Sorti en mai 2012 aux Editions de l’Archipel. 426 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Irlande) par Laurent Bury.

L’auteur. John Boyne est né à Dublin en 1971. Il y vit toujours. Ayant commencé très tôt à écrire, après ses études universitaires à Norwich, il devient critique littéraire et publie indifféremment des articles pour The Irish Time, des nouvelles et des romans. Pour la jeunesse et pour les adultes. Plusieurs ont obtenu des prix littéraires prestigieux. Le roman qui a fait décoller les ventes et fait parler de lui au niveau international est sorti en France en 2006 chez Gallimard jeunesse : Le garçon en pyjama rayé, livre qu’il faudrait offrir à tous les collégiens de notre entourage. C’est en cherchant Les fureurs invisibles du cœur, son dernier roman paru, que je me suis souvenue de celui-ci, en attente depuis sa sortie pratiquement sur une étagère. Je ne tarderai pas à revenir aux Fureurs

EN DEUX MOTS
Amour avec un très grand A, contexte historique réaliste, émotion, mystère, tout est intense dans cette fiction mêlant une histoire et l’Histoire, des personnages fictifs à d’autres ayant existé. L’auteur joue sur le mystère toujours entier entourant l’exécution de la famille Romanov à Ekaterinbourg pendant la Révolution russe, pour en faire une œuvre romanesque originale et finalement plausible englobant presque un siècle.

Comme il arrive souvent aujourd’hui, l’histoire commence par la fin. Le premier chapitre s’ouvre en 1981 à Londres, alors que Gueorguei Yachmenev est à l’hôpital au chevet de sa femme Zoïa atteinte d’un cancer en phase terminale. Après plus de soixante années de vie commune, tous deux forment un couple touchant, aussi uni et amoureux qu’au premier jour et partageant depuis toujours un secret fou et jamais révélé. Ils ne sont pas Gueorgui et Zoïa ni Zoïa et Gueorgui, mais une entité : GueorguietZoïa. L’amour de toute une vie, ça existe encore. Dans les livres en tout cas.
Le véritable début de l’histoire a lieu un peu avant la Révolution d’Octobre de 1917. Nous le découvrons dans le second chapitre. Gueorgui Daniilovitch a seize ans et vit à Rachine, un petit village de campagne. Ses parents sont des moujiks, paysans pauvres mais résignés, ne critiquant pas le régime tsariste. Son père avait grandi avec « le sentiment inné de la servitude, qui coulait dans ses veines aussi librement que le sang » et qui pensait que « la destinée de la Russie est indissociable de celle du tsar », Nicolas II, dont la lignée remonte à plus de trois siècles.
Lors du passage à Rachine du cousin du tsar, Gueorgui déjoue un attentat contre lui et lui sauve la vie. Il est blessé à sa place. Pour le remercier, Nicolas II l’engage pour veiller et protéger son fils Alexeï, de santé fragile ; il le fait donc venir au Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, résidence principale des tsars.
A partir de là, la vie de Gueorguei va basculer et sera liée « pour toujours » au destin tragique des Romanov, à Saint-Pétersbourg tout d’abord. Puis nous quitterons la famille Romanov en juillet 1918 alors qu’ils ont été déplacés à Ekaterinbourg, jusqu’à la date officielle de leur assassinat dans la cave de la maison Ipatiev. L’histoire ne s’arrête pas là. Elle continue en Europe, à Paris tout d’abord, puis à Londres jusqu’en 1989.
Nous suivons ainsi l’hier et l’aujourd’hui de Gueorgui qui constituent toute son histoire, un chapitre remontant le temps, l’autre demeurant au présent, sans être tout à fait perdu dans la chronologie pour une durée si longue.

Quant au final, je vous laisse le soin (et la surprise ?!) de le découvrir… Le secret si « bien gardé » par l’auteur et ses personnages finit par éclater officiellement au grand jour dans les dernières pages. Et l’on ne se demande pas forcément qui est qui, quoique… mais l’on se pose la question (du début à la fin) : « comment a-t-il été possible d’en arriver là ? ». Avec quelques temps morts, c’est vrai, dans le présent.

