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SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

La vie est une chose étrange ⇜ Donal Ryan

Diogenes Verlag - Donal Ryan

Donal Ryan, né à Tipperary, Irlande, en 1976, a rencontré en France un grand succès d’estime pour son premier roman, Le cœur qui tourne, élu « Meilleur livre de l’année » dès sa parution en Irlande, entre autres prix et nominations. C’est Paul Lynch qui m’a donné dans une interview l’envie de le lire. Impossible pour moi de ne pas suivre les conseils de ce dernier. Bien m’en a forcément pris.
Après le poignant Tout ce que nous allons savoir, les précédents et les suivants, celui-ci est le cinquième opus romanesque de Donal Ryan traduit en France, toujours chez Albin Michel, dans la collection Les Grandes Traductions dirigée par Francis Geffard.
De livre en livre, Donal Ryan est de plus talentueux dans l’écrit, sur des sujets variés, et bienveillant dans l’âme. J’espère qu’il continuera de nous régaler l’esprit et de nous “tourner le cœur” avec d’autres merveilles littéraires. 

Nous sommes en 1973, dans un petit village de campagne du comté de Tipperary, dans le centre sud de l’Irlande. La famille Gladney y vit paisiblement depuis des générations dans un petit cottage qu’elle loue au propriétaire de la ferme et ses terrains, les Jackson.
L’histoire commence alors que Moll, la fille unique de Paddy et Kid Gladney, prend le large un matin tôt sans prévenir quiconque, une vieille valise empruntée à sa mère à la main, laissant un père et une mère éplorés et médusés. D’après le conducteur du bus, elle a pris ce dernier pour Negah, puis le train pour Dublin.

Pendant des années, elle ne donne aucune nouvelle. Ses parents finissent par la croire morte après l’avoir crue enceinte et au village, pendant un temps, les commentaires vont bon train sur les raisons de son départ.

Alors, quand elle revient cinq ans après… Eh bien, après l’euphorie des parents viennent les questionnements puis les réponses et les commentaires qui vont toujours aussi bon train, cette fois sur le retour de la fille prodigue… Je n’en dirai pas plus car l’histoire est si belle qu’il ne m’appartient pas d’en dévoiler davantage.

Commençant factuellement avec le départ de Moll Gladney, La vie est une chose étrange se déroule comme une fresque familiale sur trois générations, avec des allers-retours sur une quarantaine d’années de part et d’autre des seventies.

La vie continue son cours avec son lot de surprises bonnes ou mauvaises, un suspense surgit, auquel on ne peut s’attendre – à moins d’être plus futé que moi : en reparcourant le roman pour en faire la chronique j’ai trouvé des indices, habilement semés mais présents – , les choses s’éclaircissent lentement sous nos yeux, tel un puzzle qui dévoile une image évidente, les secrets se découvrent peu à peu et une fin bouleversante nous fait refermer le livre les yeux mouillés, le cœur plein d’empathie et de nostalgie. 


Le roman est aussi bellement traduit qu’écrit. Le style se fait ample dans les descriptions et dans les propos parfois exubérants des personnages (Kit et Paddy notamment), simple et réfléchi quand s’expriment les plus jeunes, sérieux pour évoquer les problèmes sociétaux (la richesse des uns, la pauvreté des autres à la campagne comme à la ville) et l’omniprésence de la religion. Sobre, enfin, tout en pudeur et retenue pour exprimer le plus intense : les sentiments. 

Un regard sur le livre. Ouvrir un livre de Donal Ryan, c’est une promesse : l’assurance de ne pas lire la même chose que la fois d’avant. Et celle aussi que nos yeux fatalement seront brouillés de larmes.
Promesse tenue ici encore. Après le généreux et poignant Par une mer basse et tranquille, après un recueil de nouvelles, Soleil oblique, sorti l’an dernier en France, La vie est une chose étrange  nous emporte dès les premières pages, dès les premières lignes.

En tout premier lieu, la galerie des personnages au grand complet. Ce sont eux qui nous emportent dans leur vie et que l’on ne veut pas laisser le livre refermé, souhaitant davantage de pages.

Une fois n’est pas coutume, tous ou presque tous les hommes – à l’exception d’un seul, il en faut bien un -, sont bons, aimants, travailleurs et loyaux. Deux d’entre eux forcent même notre admiration avec leur cœur “gros comme ça” : Paddy et Alexander. Et cela sans une once de manichéisme, sans leçon de courage, en toute modestie. Un troisième, plus jeune et plus tourmenté, est prometteur d’amour lui aussi et nous bouleverse jusqu’aux larmes.

Quant aux femmes, elles sont trois à tenir le haut du pavé et le cœur de l’histoire. Kit rivalise avec son mari Paddy pour ce qui est de la générosité et les plus jeunes, leur fille Moll et leur voisine-épouse du propriétaire Eleen Jackman, pour les principales, se révèlent moins vite à nous, pliant sous les conventions sociales, financières et religieuses. Et les secrets de famille… Nous les apprécions davantage à mesure que progresse leur histoire.

