu’elle a elle-même subis de la part de son grand-père (avec l’inceste en sus) a dû être extrêmement perturbant et demander un travail sur soi important. Mais avec sûrement le salut moral au bout du tunnel. Pour exorciser définitivement le mal qu’elle a enduré, qu’elle a jusque-là tenté d’enfouir au plus profond de son passé et qu’elle ne pourra jamais oublier, elle doit l’appréhender à bras le cœur. C’est ce qu’elle fait, poussée par son enquête, avec force et détermination. Elle sait que pour venir à bout de ses propres tourments, elle doit aller au bout de l’investigation sur Ricky Langley. L’enjeu en vaut la chandelle même si elle en arrive à confondre les deux histoires. Elle nous dit qu’au cours de ce véritable travail de fouilles dans les cartons de dossiers et de photos : « ce sont les objets qui me font le plus d’effet. Qui me ramènent à ce sentiment de mon enfance, à la collusion entre le récit et l’artefact. ».

Admiration forcée aussi de la part du lecteur pour ce travail minutieux de compilation de dossiers, d’examens de preuves, de lectures sans fin de rapports et d’articles concernant l’affaire du meurtre de Jeremy, de recherches en tous sens, sur place y compris les lieux les plus « intimes » : les cimetières, la maison où habitait Ricky dans laquelle il avait caché le corps de sa victime, les endroits où elle-même avait habité avec sa famille (et ses grands-parents). Elle confie volontiers en interview que la gestation de ce récit a duré des années.

Intéressant enfin de voir comment l’auteure retient l’attention de son lecteur en l’interpellant, en le prenant à témoin, en lui demandant son avis, lui posant des questions, le conviant à assister à certaines scènes… toujours à la troisième personne de l’impératif : « Imaginez », « regardez », « voyez », « remarquez », « représentez-vous »… Elle veut qu’on la croie, qu’on soit avec elle, qu’on la suive partout, qu’on l’accompagne dans son passé et son présent… Que l’on entende, comprenne, voie et découvre les mêmes choses qu’elle en même temps qu’elle pour ce qui concerne le présent, qu’on soit sûr qu’elle n’affabule pas (sur les faits eux-mêmes).

Mais L’Empreinte est bien davantage qu’une enquête longue et difficile sur un fait divers ancien et sur la propre enfance de l’auteure. C’est un livre-témoignage sur la douleur morale, la complexité humaine, sur la quête de possibles : vérité, résilience, identité sexuelle, justice, réparation, pardon… Pour réussir à atteindre certains d’eux, Alex réalisera en rencontrant Ricky (il a alors trente-sept ans), qu’elle devra accepter son passé et faire avec. Ainsi nous dit-elle dans les dernières pages : « Je me suis assujettie à des liens que je ne verrai jamais, ne comprendrai jamais. Nous portons en nous ce qui nous fait. (…) « Alors j’essaie quelque chose de neuf. Pas de tourner le dos au passé, pas de le fuir, mais de lui tendre la main. Je dis au passé : « Viens avec moi, donc, tandis que je poursuis ma vie ».
Et si c’était là une des clefs du bonheur ? L’acceptation de soi. De son histoire. Si les cicatrices du corps pouvaient aider à transformer les blessures de l’âme en cicatrices ? Si des cicatrices présentes mais refermées valaient mieux que des plaies celées mais toujours ouvertes ? Faire avec son passé pour préserver son présent et qui sait son avenir ? A méditer en tout cas.
Enfin, c’est aussi un témoignage sincère qui fait la lumière sur les doutes, sur les contradictions ressenties par les membres de la Justice qui doivent justement la rendre, cette Justice… En toute objectivité.

Je dirai pour finir que cette introspection rigoureuse n’a pas manqué de me faire penser à De sang-froid de Truman Capote et à plusieurs romans d’investigation de R.-J. Ellory, dont Seul le silence. Et que la réflexion sur la peine de mort est passionnante et d’une grande justesse. D’autant que le sujet est toujours d’actualité et que les couloirs de la mort des états américains qui pratiquent encore la peine de mort sont remplis de condamnés dont certains sont… innocents.

UN EXTRAIT, UN SEUL, POUR RESPIRER
Une jolie description parmi d’autres, qui font du bien à lire dans tant de noirceur ; ici, un simple potager : «Puis l’été fait une embardée et entame sa longue descente. Dans le potager qu’a planté mon père sur le bord de la pelouse, le basilic monte en flèche, fier et résistant. Les treillis de haricots se cambrent, gonflés de lourdes cosses, et les rangées bien nettes de laitues s’arrondissent à plaisir. Le maïs se dresse bien droit et les tournesols se courbent.».

LA PEINE DE MORT AUX ETATS-UNIS D’AMERIQUE
(Source : Wikipédia)

Alabama, Arkansas, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Dakota du Sud, Floride, Géorgie, Idaho, Indiana, Kansas, Louisiane, Mississippi, Missouri, Nebraska, Nevada, Ohio, Oklahoma, Tennessee, Texas, Utah, Virginie, Wyoming. Etat fédéral, Etat militaire. En « moratoire » : Arizona, Californie, Kentucky, Montana, Oregon, Pennsylvanie.
28 états américains sur 52 pratiquent aujourd’hui la peine de mort comme punition extrême. Dont six en moratoire. Le moratoire permet de surseoir à l’exécution en attendant qu’une commission décide de son efficacité dans le cas du condamné. Le couperet reste au-dessus de la tête du condamné mais il peut ne pas tomber et s’il tombe ce sera plus tard.
Des condamnés qui restent parfois des décennies dans les couloirs de la mort et pour qui l’expression « A chaque aube je meurs » (titre d’un livre et d’un film) s’applique à la lettre.
Plus de la moitié des pays, c’est beaucoup pour la plus « grande » démocratie mondiale. Les Etats-Unis font partie des pays les plus grands qui résistent encore à l’abolition de la peine capitale, avec l’Inde et la Chine. Mais le nombre d’exécutions baisse d’année en année (dans les pays qui ne taisent pas les chiffres, ces derniers étant les mêmes qui minimisent le nombre de morts du Covid-19).


Il reste que les quelque 50 pays qui pratiquent la peine de mort représentent aux alentours de 5 milliards d’habitants. Les pays abolitionnistes (environ 150) maximum 2,5 milliards…


Aux Etats-Unis, les méthodes d’exécution sont différentes d’un état à l’autre et certains condamnés ont le choix entre deux. La plus fréquemment utilisée est l’injection veineuse d’un produit létal. La mort n’est pas immédiate.

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