Pour ce qui concerne l’écriture, le roman, bien traduit, est écrit à une première personne sympathique et entraînante. Il s’agit de Gueorgui qui garde la parole d’un bout à l’autre du roman, soit plus de quatre cents pages et plus de soixante ans. Construit en une alternance régulière ou presque entre le passé (la période Romanov) et le présent (l’hospitalisation de Zoïa à Londres), le roman avance lentement mais sûrement vers la vérité. Et la plume est agréable : descriptive, romanesque et toujours empathique.

Mon regard sur le livre. Certes, La Maison Ipatiev est en premier lieu une œuvre romanesque dont les personnages principaux, Gueorgui et Zoïa mais aussi, un tant soit peu le tsar et une partie de sa famille, aimés par leur créateur, le sont aussi par nous lecteurs qui suivons avec intérêt et impatience leurs aventures et les dangers en tous genres qu’ils encourent. Leur personnalité évolue avec les années et si Zoïa reste fidèle à elle-même en vieillissant, Gueorgui, lui, a perdu sa fougue et son enthousiasme juvéniles pour devenir un vieillard (trop ?) sérieux, blasé et quasi moralisateur. Toujours tiré à quatre épingles. Un peu vieux jeu, quoi. On ne lui en veut pas vu les épreuves qu’il a traversées, et il reste sympathique.

Là encore, dans ce roman, l’Histoire et la littérature sont intimement liées. Le présent (et l’avenir) ne sont que les résultantes de ce qui a déjà eu lieu par le passé partout dans le monde. Et depuis un gros siècle, avec la mondialisation les histoires nationales se rejoignent et interagissent, les guerres sont devenues mondiales. L’approche historique de ce roman est passionnante, aussi bien pour le lecteur lambda que pour le féru d’Histoire russe. Le fait que son personnage soit totalement ignorant de l’histoire de son pays permet à l’auteur de nous embarquer plus facilement à sa suite et de découvrir en même temps que lui les richesses des demeures tsarines, les festivités permanentes, le luxe de leur vie quotidienne ; ici c’est le Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg et le train personnel de la famille qui sont décrits avec force détails à différents moments de l’histoire, y compris pendant que les soldats russes mouraient sur les champs de bataille d’Europe lors de la Première Guerre mondiale et pendant la Révolution d’Octobre qui a donné lieu à une véritable guerre civile et à l’avènement du bolchevisme.
La vie du dernier tsar Nicolas II, de sa famille et de ses « courtisans » nous est montrée par les yeux de Gueorgui, et avec elle leur régime totalitariste autoritaire, de « droit divin ». Et allant de soi pour la grande majorité du peuple russe, surtout dans les campagnes, moins informées encore que les citadins, et où les paysans, les moujiks, prient pour le tsar et sa famille chaque soir avant le souper. Ils éprouvent pour leurs maître un sentiment fait de dévotion presque religieuse entraînant une fidélité intraitable et de crainte. Plus encore que pour les grands rois français, eux aussi « de droit divin », dont le dernier a vu son peuple se révolter plus d’un siècle avant. Et pour Gueorgui lui-même, il est « le tsar, nommé par Dieu en personne. »
Nous côtoyons intimement la famille Romanov et cernons de près la personnalité de ses membres. Le tsar lui-même, de plus en plus nerveux et ne sachant comment combattre les révolutionnaires et éviter la chute définitive de son règne et l’exil (ou pire) pour toute sa famille. La tsarine Alexandra aussi, qui ne fait que prier pour son seul fils, le plus jeune enfant, atteint de leucémie, sous l’influence du terrible mais fascinant Raspoutine, sorte de moine-diable malfaisant au physique et à l’esprit hors normes, très proche de l’image que nous pouvions en avoir et dont chaque apparition terrifie le narrateur et le lecteur. Les quatre filles, enfin : Olga, Tatiana, Maria et Anastasia qui aura une relation « particulière » avec Gueorgui.

