Le secret des images, d’Yvon Le Men

Un poème qui résonne aujourd’hui et résonnera demain plus encore qu’hier…

Ces vieilles images sont-elles mortes ? Où sont partis ces visages qui ne sont plus quand ils sont encore devant nos yeux ? Quelque chose a traversé qui nous prend par les yeux, par le cœur. Et même si ce ne sont pas nos parents, peut-être les ont- ils connus ? Peut-être se sont-ils croisés à la sortie de la messe ou dans un café ? Peut-être ne s’aimaient-ils pas ? Peut-être n’étaient-ils pas du même monde ? Mais à coup sûr, ils viennent du même passé. Et ils sont présents devant nous parce que nous sommes là, à les regarder. 

Que disent-ils ? Que la vie ne tient qu’à un fil, qui s’est brisé. Que la vie ne tient que par les yeux qui regardent et voient la vie passer. En noir et blanc, de face ou de profil, un chapeau à la main, une pelle dans l’autre. Ici, ce sont des pauvres et ils sont toujours là. Là-bas, ce sont les riches et ils sont encore ici. Et parfois un enfant sort de l’image, nous invite dans ses secrets. 

C’était le début de la photographie et seuls ceux qui en avaient les moyens pouvaient raconter leurs vies aux images qui revenaient les dimanches et les dimanches. Les autres avaient le droit à une ou deux images par vie. Mais quelles images ! L’une d’entre elles est aujourd’hui sur le mur de la chambre que ma grand-mère va bientôt quitter. Elle s’en va rejoindre la photographie de son mari. Il était plus âgé qu’elle, il est parti en éclaireur, a laissé son regard sur le mur de sa chambre. Un regard bleu horizon, il a fait la guerre. Un regard fier et droit, il a l’air de savoir où il va. Et celui qui porte les yeux ouverts aujourd’hui est celui dont on a fermé les yeux hier. 

Ainsi le temps se renverse et tient, un jour, tout le monde dans la même image : celle qui reste quand les photographes et les photographiés sont partis de l’autre côté des images.

Yvon Le Men, poète français contemporain et intermittent du spectacle.
Poème extrait de : Une île en terre. Les continents sont des radeaux perdus, 1.
(Editions Bruno Doucey, 2016).

par | 4/05/2020

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