L’appel de la forêt, de Jack London

EN DEUX MOTS La ruée vers l’or dans le Yukon à hauteur de Buck, un chien à la vie confortable, aimé par son maître mais qui, volé, devient chien de traîneau et découvre la cruauté humaine, le travail harassant et les combats de chiens. Plus tard, malgré l’amour intense d’un nouveau maître, il commence à ressentir l’appel de la nature, même s’il comprend d’instinct qu’il faut là aussi tuer ou être tué. Résistera-t-il à cet appel impérieux ?

Les cinq premières lignes : « Buck ne lisait pas les journaux, sinon il aurait su que cela risquait de barder, pas seulement pour lui, mais pour tous les chiens de la côte, à forte musculature et longs poils chauds, du détroit de Puget à San Diego. Des hommes, qui cherchaient à l’aveuglette dans les ténèbres arctiques, avaient découvert un métal jaune, et des compagnies de paquebots et de navigation claironnaient la trouvaille…

par | 15/05/2020

L’appel de la forêt, comme Croc-Blanc et bien d’autres romans de Jack London, a fait l’objet de nombreuses parutions au fil du temps. Sans cesse lues et relues. J’ai pour ma part lu la version Folio Junior (Gallimard, Collection Textes classiques) sortie en 2018. 184 pages (avec les notes et le carnet du traducteur). Traduit de l’anglais par Frédéric Klein (titre original : The Call of the Wild), il est aussi le premier vrai succès commercial de Jack London.

L’auteur. Jack London (1876-1916) a vécu quarante ans. Mais en quarante ans, comme s’il avait toujours su qu’il allait mourir jeune, il a vécu plus que n’importe qui en soixante ou quatre-vingt. À toute allure et en autodidacte, une sorte d’hyperactif avant la lettre, un touche-à-tout misérable, curieux et exalté. Il a tout commencé très tôt : après une enfance pauvre et peu scolarisée, il fait son éducation dans les livres qu’il dévore avec passion à la bibliothèque. Très vite il décide de travailler pour s’acheter son propre bateau ; il fait des petits boulots et pille des fermes d’huîtres, tout en allant à l’école. Dès 1890 il doit nourrir sa famille et commence à travailler durement et à écrire par des récits de la mer.

À 18 ans il « voyage » à pied au Canada et aux États-Unis et racontera ses voyages dans Les vagabonds du rail. Puis il tente de faire des études universitaires qu’il abandonne faute d’argent. Il s’inscrit au parti socialiste et s’engage politiquement en participant à la marche des chômeurs sur Washington en 1894.

Tous ses écrits seront inspirés par ses voyages en mer, la vie animale et les grands espaces naturels ; celle des pionniers, des chômeurs ainsi que la ruée vers l’or dans le Klondike, dont il est question dans L’appel de la forêt, où il attrapera le scorbut, maladie récurrente depuis les premiers transports maritimes au XVème siècle. Il meurt à 40 ans, malade et épuisé par une vie trépidante et exaltée, laissant une œuvre littéraire abondante et de grande qualité dont un roman autobiographique Martin Eden, adapté l’an dernier au cinéma par Pietro Marcello, avec Luca Marinelli dans le rôle-titre. Film que je visionnerai après avoir lu le roman, j’aime bien faire les choses dans cet ordre-là. Et le roman c’est pour bientôt, à condition que je le tire au sort dans une PAL…

L’appel de la forêt, c’est l’histoire d’un chien. Un chien qui s’appelle Buck. Oui, Buck est un nom d’homme et Buck est un chien. Il n’empêche, le personnage principal de ce livre, c’est lui. Lui qui raconte son histoire, lui qui a la parole et excelle à s’en servir. Il a d’ailleurs un riche vocabulaire et un sacré sens de la mise en phrases. Enfin, jusqu’au moment où je me suis dit : mais non, Buck ne parle pas, il n’est pas le narrateur. Le narrateur c’est l’auteur, c’est Jack London. L’illusion est facile, vous verrez. Car non seulement Buck ressent les choses, raisonne et « parle » comme un humain mais il est de toutes les scènes.

L’histoire de Buck le chien de traîneau malgré lui est celle de nombreux chiens de traîneaux malgré eux à la même époque et durant des siècles. Ils sont forts, musclés, ils ont une fourrure longue et chaude… ils sont la plupart du temps volés et vendus au plus offrant. C’est le cas de Buck qui mène une vie tranquille au moment où un aide-jardinier le vole et le revend à des chercheurs d’or pour rembourser ses dettes de jeux.