Autre événement historique bien rendu : le Blitz. Terme allemand qui signifie « guerre éclair », le Blitz a donné lieu, en réalité, à des bombardements de la Luftwaffe, quotidiens et intenses, pendant plusieurs mois (de septembre 1940 à mai 1941) sur Londres et d’autres grandes villes anglaises (Plymouth, Liverpool, Birmingham notamment), et sur des villes historiques (Canterbury, Exeter). La course aux abris (trop peu nombreux) et le « séjour » dans ces endroits sont particulièrement bien rendus.

Pour finir, je dirai qu’en dépit de quelques longueurs dans les passages où c’est le « vieux » Gueorgui qui parle, dans lesquels le souffle romanesque est moins intense, ce roman au contexte historique fort se lit avec beaucoup d’intérêt et plaisir. Et même s’il s’agit d’une énième version romanesque fantaisiste– et réussie –  du « mystère Romanov » elle n’est pas moins vraisemblable que les autres puisqu’à ce jour la vérité n’a toujours pas fait surface. Les quatre cents pages qu’il comporte défilent plutôt vite car le mystère que nous offrent l’auteur et son narrateur devient rapidement un défi pour leurs lecteurs. La vie du narrateur jeune au sein de la famille Romanov est trépidante. Et certains sujets : les « émigrés » déconsidérés et soupçonnés de tout, la misère du peuple et son aveuglement, le luxe dans lequel vivait la classe dirigeante sont toujours aujourd’hui d’actualité un siècle plus tard. Pour toutes ces raisons, sans être un véritable coup de cœur, il m’a souvent émue, intéressée et tenue en haleine. Alors, je vous le recommande chaudement.

PETIT RAPPEL HISTORIQUE
Officiellement, en juillet 1918, la famille impériale de Russie a été exécutée dans le sous-sol de la maison Ipatiev à Ekaterinbourg, en Sibérie. Officiellement. Car de nombreuses hypothèses sont venues modifier, tempérer et même contredire cette affirmation. Malgré les nombreuses études et enquêtes menées, écrites, filmées, malgré les témoignages, les photos, les analyses ADN récentes, le meurtre collectif de la famille Romanov reste une énigme à résoudre. Est-ce que quelqu’un a échappé au massacre ; si oui, combien de personnes et lesquelles ? Est-ce qu’une seule personne, finalement, le tsar par exemple, est morte dans cette maison ? Des documents de plus en plus fiables contredisent les conclusions officielles et pointent une mascarade, un mensonge de l’État russe. L’affaire continue d’alimenter des rumeurs de moins en moins folles et nous n’avons pas fini de lire, voir et entendre de nouvelles enquêtes aboutissant à de nouvelles versions de l’affaire, jusqu’à ce qu’un jour la vérité incontestable éclate au grand jour… Etayée par la science.
Enfin, il faut également noter que la présence du personnage de Raspoutine aux côtés de la tsarine et de son fils ajoute s’il en était besoin une perspective terrifiante à une affaire déjà sinistre.

LA PREUVE PAR LES MOTS
« C’était la première fois que je voyageais à bord du train impérial. J’avais beau m’être un peu habitué à l’extravagance et à la prodigalité depuis mon arrivée à Saint-Pétersbourg, l’opulence du décor me stupéfiait encore. Il y avait dix voitures en tout, dont un salon, une cuisine, un bureau privé pour le tsar et un autre pour la tsarine, ainsi que des appartements pour chacun des enfants, les domestiques et les bagages. Un second train moins long suivait à une heure d’intervalle, rempli de conseillers et de serviteurs (…).
Naturellement, les planchers, les murs et les plafonds étaient tous recouverts des matières les plus précieuses sur lesquelles les décorateurs avaient pu mettre la main. Les parois étaient en teck indien, avec capitonnage de cuir estampé et incrustation de soie dorée, et tous les meubles étaient réalisés en bouleau ou en citronnier, sculptés, dorés et couverts d’une superbe cretonne anglaise. C’était comme si tout le Palais d’Hiver avait été mis sur une plate-forme mobile ; à bord, personne n’aurait jamais à songer que, de l’autre côté des vitres, s’étendaient des villes et des villages dont les habitants croupissaient dans une pauvreté abjecte, de plus en plus déçus par leur tsar ».

