L’autre Rimbaud, de David Le Bailly

EN DEUX MOTS. Un coup de cœur qui m'a conquise par l’écriture, la justesse des mots, la pudeur de l'enquêteur…. et sa ténacité.
Sorti en août 2020 chez L’Iconoclaste. 366 pages. Roman-enquête biographique.

L’auteur. David Le Bailly, né à Paris, est un journaliste d’investigation. Il a travaillé successivement pour La Tribune, Paris Match et Le Nouvel Observateur.
En 2014, il publie La captive de Mitterrand dans lequel il brosse un portrait d’Anne Pingeot.
Le voici présent dans cette dernière rentrée littéraire avec L’autre Rimbaud paru chez l’Iconoclaste.

David Le Bailly a écouté un jour, sur France Culture, Pierre Michon raconter qu’il avait renoncé à écrire sur Frédéric Rimbaud, le frère inconnu du célèbre Arthur… Cette écoute et cette troublante photo des deux frères, qu’une seule année sépare, en communiants ont été ses points de départ.
Troublante car Frédéric le loser a été effacé
afin de laisser toute la place à qui de droit.
Effacé sur la photo, mais pas seulement…

Nous plongeons dans cette enquête, dans ce roman-enquête, avides d’en apprendre plus sur ce laissé-pour compte que l’auteur nous rend attachant. David Le Bailly a rédigé ce livre en résidence d’écriture à Charleville-Mézières à deux pas de la chambre qui a vu grandir les deux frères, sur place pour mener au mieux son enquête… et pour en faire un chef-d’œuvre inspiré !

Des passages de fiction alternent avec des passages journalistiques (en italique) dans lesquels il nous fait part de ses recherches – d’autant plus ardues que la mère et la sœur avaient tout fait pour effacer le malheureux Frédéric -, de ses avancées, de ses échecs, de son avis aussi sur cette incroyable famille Cuif-Rimbaud.

A souligner aussi que son avis de fin psychologue est intéressant. Sur la fratrie d’abord : comment deux frères si proches pendant l’enfance (de beaux passages sur leurs jeux, vadrouilles dans la campagne ardennaise émaillent le récit) peuvent-ils s’éloigner autant à l’âge adulte ?

Le portrait sans concession qu’il nous livre de leur mère est à frémir. Femme terrienne accrochée à ses biens, elle s’est battue avec ses frères, a chassé son mari, a effacé, renié, dépossédé Frédéric (selon les termes de l’auteur), s’est acharnée sur lui, lui refusant le droit au bonheur, idolâtrant Arthur (enfin, jusqu’à un certain point car elle n’a jamais daigné lire son œuvre !). Elle est également mauvaise et crainte de tout le voisinage, allant jusqu’à le priver à l’accès d’une source se trouvant sur ses terres ! Chrétienne oui, mais le cœur complètement sec !
La sœur Isabelle, restée trop longtemps sous son emprise, a hérité de son odieux caractère et va poursuivre l’œuvre d’effacement de la mère. Allant jusqu’à priver Frédéric des droits d’auteur du poète à sa mort, elle a voulu expurger les écrits de son frère de tout ce qui lui paraissait indigne d’un chrétien.

Au passage bien évidemment nous côtoyons Arthur. Si personne n’ignore plus son côté poète maudit et son aventure avec Verlaine, l’on apprend à quel point il a pu devenir détestable, injuste dans sa famille… Il fait plus que passer, pourtant David Le Bailly le relègue ici à la seconde place.

Quant à la fin, je l’ai adorée ! Certainement fictive – comment l’auteur aurait-il pu savoir ? -, c’est une fin qui fait froid dans le dos… Impossible décidément, dans cette famille, d’échapper à la mère et à la justice divine ! Une fin somme toute très romanesque.

Ce livre est un véritable coup de cœur. J’ai été conquise par l’écriture, la justesse des mots, la pudeur de cet enquêteur…. et sa ténacité car il a bel et bien réussi à défaire ce travail ignoble d’enfouissement accompli par la mère et la sœur de notre loser !

Ces quelques extraits pour tenter de restituer quelque peu l’atmosphère
de ce roman envoûtant.

« Elevés ensemble, partageant la même chambre, les mêmes jeux, les mêmes punitions, les mêmes révoltes contre la mère. Arthur, sûr de lui, secret, méfiant ; Frédéric, affable, franc, dévoué. Longtemps, le second fut le seul public du premier, et Frédéric se souvient bien de leurs veillées, quand, chandelle éteinte, Arthur, d’une voix trépidante et aiguë, lui lisait ses poèmes ».

« Terres déclives, herbeuses, points de vue plongeant sur des clochers assoupis ; routes tournoyantes et ombragées ; troupeaux suspendus sur les plateaux inclinés, assommés par le soleil ».

« Aidée par Isabelle, la mère avait dévoré ses fils. Les deux femmes s’étaient emparées de l’œuvre d’Arthur, en avaient détourné le sens et l’esprit. De lui, Frédéric, elles avaient pris le peu qu’il avait laissé, ses enfants. L’un et l’autre avaient capitulé. Arthur avait arrêté d’écrire à vingt ans, avant de se consumer dans ces pays arides où rien ne poussait. Frédéric, lui, avait fini par se ranger sous la loi des Cuif, la loi du silence, reddition sans condition. »

par | 23/11/2020

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