Si la littérature devient passion, c’est bien que tout est dans les livres !

Le Village, de Dan Smith

LES CINQ PREMIERES LIGNES « La lointaine silhouette se réduisait presque à une tache sombre sur la steppe. Le terrain était plat, blanc et froid : une mer de néant, tout juste rompue par cet accroc dans le paysage qui attirait le regard. Pendant la guerre, la moindre imperfection sur l’horizon aurait stoppé net une compagnie entière. Les bottes auraient cessé de patauger, le cliquetis des fusils en bandoulière se serait tu. La peur l’aurait disputé à la curiosité ».
EN DEUX MOTS Précautions de lecture : à lire seulement si votre électrocardiogramme est récent et sans problèmes ! Si c’est le cas, nuits blanches assurées et un nouvel électro à la sortie.
Par le 6 Déc 2021
Sorti en poche en octobre 2015 chez 10-18. Premier roman (publié en France). Thriller historique. 477pages. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hubert Tézenas. Titre original : The Chield Thief.
dan smith

L’auteur. Peu de chose sur le Net à propos de Dan Smith, pour ne pas dire rien. Un auteur discret sans doute. Peu de photos, ouf j'en ai une !

Une fois n’est pas coutume, je commence cette chronique par l’écriture. Je vais ainsi me débarrasser du sujet pas facile. Car c’est là, LE défaut du livre. Si comme moi vous êtes amoureux(ses) des mots bien choisis, bien associés et bien « disposés » dans les phrases, ceux qui sonnent bien, qui fleurent bon et qui claquent au besoin, un petit conseil qui va vous étonner : ne partez pas ! Ne laissez pas Le Village vous tomber des mains, sous prétexte qu’il n’est « pas bien écrit », comme j’ai failli le faire je l’avoue. Avant de le reprendre sur les conseils de ma fille qui m’a assuré que l’histoire valait « largement » à elle seule d’aller jusqu’au bout de la lecture. Et quand je dis l’histoire, je pense à celle du livre et à celle de l’Ukraine stalinienne.

Dans le cas présent, le style c’est vrai laisse à désirer. Pas tant l’écriture en soi, plutôt agréable quand elle coule, que le rythme. Celui-ci est alourdi par de multiples répétitions, explications, tergiversations, hésitations, jugements, comparaisons sur des pages et des pages. Des détails si nombreux, si récurrents qu’ils finissent par devenir de vraies lourdeurs. Maladresse ou choix délibéré de l’auteur, qui sait, pour ralentir l’intrigue et le suspense qui, eux, sont trépidants. Le résultat est que nous trépignons maintes et maintes fois… d’impatience, d’irritation même en ce qui me concerne.

Et pourtant, j’ai tourné les pages avec frénésie, tout en essayant même de ralentir la lecture pour la faire durer plus longtemps. Car l’histoire du roman vaut le détour et ses contours linguistiques. Elle se déroule en 1930, dans un décor et un contexte en rouge et blanc. Le blanc est celui de la neige qui recouvre le paysage d’un bout à l’autre du l’histoire, l’essentiel se déroulant en extérieur, le rouge celui du sang versé avant, pendant et après ce drame par les agents de Staline et le tueur qui sévit dans les pages et que poursuit le héros.
Dans un tout petit village enfoui dans une vallée de l’ouest de l’Ukraine, Vyriv, l’hiver règne en maître, comme dans toute la région. L’Ukraine est sous le joug de la Russie stalinienne et rares sont les villes ou villages ayant encore « échappé » à la razzia des Guépéou (les soldats dévoués corps et âme à Staline) : mainmise sur les vivres et les biens des habitants, les koulaks, des paysans non encore soumis au collectivisme, avec ou sans ouvriers agricoles, pourtant proches eux aussi de la famine ; enrôlement d’office des hommes dans l’Armée Rouge et destruction du village par le feu en cas de rébellion. Staline n’a qu’une idée en tête : le communisme et le collectivisme qui va avec. Après les guerres (la « Grande » guerre, la guerre de Crimée et la Révolution russe), les famines qui les suivirent et les hivers longs, enneigés et aux températures polaires, la Russie est devenue un monstre affamé prêt à avaler les pays qui l’entourent, dont l’Ukraine.

Dans ce contexte sinistre, Luka Mikhaïlovicht (retenez bien ce nom, je ne l’écrirai pas une deuxième fois, il est à coucher dehors et dehors il fait froid !) revient de la chasse avec Viktor, un de ses jumeaux. Luka est un vétéran russe qui a combattu dans plusieurs armées dont l’Armée Rouge, qu’il a laissée tomber, et pendant plusieurs guerres. lI est venu s’installer à sa retraite dans le village d’enfance de sa femme Svetlana, elle Ukrainienne, avec leurs trois enfants : les jumeaux de 17 ans Viktor et Petro et leur fille de 10 ans, Lara.

Avant l’entrée du village, Luka aperçoit au loin un traîneau tiré par un homme à la démarche lente et harassée. Pendant que Luka tente d’entrer en contact avec lui, Viktor découvre dans le traîneau le corps de deux enfants mutilés. Luka décide de ramener l’homme et son traîneau mortuaire chez lui, de soigner le mourant pour savoir qui sont ces enfants (les siens ?) et ce qui leur est arrivé. Nul besoin de dire que les villageois ne voient pas d’un bon œil le comportement altruiste de Luka et font tout pour qu’il se débarrasse de cet « arrivage ».

