Si la littérature devient passion, c’est bien que tout est dans les livres !

Le Gibier, de Nicolas Lebel

Les cinq premières lignes : André Calvicci remarqua soudain que le jour se levait, étirant un filtre, bleuté et froissé sur Paris. Il avait passé la nuit à marcher, puis à attendre, avait oublié les heures et les distances. Le soleil paraissait maintenant presque par surprise. On était le maintenant le 5 mars et tout pouvait se jouer”.
EN DEUX MOTS. Une chasse à courre qui tourne bien vite en chasse à l'homme. Et Nicolas Lebel seul qui tire les ficelles.
Par le 5 Juil 2022
Sorti au Livre de poche en mars 2022. Policier. 453 pages.

Nicolas Lebel
Le Gibier, de Nicolas Lebel 3

Nicolas Lebel, quinqua dynamique parisien de naissance et de résidence, a plusieurs cordes à son arc. Grand voyageur et passionné de littérature, il est tout à la fois enseignant en Ile-de-France, traducteur et écrivain. Il est l’auteur de nombreux romans noirs, notamment une série de cinq enquêtes mettant en scène les mêmes policiers, avec à leur tête l’improbable anti-sympa-thique capitaine Mehrlicht.

Avec Le Gibier, Nicolas Lebel a mis de côté (provisoirement j'espère) cette joyeuse équipe pour la remplacer par un “couple” d’enquêteurs. Lui s’appelle Paul Starski avec un “i “ comme il ne cesse de le dire à tous ceux qui lui demandent. Elle, c'est Yvonne Chen, droite comme un “I” majuscule.

L’histoire est quasiment impossible à résumer et c'est peut-être mieux comme ça. Exit le capitaine Merlicht et son équipe hétéroclite. Place au commissaire Starski, quarantenaire mal dans ses bottes, dans son couple et dans son travail. Comble de malchance pour Paul Starski : son chien est en train de mourir et il n’ose pas le dire à ses filles…
Le commissaire a pour partenaire Yvonne Chen, une jeune femme d’origine asiatique insensible, plus froide que la glace, une femme qui ne montrait rien, rigoureuse dans son travail (sans heures sup’s néanmoins, sans doute un clin d’eoil de l’auteur à la police française) ainsi que dans son temps libre, à une exception près, amusante et tout aussi régulière, que je vous laisse découvrir.

L’intrigue démarre à Paris par une prise d’otages qui très vite se transforme en double meurtre dans le même appartement : un ancien policier (de Bordeaux), André Cavicci, écarté de sa brigade pour une sorte de longue dépression consécutive à sa dernière affaire (non résolue) avec laquelle il harcelait ses collègues. Le second mort est Eugène Vankleber, grand ponte  de Talense & Vankleber, un grand laboratoire de chimie pharmaceutique basé en Afrique du Sud jusqu’à la fin de l’apartheid puis réétabli en France. Tout aussi vite une suspecte est désignée, reconnue par plusieurs personnes sur les lieux du crime : Chloé de Talense. Bien sûr, son innocence est tout aussi vite établie. Ainsi que, par le plus grand des hasards fictionnels, le fait que cette jolie femme est l’ex-petite amie du commissaire, avec qui elle a vécu sept années tumultueuses hachées de séparations. Mais – le hasard fait-il bien ou mal les choses ? – le commissaire apprend ce “détail” le jour où sa femme lui annonce par téléphone… qu’elle le quitte ! Estimant qu’il vit exclusivement avec et pour son boulot.

Afin de révéler a minima un aperçu de l'intrigue, en voici un extrait plutôt explicite et mieux résumé que je ne saurais le faire – c’est la juge chargée de l'affaire  qui parle. Sans rien divulgâcher (traduction ô combien juste et savoureuse du mot anglais spoiler), l'intrigue étant si complexe que ces quelques lignes ne pourraient en aucun cas la déflorer :
“ Je viens de finir de lire le dossier. Cette histoire n'a ni queue ni tête ! Prise d'otage, pas prise d'otage. Suicide, pas suicide. Alibi, pas alibi. Assassinat de l'un par l'autre, puis par un tiers, mais finalement il était déjà mort et c'était un enregistrement... Témoins formels qui se rétractent. La légiste donne une heure de mort puis une autre. L’arme trouvée sur place n'est pas la bonne. La bonne est retrouvée chez la suspecte qui a été cambriolée le matin même… Le commissaire arrête Chloé de Talense puis m'apporte toutes les preuves pour la faire libérer…”.

