Sorti en septembre 2019 chez Rivages/Noir. Traduit du coréen par Lim Yeong-hee avec la collaboration de Lucie Modde Thriller psychologique. 157 pages.

Née en Corée en 1972, Hye-Young Pyun a tout d’abord écrit des nouvelles, dont l’une a remporté un concours à Séoul. Parmi ses romans, Cendres et rouge (2012) et Dans l’antre d’Aoï Garden (2015) ont connu un grand succès ; ils ont été récompensés de prix littéraires prestigieux en Corée et traduit en plusieurs langues.

Quelques lignes suffiront pour évoquer ce thriller psychologique coréen court mais dont les pages (bien remplies car les dialogues sont peu nombreux) recèlent une intrigue efficace et une grande intensité dramatique et provoquent l’inquiétude chez le lecteur.

Ogui ne se remet pas d’un grave accident de voiture dans lequel sa femme a trouvé la mort. Ni physiquement ni moralement. À sa sortie du coma à l’hôpital, il réalise qu’il est totalement paralysé, défiguré, qu’aucun son ne sort de sa bouche quand il essaie de parler. Quand il comprend que son menton tient avec un appareillage métallique, il comprend e même temps qu’il ne peut s’exprimer qu’en clignant d’un œil. Sa belle-mère, veuve et seule au monde maintenant que sa fille est morte, vient lui rendre visite et s’occupe de lui. Une sorte de partage de solitude obligé.

Après des mois d’hôpital, incapable de bouger si ce n’est un petit doigt, mais totalement conscient, il rentre chez lui dans son lit d’hôpital, avec tout son matériel médical, et… sa belle-mère. Elle a décidé de « se dévouer » totalement à lui jusqu’à totale guérison et le prend sous tutelle. Bien décidé à s’en sortir coûte-que-coûte, Ogui se reprend à espérer, à long terme bien sûr. Qui sait, avec beaucoup de chance et plus encore d’efforts de sa part…

Las, les souvenirs de sa vie remontent au fil des jours, plus vite qu’à l’hôpital car la maison et le jardin (qu’il ne peut qu’apercevoir par une petite fenêtre) sont remplis de l’absence de sa femme. Et de son âme. Les réminiscences du passé de leur couple nous montrent une réalité à laquelle on ne s’attend guère : un homme et une femme chez qui l’amour et l’estime s’émoussent à mesure que le temps passe et que la routine s’installe. Les rapports avec ses parents, son père surtout, ne sont guère plus glorieux. En même temps que le passé défile, le présent précaire d’Ogui se détériore. Sa belle-mère a changé. Et s’il avait noté quelques petits détails étranges dans son comportement et ses dires à l’hôpital, le retour à la maison précipite brutalement les choses. Elle ne s’occupe plus ou pratiquement plus de lui et le laisse seul de plus en plus longtemps. Quand elle est présente, elle passe son temps à creuser un énorme trou dans le jardin de sa fille… Ogui se remet à paniquer et à regretter même, parfois, de n’être pas mort « dignement » dans l’accident. Comme sa femme.

En ai-je déjà trop dit ? Je ne crois pas, il y en a autant sur la quatrième de couverture, en plus concis. Mais j’arrête là car le suspense monte insidieusement à chaque page. Lentement mais sûrement la situation se dégrade alors qu’Ogui fait quelques petits progrès.
J’ai lu ce roman d’une traite et demie en espérant, en désespérant, en dévorant les lignes. Jusqu’au final qui tombe, comme le couperet : sur la tête. Ou bien, à côté. J’avoue avoir été en premier lieu déçue par ce dénouement mais me suis rendue après coup à la réalité : il s’agit d’un « vrai » dénouement, forcément élu par l’auteure dès le début, alors que pour nous lecteurs l’issue n’était qu’un « simple » pile ou face… Après, on aime ou on n’aime pas.

Je dirai pour finir que ce roman court mais intense, surtout dans sa dernière partie, s’il nous fait forcément penser à Misery de Stephen King, s’en démarque cependant par les sujets plus généraux que les pensées et les souvenirs d’Ogui introduisent dans sa lutte pour la survie. Le jardin n’est pas seulement un pur thriller psychologique, il est aussi une réflexion (bien tardive de la part de celui qui la fait) sur les mauvais choix de vie et leurs conséquences, et les désillusions auxquels nul ne peut échapper… Et bien sûr, sur l’étiolement du couple qui se termine ici comme bien souvent par deux êtres solitaires vivant sous le même toit. Tout ceci, et d’autres choses que je préfère ne pas dire car le moindre détail a son importance, est exprimé en peu de mots et en peu de pages. L’auteure a l’art de la concision extrême. Le personnage d’Ogui, homme banal dans sa vie, nous devient presque sympathique par les souffrances qu’il endure (le handicap est très bien rendu, tout comme la peur du regard des autres qu’il engendre quand on a perdu le contrôle total de son corps). Et la belle-mère est parfaite dans son rôle.

Un bémol ? Oui. Le jardin est raconté à la première personne par le personnage principal, Ogui, qui en est l’unique voix. Et s’il provoque notre empathie pour lui, ce procédé narratif ralentit le rythme (infirmité oblige ?) de la narration, mais aussi du déroulement trop lent de l’intrigue qui, par contraste, se termine en vitesse sur seulement trois pages.

Un extrait, un seul, sur le sentiment d’injustice et la colère d’Ogui, bien légitimes et plutôt coutumiers de l’humain, à l’idée que le monde continuera sa ronde sans lui :
« Il ne comprend pas que le monde continue à tourner aussi tranquillement, comme si de rien n’était. Alors qu’il est cloué à son lit, le visage et le corps en miettes, les gens mènent la même vie qu’avant. Son accident n’a rien changé au cours des choses. (…) Mais tout le monde s’en fout. Ses congénères n’auront pas d’accident de voiture et ne deviendront pas infirmes. Ce malheur est pour lui seul. Seul son monde à lui s’est effondré. Seule sa vie à li s’st brisée en mille morceaux. C’est pour ça qu’il est en colère ».