L’auteur a choyé ses personnages, comme il le fait dans chacun de ses romans. Il nous en donne un portrait psychologique fouillé et bienveillant, sondant leur âme au plus profond pour en extraire l’intime toujours et parfois l’indicible. Et leurs secrets, quand ils en ont, ne font que renforcer la sympathie qu’ils suscitent, en nous permettant de mieux les comprendre dans leurs pensées et leurs comportements.

Forcément, avec de tels personnages, les sentiments forts s’expriment, l’amour est présent à chaque page et dans chaque cœur. La vie est une chose étrange est avant tout un grand roman d’amour. Un grand roman d’amours. Kit dit de sa maison qu’elle est “emplie d’amour” et c’est une vérité. J’ai rarement lu une histoire d’amour aussi belle. Les amours et les amitiés sont fortes et pudiques, tendres et durables. Sincères, toujours… Belles à envier ! Les conditions de vie ne sont pas toujours faciles, les problèmes ne manquent pas, la religion est moquée mais acceptée, et l’amour est dans tous les cœurs. Sans aucune mièvrerie, sans pathos inutile. 

Autre point fort du roman, moins romanesque que l’amour : la religion. Nous sommes en Irlande au début des années soixante-dix, dans une bourgade rurale. La religion catholique a une place prépondérante qui n’a pas faibli depuis des décennies. Un exemple anecdotique, les policiers sont toujours accompagnés du prêtre pour interroger les familles ou leur apporter des nouvelles, principalement les mauvaises. Ce poids de la religion et de l’église se fait sentir dans la vie de tous les jours et la messe du dimanche réunit pratiquement tous les villageois. Ne pas y aller et partir avant la bénédiction finale est très mal vu. Mais dans les familles on ne prie pas qu’à la messe, les prières se disent à la maison à toute heure et en toute circonstance. Pour demander, pour remercier, pour célébrer un saint ou un événement, le Seigneur et la Sainte-Vierge sont priés. Au point que le tandem religion-église est censé régir la vie des croyants et que les lois civiques “semblent” s’appuyer sur celles de la Bible. Kit, la plus croyante-pratiquante de tous peut-être, fait quand même des écarts amusants, visitée quotidiennement par son mari Paddy décédé, avec lequel elle converse le rosaire à la main, en des passages sur le spiritisme courts mais très intéressants. 

Alors, oui, je dirai pour finir que ce roman est une véritable merveille, un grand coup de cœur pour moi, et pour vous à coup sûr. Aussi beau que sa couverture tout en camaïeu de gris qui n’est pas sans rappeler les anciennes cartes postales en noir et blanc et qui montre de dos un personnage masculin essentiel, Paddy, facteur le matin et “régisseur” de la ferme qu’il loue l’après-midi. Tout est là pour réjouir le lecteur : pratiquement pas de violence et des sentiments forts omniprésents. Un suspense montant, aussi, et je n’ai rien vu venir…

La guerre avec l’Angleterre est en tache de fond, filigranée seulement mais on est à la campagne et dans le centre sud du pays, alors la tache est pâle et très légère.
La vie est une chose étrange est un livre qui fait réellement du bien à lire (et surtout pas un « feel-good » !). C’est de l’émotion pure qui procure un plaisir de lecture rare et trop court.
A votre place, si vous avez la chance de ne pas encore l’avoir lu, je le mettrais dans ma valise, tout en haut de la pile si pile il y a…

UN BIEN BEL HOMMAGE A LA CAMPAGNE IRLANDAISE,
que Donal Ryan connaît si bien

“Une rose blanche d’églantier jaillissait en silence de la haie épineuse qui flanquait le portail, une mince file de primevères et de passerages jaunes, vertes et blanches, s’étirait en bordure du chemin jusqu’à l’échalier, près de la barrière du milieu, et toutes les fleurs tremblaient sous la brise”.

Un Londonien qui découvre un village irlandais :
“Tout ce vert autour. Partout du vert, des arbres luxuriants, des haies tachetées de vert clair ou foncé et de toutes les nuances, des prairies et des collines ondoyantes à perte de vue, la ligne argentée d’un lac en contrebas, et sur l’autre rive, sous l’horizon bleu, blanc et gris, encore du vert, encore des collines verdoyantes et des forêts. Des rivières de fleurs éclatantes surgissant de l’herbe le long des routes et des chemins. Des branches lestées de fruits émergent des haies, épanouies, bourdonnantes, ruisselantes de vie.. Même la pluie avait des reflets verts. L’inversion du rapport entre le béton et la verdure, les arbres et les fleurs était étourdissante : c’était presque trop”. 

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