
D’origine bretonne avec des parents agriculteurs, Mathilde Beaussault est professeure de français. Après une entrée remarquée et remarquable l’an passé avec un premier roman multi primé dès sa sortie (Les saules, Le Seuil), celui-ci confirme son talent et son potentiel sans limites. Une grande autrice de roman noir dont l’écriture coule de source.
Après un accouchement comme on en lit peu, raconté dans le prologue d’une manière hallucinante, le bébé disparaît dans l’instant qui suit, la porte de la chambre où la mère est détenue s’ouvre et se referme à clé. Monroe, pas encore dix-huit ans – n’a pas éjecté la totalité du placenta et se vide peu à peu de son sang.
Peu après, Édouard, un voisin retraité, va jeter un sac poubelle dans le container de l’immeuble. Il entend des sortes de petits miaulements qu’il assimile vite à des pleurs de bébés. C’est bien un nouveau-né plus mort que vif que découvrent les pompiers tout au fond de la poubelle, à près de trois mètres du sol. Cette première scène se déroule de nos jours, dans une tour HLM d’un quartier pauvre de Rennes.
Ensuite, nous revenons plusieurs mois en arrière, alors que Monroe, enceinte, se voit obligée de quitter le lycée par sa mère – qui sait que les gens vont jaser et chercher à savoir qui est le père – et envoyée chez sa grand-mère, Madeleine, à une centaine de kilomètres, dans un lieu-dit Le Rocher, situé au milieu de nulle part.
Monroe revoit les mois paisibles auprès de cette femme fruste, droite et travailleuse, qu’elle n’avait pas revue depuis dix ans. Elle apprend à la connaître et l’aimer, et sa grand-mère lui apprend tout. L’histoire va se dérouler entre ces deux temporalités et ces deux lieux, l’avant accouchement avec sa grand-mère et l’après accouchement avec sa mère et son frère.
Une enquête difficile commence, menée par la police mais aussi les pompiers, le personnel de l’hôpital et… les voisin(e)s. Les témoignages ne manquent pas mais Monroe reste introuvable, sa survie dépend bientôt d’un compte à rebours.
La vérité, nous la connaîtrons après bien des péripéties, après, même, la fin officielle de l’histoire. Dans l’épilogue. Elle est d’un noir absolu et pleine d’espoir à la fois.
Comme chez les grands auteurs de noir, il y a un grand décalage entre les faits relatés et la manière dont ils le sont. C’est ce contraste entre le contenu de l’histoire et son contenant qui fait la beauté du roman. Tout comme dans Les saules, Mathilde Beaussault nous raconte sans prendre de gants une histoire sombre dans une langue pure et lumineuse accompagnée de passages subtilement beaux. Avec des mots de rien, elle pose une expression poétique, comme ici :
“Quand Monroe sort devant la maison, le soleil se cramponne à la colline la plus basse. Il habille d’une lumière chaude la soirée”.Ou encore : “Dehors le jour laisse tomber ses rayons pour que la nuit soit la maîtresse du ciel. Le blé, l’orge et l’avoine sont en montaison”.
Par ailleurs, le roman est choral ; chaque personnage a son propre langage, et les faits nous sont souvent racontés de manière très différente avec un ton qui va de la gouaille au sérieux, de la colère à la réflexion, de la haine à l’amour… Les personnages secondaires s’expriment avec leje de narration comme pour souligner leur influence dans le déroulement de l’intrigue.
La chronologie est parfaitement maîtrisée, rythmée par le retour des procès verbaux de chaque personne questionnée, suspecte ou témoin.
Un dernier détail : le présent du roman se déroule sur… trois jours seulement. Des retours en arrière en font une mini saga.
Et une question que je me pose : les prénoms féminins (dans les deux romans de Mathilde Beaussault) commencent tous par la lettre M, excepté ici celui de la mère : Anna (pour Les saules, j’ai oublié les prénoms secondaires mais les deux héroïnes se prénomment Marie et Marguerite). Faut-il y voir un amour de cette lettre, l’abondance de prénoms qu’elle peut commencer, ou une signification personnelle, un hommage à une femme en particulier, de Mathilde Beaussault, dont nous aurons peut-être l’explication dans un prochain roman ?
Un regard sur le livre. Rien ne nous est dit mais nous devinons tout, espérant nous tromper sur toute la ligne. La vérité ne nous sera livrée que dans les toutes dernières pages par la seule qui la détient dans son intégralité, Monroe. Le suspense n’est pourtant pas l’élément essentiel du roman, qui, comme le précédent, met l’accent tonique sur l’ambiance générale à travers les relations entre les femmes : la grand-mère, la mère et la fille. Et leur destin tragique.