Bref, si le lecteur ne s’arrache pas les cheveux en cours de lecture, c’est bien grâce à la maestria avec laquelle Nicolas Lebel tient ses personnages et leurs actes… De la première à la dernière phrase. Avec une sacrée surprise pour nous dans les dernières pages et une suite qui fatalement se profile. Elle est sortie d’ailleurs et son titre est prometteur : La capture. Est-ce le début d’une série plus longue ?

L’écriture fluide et spontanée est toujours aussi agréable et  contribue à nous accrocher dès les premières pages. Les dialogues sont toujours percutants, l’humour un peu moins présent peut-être, nouveaux personnages obligent. Le suspense est au zénith. Ne manquent - en tout cas pour moi -, que les expressions fleuries et jouissives du Capitaine Mehrlicht, mais son créateur ne peut pas encore l’avoir mis à la retraite…
Pour ce qui est de la construction, le roman, qui se déroule dans une chronologie linéaire malgré les retours en arrière habilement insérés dans les chapitres, est construit sur le rythme et la succession des phases d’une véritable chasse à courre. Les titres des chapitres sont les noms de ces étapes dont la dernière est, fatalement, l’hallali. Bien malin le lecteur qui s’y retrouvera. Quant à moi je n’en dirai pas davantage.

Mon regard sur le livre. C’est du grand, du très grand Nicolas Lebel. De quoi se soustraire des préoccupations quotidiennes sans affaiblir ses cellules grises. L’investigation, quand elle est possible sur la durée, est très poussée. Le hic pour nos deux policiers, c’est le lien existant depuis l’adolescence entre le commissaire et la suspecte. Un lien qu’il veut garder secret le plus longtemps possible pour ne pas être écarté de l’enquête et qui contribue au suspense, ainsi qu’aux relations entre les deux policiers, pourtant cordiales car Yvonne Chen a vite fait de le deviner et d’en mesurer les conséquences. 

Cette histoire est menée comme une chasse à courre, un des personnages en est d’ailleurs un ardent défenseur-pratiquant-organisateur. Elle en a le rythme, les étapes nommées, la préparation soignée, les rituels et la vitesse éperdue des proies, le gibier dont ne sait jamais qui il est, ni de combien de “personnes” il est constitué. Elle en a la musique, très présente, avec le cor comme instrument basique et, peut-être le clou du spectacle : ses “Carnets de chasse”, sur lesquels nous lisons :
“Vous pourrez y inscrire vos rencontres avec le gibier, mais aussi les bons moments que vous aurez passés avec vos amis, vos collègues, vos chiens et vos chevaux, inscrire sur le papier des anecdotes et les bons moments qui auront émaillé cette journée pleine de rebondissements et d'ambiance. Étape après étape, vous pourriez détailler le déroulement de votre chasse, du rendez-vous à la retraite. Il sera le livre d'or des aventures que vous aurez vécues, le recueil de photos des paysages lointains que vous aurez exploré en France ou à l'étranger. Il contient pour chaque partie de chasse un tableau de chasse permettant de consigner le souvenir de vos exploits et, à chaque étape, une page pour noter vos observations et remarques ainsi qu'un espace pour coller vos photographies : scènes de chasse, portrait de vos amis, images de vos trophées”. Ouf, ce sont les méchants qui utilisent ces carnets et participent aux chasses à courre. Le Gibier est une course effrénée après le temps dans l’espoir d’échapper aux “chasseurs” – et de les identifier pour les services de police. Tous les personnages sont totalement perdus ou semblent l’être, le lecteur bien davantage encore. Impossible de suivre une seule piste longtemps, car les indices qui sont laissés ça et là dans les pages sont si nombreux, si ténus que l’on ne sait quoi en faire. Nicolas Lebel joue aux chats et à la souris avec Chloé de Talense, mais pas seulement semble-t-il. Il nous fait tourner en rond en même temps que ses personnages, perdus eux aussi.

En ce qui concerne le profil psychologique des personnages, bons ou carrément mauvais, certains gagnent à être connus, à condition qu’ils restent en vie assez longtemps dans l’histoire pour que nous nous y attachions… Pour ce qui est des policiers, nous savons que Nicolas Lebel peaufine leur CV de livre en livre et que chaque épisode nous permet d’en découvrir des particularités parfois inattendues, (dans leurs paroles, dans leurs pensées et dans leurs actes). Et j’avoue, pour m'être toujours laissée prendre, que cette méthode fidélise plus encore le lecteur ou la lectrice de polars, comme s’il finissait par y avoir une sorte de complicité entre eux et les membres qui tiennent les rênes de l'enquête, comme s’ils les accompagnaient sans pouvoir les aider, au moins pour les soutenir et les encourager. C’est pour cette raison que je dors avec une grande partie de mes livres et que je les classe par auteur et par “famille” si c’est possible… A fortiori quand les personnages morts rendent visite à leurs vivants.