Sur le même sujet : « Bien sûr, le tsar avait commis beaucoup d’erreurs dans la conduite de l’assaut contre les Allemands et les Turcs, mais cela n’était rien par rapport à la façon dont étaient traités ces sujets qu’il prétendait aimer. Nous autres, membres de la maison du tsar, nous allions de palais en palais, nous nous déplacions à bord de trains somptueux, nous débarquions de yachts splendides, nous mangions les plats les plus exquis, nous portions les costumes et les robes les plus coûteux. Nous jouions, nous faisions de la musique, nous cancanions – qui allait épouser qui, quel prince était le plus séduisant, quelle débutante était la plus coquette. Les dames dégoulinaient de bijoux qu’elles jetaient après les avoir portés une seule fois ; les hommes décoraient de diamants et de rubis leurs sabres inutiles, dînaient au caviar et s’enivraient tous les soirs de la meilleure vodka et du meilleur champagne. Pendant ce temps, hors des palais, le peuple cherchait désespérément de la nourriture, du pain, du travail, tout ce qui pourrait l’aider à se sentir plus humain. Les Russes tremblaient dans le froid glacial de l’hiver et comptaient les membres de leurs familles qui survivraient jusqu’au printemps. Ils envoyaient leur fils mourir sur les champs de bataille, tandis qu’une femme qu’ils jugeaient plus allemande que russe régissait leur existence.

Sur le –déjà – délicat sujet de l’immigration (alors appelée « émigration ») : « Nous ne savions que trop bien, Zoïa et moi, ce qu’avait été la vie en Angleterre pendant la guerre pour des gens qui n’avaient pas le même accent que leurs voisins. Nous avions été insultés, malmenés, c’est contre nous que s’exerçait la violence. Durant ces années, j’avais accompli mon travail en partie pour affirmer ma solidarité envers la cause des Alliés. Malgré tout, nous étions des Russes. Nous étions des émigrés. C’était déjà assez difficile, et j’avais peine à imaginer ce que nous aurions vécu si nous avions été une famille allemande installée en Angleterre à la même époque ».

Plus loin : « Être Russe à Londres entre 1939 et 1945 n’était pas facile. Bien des soirs, Zoïa me raconta comment, à l’épicerie ou à la boucherie où elle faisait ses courses depuis des années, on la regardait avec méfiance dès qu’elle ouvrait la bouche et révélait son accent ; les portions de viande rationnée qu’on lui vendait étaient toujours un peu plus petites que celles qu’on servait aux Anglaises situées devant et derrière elle dans la queue. La bouteille de lait était toujours plus proche de sa date de péremption, le pain toujours un peu plus rassis. Malgré les liens d’amitié et le sentiment d’appartenance construits avec nos voisins depuis plus de vingt ans, et même si nous pensions avoir réussi notre assimilation dans leur pays, tout cela sembla se dissiper du jour au lendemain. Nous avions beau ne pas être allemands, tout ce qui comptait, c’était que nous n’étions pas anglais. Nous parlions différemment, alors nous devions être des agents de l’ennemi, infiltrés au cœur de leur capitale pour découvrir leurs secrets, trahir leurs familles, égorger leurs enfants. Tout autour de nous n’était que soupçon pestilentiel ».

Quand on sait que les Russes sont blancs de peau et que le narrateur et sa femme sont installés dans un pays lui aussi « blanc de peau », ça donne à réfléchir pour le futur, notre aujourd’hui…

par | 6/12/2019

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