En guise de dressage, il connaît les coups (le gourdin, terrible), la faim, l’enfermement dans une cage jusqu’à passer de chien rebelle à chien obéissant parce que « l’homme armé d’un gourdin faisait la loi, c’était un maître auquel il fallait obéir, mais sans forcément faire preuve de servilité ». Le travail ardu, les combats de chiens, il en verra de toutes les couleurs et son corps comme son âme, car il a une âme, seront couverts de cicatrices indélébiles.

Jusqu’au jour où John Thornton le sauve alors qu’il allait mourir sous un dernier coup de gourdin. John, son futur maître, aimé et aimant, est juste et droit avec les hommes et les animaux. Cette rencontre sera un vrai coup de foudre partagé, qui se transformera au fil du temps en une communion parfaite, constituée de compréhension, d’affection et de respect mutuels.

Ce grand amour suffira-t-il pour détourner Buck de « ce commandement issu des profondeurs du Temps » : l’appel impérieux de la forêt, l’appel des siens et de leurs lois. Ce mystère de la forêt dans laquelle il devient, quand il y entre, une créature sauvage qui chasse pour manger. « Cet autre monde qui persistait en sa mémoire ».

Je vous laisse découvrir l’histoire de ce chien au grand cœur qui, s’il m’a amusée, m’a aussi bien des fois émue aux larmes, de la première à la dernière page. Le livre est court, dense, bouleversant de bout en bout. Mouchoirs en papier nécessaires dans les dernières pages.Côté style, de magnifiques descriptions de la nature, des dialogues brefs, incisifs et clairs. La véritable prouesse stylistique de ce roman est d’avoir quasiment réussi à nous faire croire que Buck en est le véritable narrateur alors qu’il n’est « que » le véritable personnage principal. Au point que l’on puisse parfois confondre l’homme et l’animal. À noter que ce point de vue est extrêmement moderne pour l’époque – Buck se charge aussi des descriptions des sites traversés par l’équipage, même quand le danger est présent.

Si L’appel de la forêt était écrit aujourd’hui, Buck pourrait être vraiment le narrateur, comme ce fut le cas plus récemment dans Une vie de chien de Peter Mayle (1999), Dernière caresse de Catherine Guillebaud (2011) qui lui se lit un mouchoir sur les yeux du début à la fin, entre autres… Dans ce dernier roman, le vieux héros philosophe et sentimental Mastic des Feux mignons, c’est son nom, a « déjà une patte dans la tombe » et entreprend d’écrire son « autobiographie » afin de laisser une trace de son passage dans le monde des terriens. Il se paye le luxe, même, de raconter sa propre mort sans pathos inutile.

Mon regard sur le livre. Voilà combien de mois, voilà combien d’années que je me réfère à Jack London pour qualifier un texte de véritable « nature writing », d’hymne à la nature sauvage, d’ode au monde animal, de pur plaisir de l’imaginaire, pour évoquer des descriptions grandioses, de l’aventure épique, de grands espaces forestiers et maritimes… Des années que je note que les écrivains contemporains (américains, amérindiens ou même français) dont les thèmes sont l’aventure et le monde sauvage, sciemment ou non, s’en inspirent, toujours et de plus en plus dans leurs romans. Au hasard et pêle-mêle Joseph Boyden, Emmanuelle Pirotte, Richard Wagamese, Lionel Salaun, Jacques Kerouac, Richard Wright, Jean-Paul Dubois ; leur maître à tous Jim Harrison et toutes les nouvelles voix américaines, sans oublier ceux que j’oublie ici de citer. Il était tous ceux-là avant leurs lettres… Et la référence est amplement justifiée.

A-DO-RÉ ! C’est le juste mot. J’ai adoré ce roman. Tout ce qui fait son charme, c’est le « personnage » de Buck qui m’a conquise, au bas mot. La performance de Jack London a été de mettre les animaux et les humains à la même hauteur. Pour leurs sentiments, leurs pensées, leurs déductions, leurs calculs, leurs comportements. Ici les animaux « sont » des hommes et inversement. Et le plus sauvage n’est pas forcément celui qu’on croit. La seule différence notable est physique (hormis le langage et encore, Buck « parle » avec ses aboiements !) : l’homme n’a que deux pattes, il est debout sur ses membres inférieurs, ses bras ne lui servant pas pour marcher. J’allais oublier : l’homme est aux commandes et l’animal obéit mais ils vivent la même histoire et cohabitent sur les mêmes lieux en faisant le même travail dans les mêmes conditions. A eux tous, ils forment un équipage, une véritable micro société.