Outre les liens qui se tissent entre les personnages chargés de l’enquête et la guigne qui semble bien poursuivre Paul Starski, outre le thème la chasse à courre et sa phraséologie qui sous-tend le déroulement de l’intrigue, la partie historico-scientifique concerne un épisode bien plus  grave et troublant : l’Afrique du Sud et ses démons blancs avant et après l’apartheid. Les Blancs, à la fin de l’apartheid en 1990 – Nelson Mandela libéré après vingt-sept ans de prison – ont été poursuivis pour les exactions qu’ils ont commises. Un grand ménage a été fait, “comme au lendemain de tous les conflits”. Les “affaires” du père de Chloé et de ses acolytes étant carrément ignobles, à des lieues de ce qu’elles semblaient être, ils ont pris peur de la commission d’enquête créée par le nouveau gouvernement et sont revenus en France. Nous apprenons entre autres, pas mal de choses sur les armes chimiques (en général  et en particulier). Je ne dirai rien de plus sur ce sujet, si ce n’est que Nicolas Lebel n’y va pas par quatre chemins, qu’il connaît ses sujets, et qu’il nous n’a pas de mal à nous persuader sur le fond… 

Olivier Norek et Nicolas Lebel
Les deux font la paire.

Et pour finir, je dirai qu’à l’instar de tout “bon” auteur de thriller-roman noir-polar qui respecte son lecteur, Nicolas Lebel entremêle les thèmes dans ses romans. Aujourd’hui, le “noir” n’est plus le signifiant d’un Agatha Christie ou d’un San Antonio. La politique, la science, la pandémie, l’écologie, la technologie et l’Histoire se diluent dans l’histoire, à moins que ce ne soit l’inverse. Comme le dit si bien l’auteur dans sa note de l’auteur, à propos du chapitre 46 (écrit en novembre 2019) où il est question des virus et de la panique qu’ils engendrent : “... Et l’auteur de polar est poreux”... Nicolas Lebel n’est pas pour rien le super copain d’Olivier Norek. Qui se ressemble…

 Pour tout cela, bien sûr, Le Gibier est un sacré coup de cœur. Sursauter, apprendre, rire en lisant, le plaisir de lecture est complet. Quoi qu’il en soit, si j’ai été happée du début à la fin par ce thriller insensé, le Capitaine Grenouille m’a rudement manqué, lui et toute son équipe. Je crois que je vais bientôt me pencher sur le numéro trois avant de lire La capture. En espérant à fond que le Commissaire Merlicht soit toujours de ce monde, ce que je  ne souhaite pas savoir à l’avance car qui lira verra.

ALORS, A QUOI CA SERT DE LIRE ? Ici, parce que Nicolas Lebel a dit en interview (Télérama) : “LE POLAR EST UNE LITTÉRATURE DE L’INDIGNATION”. Et que chacun de nous devrait être indigné…

UN EXTRAIT, UN SEUL, QUI N’A RIEN À VOIR AVEC L’HISTOIRE, 
Pour le plaisir de rire, une réflexion sur les fourrières, presque une définition :

“Les fourrières sont des lieux de colère. Personne ne s'y promène par plaisir. On y vient persuadé d'avoir subi une injustice au plus haut niveau, une injustice d'État, déterminé à obtenir réparation. On y vient gonflé d'indignation, prêt à parler haut, à insulter, à en venir aux mains peut-être, parce qu'on se refuse à être la victime d'un système lourd et aveugle. Les fourrières sont aussi des lieux de résignation, soit parce qu'on accepte après tout d'être la victime d'un système sourd et aveugle, soit parce qu'on travaille pour lui et que chaque jour, confronté à la vindicte, on entend les mêmes rengaines et justifications : “Mais je vous jure que j'étais bien garé !”, “Quel panneau ?”, ”C'est un vieux bateau, la mairie n'a pas encore fait le trottoir !”,  “Il n’y a jamais de livraison !”, “ Mon voisin n'a pas de voiture, alors sa sortie de garage…”, “Mais je gênais qui ?... Toute la journée à souhaiter être sourd et aveugle. Ou mort.
Les fourrières sont des lieux où l'humanité meurt chaque jour”. 

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