La paranoïa installée partout dans le pays depuis le collectivisme échauffe les esprits et les habitants qui, sans chercher à comprendre en attendant que l’homme se remette et s’explique, commettent l’irréparable.
Peu de temps après, une petite fille du village disparaît. Il s’agit de Darya, 8 ans, la nièce de Luka, très proche de sa fille Lara avec laquelle elle jouait avant de disparaitre. Malgré son ressentiment envers les villageois, Luka promet au père de Darya (Dimitri son beau-frère, l’homme qui a « chauffé » les autres) de partir à sa recherche et de la retrouver. Et, bien sûr, d’arrêter le tueur d’enfants qui n’en est pas à son premier crime.

Commence une traque interminable dans des conditions extrêmes où la guerre et la cruauté humaine le disputent au climat polaire et font de la vie une survie pure et dure. Le lecteur peine  à croire possible tout ce que doivent endurer Luka et ceux qui l’accompagnent : blizzard, faim, froid polaire, mauvaises rencontres, sang versé…

Le suspense est d’une intensité rare, les adversaires implacables et les rebondissements surgissent d’une ligne à l’autre. Même quand c’est fini, ça ne l’est pas tout à fait !
Et si je vous disais que j’avais deviné la fin et la non-fin, vous ne me croiriez pas, alors je ne le dis pas !

Mon regard sur le livre. Avec Le Village nous sommes dans un thriller, pas un roman historique à proprement parler même si les détails fourmillent sur la période stalinienne et les débuts du collectivisme, la chasse aux koulaks et aux Ukrainiens rebelles, l’armée toute puissante et la misère générale. Toutes les informations historiques et géopolitiques que nous lisons dans les pages en marge de l’intrigue – à laquelle elles servent de cadre – sont pour nous au minimum une piqûre de rappel sur les rapports du géant Russie avec ses petits voisins qu’il aimerait dévorer. Tout cela prête à réfléchir à l’heure où la tension entre l’Ukraine et la Russie est à nouveau à son comble et où une invasion russe n’est pas à exclure si l’on en croit les informations récentes. L’Histoire est un éternel recommencement. L’homme, lui, ne change pas.

Sur la situation de l’Ukraine en 1930, au début de l’histoire nous lisons :
« Tout se passait comme si nous attendions simplement d’être exécutés ou conduits aux trains. Nous vivions dans la peur constante de l’arrivée des soldats ; d’un embarquement de force dans des wagons qui nous emmèneraient soit vers le nord, en Sibérie, soit vers le sud, au Kazakhstan, tellement serrés les uns contre les autres que nos pieds toucheraient à peine le plancher. Les premiers signes de disette étaient déjà là, comme avant la famine de 1921 ». 
Plus loin, à propos du départ des prêtres et de la persécution des intellectuels :
« L’état avait toléré l’église pendant un certain temps, mais la vision de Staline écrasait maintenant tout le reste. A l’instar des koulaks, les prêtres et les poètes étaient considérés comme des menaces au mode de vie communautaire, donc poursuivis et déportés. Certains avaient été exécutés pour leurs croyances, les mots qu’ils avaient couchés sur le papier, les idées qu’ils avaient eues en tête ».

Autre sujet abordé dans l’histoire : les effets néfastes des guerres en général et plus encore des guerres à répétition sur le mental des soldats, gradés ou non – Luka est un soldat de haut rang, un tireur d’élite, et il n’est pas le seul –, sujet récurrent dans les romans contemporains et qui concerne toutes les guerres. Les passages sont nombreux à évoquer ce thème. Comme ici :
« J’avais l’habitude de résister aux atrocités. Je m’étais endurci, comme tous ceux qui avaient atteint l’âge adulte en ces temps cruels. La Grande Guerre, la révolution, la guerre civile et les épreuves qui s’étaient ensuivies, nous avaient tous conditionnés à une vie de combat ».
Endurcis
au point que certains ne se sentent jamais plus « hors service » et toujours prêts. A tirer, à tuer ? Des conséquences tout aussi graves que la dépression à vie, l’alcoolisme ou la drogue quand ce n’est pas les trois réunis. Ou le suicide même.

Je dirai pour finir que Le Village et son auteur m’ont permis de vérifier la justesse de l’adage selon lequel il y a toujours « une exception pour confirmer la règle ». En clair : un roman est bon (pour moi) quand il remplit deux conditions : une intrigue qui tient la route du début à la fin (romanesque, suspense, historique, policière, ou tout ça à fois), ET une écriture au moins à la hauteur de cette histoire. Tout en gardant à l’esprit que si la perfection n’existe pas en littérature à quelques exceptions près là aussi, le lecteur(trice) aime être captivé(e) par l’intrigue ET envoûté(e) par la plume. L’une ne va pas sans l’autre. Le Village, thriller inlâchable, est une de ces exceptions.

ALORS, À QUOI ÇA SERT DE LIRE ?
Dans le cas présent à réaliser qu’il vaut mieux « passer » sur un style maladroit et redondant et profiter d’une histoire effrénée qui nous tient en haleine jusqu’au bout. Ne pas bouder son plaisir plutôt que surfer bien haut sur des envolées lyriques et descriptives tout en regardant l’heure et le numéro de la page !

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