L’auteur s’identifie quasiment à son héros : Buck a une vie difficile, de misère souvent, il travaille dur et ne mange pas toujours à sa faim, tout comme son créateur. Jack London a lui-même été chercheur d’or au Klondike, affluent du Yukon, qui a donné son nom à une région située entre le Canada et le nord-ouest des Etats-Unis. Dans les pages du roman, Buck participe, à sa hauteur et du mauvais côté lui aussi, à la ruée vers l’or du Klondike,

Si l’aventure (et les mésaventures) sont au rendez-vous, L’appel de la forêt, ne se résume pas à ce genre romanesque, il est d’abord un formidable roman et un « nature writing » sur fond de ruée vers l’or. C’est presque une histoire d’initiation au cours de laquelle Buck passe du confort et du farniente absolus dans la maison sur laquelle il règne en « maître » à un dur travail forcé qu’il n’a pas choisi, avec obligation d’obéir aux ordres des maîtres, qu’ils soient justes ou pas.
Le roman permet de réaliser combien les chiens (au même titre que les chevaux ou même les bœufs) ont été utilisés par l’homme pour exécuter des tâches pénibles et difficiles. Jack London leur rend un hommage d’autant plus vibrant que la ruée vers l’or n’était pas vraiment une cause juste et valeureuse.
Nous découvrons que les chiens au service de ces hommes forment une véritable société canine qui obéit aux mêmes règles que la société humaine, règles qui évoluent avec les circonstances de vie. Buck comprend très vite que la faim finit par devenir la fin qui justifie les moyens. Il fallait obéir pour manger un peu, parce que « le gourdin de l’homme au gilet rouge l’avait fait pénétrer dans un monde régi par des lois plus fondamentales et plus primitives ».

Enfin et surtout, L’appel de la forêt est un merveilleux roman d’amour. Les bons sentiments pullulent dans les pages. Amour, amitié, tristesse, joie, solitude, reconnaissance et combien d’autres étreignent le cœur des chiens au moins autant que ceux des hommes. Toujours à la gloire de « l’animal Buck », l’auteur dépeint l’amour de Buck pour son maître John Thornton comme s’il s’agissait d’un amour humain.
Nous lisons page 109 : « Pour la première fois, il connaissait l’amour, l’amour authentique et passionné. (…) L’amour fiévreux et brûlant, l’amour qui est adoration et folie, il avait fallu John Thornton pour l’éveiller en lui. (…) Lui veillait au bien-être des siens (ses chiens) comme s’ils avaient été ses propres enfants, parce qu’il ne pouvait s’en empêcher. Et il allait plus loin. Il n’oubliait jamais de les saluer gentiment, de leur dire un mot d’encouragement ; et s’asseoir pour bavarder longuement avec eux – ce qu’il nommait « rigolade » – faisait son bonheur autant que le leur. Il avait une manière bien à lui de saisir brutalement la tête de Buck entre ses mains, de reposer sa propre tête sur celle de Buck, de le secouer dans tous les sens, en l’appelant de vilains noms qui étaient pour Buck des mots d’amour. Buck ne connaissait de plus grande joie que cette rude étreinte et ce bruit des injures murmurées, et à chaque secousse, il avait l’impression, si grande était son extase, que son cœur allait bondir hors de sa poitrine. Et quand, libéré, il s’élançait sur ses pattes, sa gueule riait, ses yeux parlaient, sa gorge vibrait d’un son qui ne pouvait s’exprimer, et il demeurait ainsi sans bouger ; alors John Thornton s’écriait avec respect : « Bon Dieu, il te manque que la parole ! ».

N’est-ce pas là une scène d’amour entre êtres du même « genre » ? Les sentiments sont aussi forts et s’expriment de la même façon. Nous savons que les chiens sont particulièrement capables de ressentir des sentiments d’amour puissants (entre eux, y compris quand ils étaient des loups, ou envers les humains, même quand ces derniers ne le méritent pas). Entre John et Buck c’est l’osmose parfaite. Buck parle comme un homme et John, pour épargner un dernier coup de gourdin fatal à Buck, « pousse un cri inarticulé qui ressemblait davantage à un cri d’animal qu’à celui d’un homme ».



