La culture au temps du corona, Les lettres de Kafka

par Armel Job, romancier, auteur de thrillers psychologiques. Dernier roman publié : La Disparue de l’île Monsin.

Des artistes, nos journalistes… partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au cœur.

J’aime Kafka. Tout ce qu’il a écrit me touche. Mais peut-être que ce qui me touche le plus, ce sont certaines lettres de lui, bien qu’elles soient perdues. Elles sont mentionnées dans Brooklyn Follies par Paul Auster, qui se rapporte au témoignage de Dora Diamant, l’amie de Kafka. Kafka et Dora passaient chaque jour dans un parc. Une fois, ils tombent sur une petite fille qui pleurait à chaudes larmes. Sa poupée avait disparu. Franz se penche et lui dit tout à trac que sa poupée, il la connaît. Elle lui a écrit une lettre pour lui annoncer qu’elle allait partir.


« Montrez-moi la lettre, dit la petite fille.
– Je l’ai laissée chez moi, dit Kafka, mais je l’apporterai demain ».

De retour chez lui, à la grande surprise de Dora, Kafka se met à écrire la missive de la poupée en y apportant toute l’application qu’il consacre autrement à son œuvre. Le lendemain, avec Dora, ils retrouvent la petite fille dans le parc et Kafka lui lit la lettre, dans laquelle la poupée explique qu’elle avait envie de voir le monde, qu’elle s’en est allée, mais qu’elle n’oublie pas son amie. D’ailleurs, elle s’engage à la tenir au courant de son voyage. Et, durant trois semaines, chaque jour, Kafka écrivit avec un soin extrême une lettre de plus à l’enfant, jusqu’au moment où il constata qu’elle s’était consolée, qu’elle pouvait recevoir un dernier message où sa poupée lui expliquait qu’elle venait de se marier et lui faisait ses adieux.
Je ne puis sans émotion imaginer Kafka penché sur cette enfant inconnue. Il est bien possible que vous et moi, nous aurions fait comme lui, mais probablement aurions-nous tenté de raisonner la petite fille. Cette poupée n’était qu’un chiffon, elle en retrouverait bien une autre, non ? Kafka, lui, a sur-le-champ adopté le point de vue de la malheureuse, il n’a pas cherché à lui imposer son bon sens d’adulte. Il faut ajouter que ceci se passait dans la dernière année de la vie de Kafka, quand sa santé faiblissait inexorablement. Alors qu’il avait toutes les raisons de se consacrer à son travail, il préféra perdre son temps à sécher les larmes d’une petite fille. Encore aurait-il pu lui torcher quelques mots, mais il s’appliqua autant que s’il s’était agi du Procès ou de la Métamorphose. Ne gaspillait-il pas son génie dans des enfantillages ? Il a lui-même donné la réponse par son geste. Peut-être seul un grand écrivain pouvait-il faire passer les larmes d’un enfant avant son œuvre.


Un écrivain véritable n’oublie jamais qu’une larme d’eau et de sel vaut mieux que toutes les larmes d’encre et de papier. La littérature ne pleure pas pour elle-même, mais seulement parce que les humains pleurent parfois. Souvent, dans les temps difficiles, le souvenir de menues anecdotes remonte à notre esprit sans qu’on sache pourquoi. Elles nous font la grâce de remettre à leur juste place nos préoccupations si légitimes soient-elles, et de nous recentrer sur la vie elle-même, la nôtre, elle de nos semblables, qui est, aujourd’hui, comme une petite fille fragile et désemparée ».

(Source : La Libre.be du 20 mars 2016)

par | 29/03/2020

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