Quant à la réciprocité, la voici deux paragraphes plus loin : « La plupart du temps, l’amour de Buck prenait la forme de l’admiration. Bien qu’il devînt fou de joie quand Thornton le touchait ou lui parlait, il ne recherchait pas ces témoignages d’affection. Contrairement à Skeet, qui avait l’habitude d’enfoncer son museau sous la main de Thornton et qui poussait, poussait jusqu’au moment où il la caressait, ou à Nig qui s’approchait doucement et laissait reposer sa grande tête sur les genoux de l’homme, Buck se contentait d’adorer à distance. Il pouvait rester étendu des heures, plein d’un enthousiasme vigilant aux pieds de Thornton, à regarder son visage, à y penser sans cesse, à l’étudier, à suivre avec l’intérêt le plus passionné chacune de ses expressions fugaces, chacun de ses mouvements, de ses changements de physionomie. (…) Souvent, si intense était la communication dans laquelle ils vivaient, que la force du regard de Buck fixé sur lui obligeait John Thornton à tourner la tête – alors l’homme lui rendait son long regard, sans parler, et l’amour qu’il nourrissait dans son cœur rayonnait dans ses yeux, comme c’était aussi le cas pour Buck ».

Et ça continue mais je ne peux pas tout citer. Cet homme-là n’est pas un loup pour son chien. Et l’amour qu’il porte à Buck rattrape bien pour lui toutes les violences qu’il a subies auparavant.
Jack London ne se contente pas de créer des liens forts entre John et ses chiens, Buck en première instance. Il fait également de nombreux parallèles entre l’homme et l’animal. Il va jusqu’à penser que les chiens ont une conscience, voire une prescience pour Buck, capable de deviner l’humeur de son maître et d’en tenir compte. Avec son trop-plein d’amour, Buck a le pouvoir de nous émouvoir aux larmes.
Quoiqu’il en soit, aborder le monde des humains par le prisme des chiens qui les servaient à l’époque nous donne à réfléchir sur la place et le rôle de nos animaux de compagnie (et les autres) ainsi que sur nos propres travers. Plutôt rare pour l’époque (et ses us) de l‘auteur.



Pourtant, si beau soit-il, ce roman m’a parfois semblé difficile à lire. Certaines scènes : les coups donnés aux chiens par les hommes, les combats de chiens (certains allant jusqu’à la mort du moins fort) m’ont révoltée et attristée. « L’homme est un loup pour l’homme », dit-on. Ici, il est un loup pour le loup car l’ancêtre de tous les chiens est le loup. Guère plus glorieux pour l’animal debout sur ses seules pattes arrière… Jack London dénonce déjà la violence faite aux animaux et continuera de le faire dans toutes ses autres fictions. Pas étonnant que cet amour des animaux qui s’ajoute à son grand respect de la nature (rare à l’époque de la Conquête de l’ouest où seul comptait la soif de richesse) fasse de Jack London et de ses romans un précurseur de ceux qui nous enchantent aujourd’hui dès lors qu’ils glorifient la nature, le monde animal et ceux qui les respectent (les Amérindiens, les Africains entre autres « sauvages » aux yeux des hommes blancs). Car, il ne faut pas l’oublier, cette histoire est pour Buck L’appel de la forêt.


QUELQUES BELLES PHRASES DANS UNE SEULE DESCRIPTION
La nature, elle est belle, elle est sauvage, comme ici dans cette unique et longue « peinture en pointillés » si belle et pourtant si simple, sans grande envolée mais remplie de bruits, de mouvements et de couleurs :
« Toute la journée flamboyait de l’éclat du soleil. Le silence spectral de l’hiver avait cédé la place au grand murmure printanier de la vie qui s’éveille. Ce murmure s’élevait de toute la contrée, empli de joie de vivre. Il provenait de tout ce qui vivait et se déplaçait de nouveau, de ce qui était mort et n’avait pas bougé durant les longs mois de gel. La sève montant dans les pins. Les saules et les trembles laissaient percer leurs jeunes pousses. Arbustes et plantes grimpantes mettaient leur costume de verdure tout frais. (…) Perdrix et piverts donnaient de la voix et du bec dans la forêt. Les écureuils jacassaient, les oiseaux chantaient, et haut dans le ciel cacardaient les oies sauvages remontant du sud, qui fendaient l’air en triangles impeccablement formés.
De la pente de chaque colline s’écoulaient le filet d’eau, la musique d’invisibles fontaines. Tout se dégelait, se courbait, se cassait. Le Yukon s’efforçait de se libérer de l’étau de glace qui l’enserrait. Il était rongé par en dessous, et au-dessus par le soleil. Des poches d’air se formaient, des fissures apparaissaient et s’élargissaient, de minces sections tombaient entières dans la rivière ».

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