La colline est un roman très sombre, certes, mais il est rempli de bonnes personnes ; il peut même être lu pour la seule bonté, la grâce même, de plusieurs personnages, jeunes et moins jeunes. Monroe et Madeleine sont naturellement en tête, opposées à la noirceur la plus sombre de quelques autres, les “méchants”, irrécupérables. Monroe en a une peur bleue.
Je ne m’attarderai pas beaucoup sur Madeleine, la grand-mère idéale que nous voudrions tous avoir ou avoir eue. Pas la mamie gâteau, pas la mamie moderne ou/et complice, sportive et bien vêtue, rien de tout ça. Mais la mamie qui veille sur sa petite-fille sans le montrer, qui la fait travailler dur en lui expliquant les choses, et lui montre le chemin à suivre pour aider les petites gens. La mamie qui s’oublie pour les autres, à la fois guérisseuse et “faiseuse d’anges”. Celle qui va transmettre ce don à sa petite-fille Monroe, qui à ses yeux le mérite. Comme l’a fait la sienne, arrêtée par les gendarmes alors qu’elle n’était qu’une petite fille. Sur ce don qui lui permet de soigner avec les mains voire d’un simple regard ceux qui souffrent, les “causes désespérées”. Nous lisons :
“Madeleine avait senti qu’elle comprenait les corps, au-delà de la frontière du visible. Ses mains posées sur sa joue ravagée par une rage de dents…”.
Monroe l’aime et la vénère, Madeleine, à qui elle ressemble sans le savoir en tous points.
Quant à Monroe, beauté et pureté personnifiées, elle nous émeut aux larmes d’un bout à l’autre de l’histoire. Peut-être parce que Mathilde Beaussault nous en dit : “Dans la vie de Monroe, les drames s’enfilaient comme des perles à gros trous”. Tout comme sa grand-mère et la si attachante petite Marguerite du premier roman de l’autrice, elle parle peu et jamais pour ne rien dire. Ni se plaindre. Elle essaie de continuer à vivre malgré ce qu’elle a enduré depuis toujours, surtout le non-amour de sa mère – dont elle ne se souvenait pas du moindre contact – et la hargne perpétuellement violente de son frère. Tous trois n’ont jamais réussi à être une famille. Ayant peu d’occasions de discuter chez elle et assez timide au lycée, c’est par le dessin qu’elle exprime tout ce qu’elle voit, entend, ressent, imagine.
“Elle dessine et c’est le bon Dieu qui guide sa main. Faut la voir à l’œuvre. On n’a pas besoin de parler quand on sait aussi bien s’exprimer autrement”, nous dit Jacques, le voisin et ami de Madeleine, qui l’encourage à reprendre le dessin.
Monroe pourrait bien être la sœur citadine de Marie, dix-sept ans elle aussi, l’héroïne de Les saules, innocente et malmenée (gros euphémisme) par les hommes. Marie qui elle aussi se réfugiait au bord d’un ruisseau bordé d’arbres pour y trouver la paix.
Roman choral oblige, malgré l’omerta de la famille proche de Monroe, les protagonistes sont nombreux à faire entendre leur voix. Une belle palette de personnages secondaires entoure Monroe et Madeleine. Outre Monroe – qui parle peu pour des raisons évidentes mais autour de laquelle la narratrice revient fréquemment, nous entendons Édouard, qui a trouvé le bébé, Etienne, le pompier qui l’a sauvé, Guilaine, aide-soignante de l’hôpital, ainsi que deux ou trois voisines et une ou deux patientes… De Jacques, enfin.
Tous sont de belles personnes, des femmes et des hommes dévoués aux autres, et nous apprenons avec plaisir l’essentiel de ce qui fait leur vie. Mathilde Beaussault en parle avec un grande bienveillance, et leurs interventions apportent un peu de légèreté et d’humour à une histoire qui en a bien besoin.
Chacun à sa manière et avec ses propres mots, ils tournent tous autour de la même histoire, sans jamais prononcer l’indicible.
En même temps que ce récit sordide et douloureux, Mathilde Beaussault rend hommage au corps médical et aux secours (on est en pleine Covid, les hôpitaux sont pleins) ; et, fait notoire, les “vieux”, les vieilles personnes sont elles aussi à l’honneur. Elle les traite avec considération et respect pour ce qu’ils sont et ce qu’ils ont été et fait dire à : “Aujourd’hui, la jeunesse et la vieillesse se croisent sans se regarder.”
Une partie de l’intrigue se déroule à l’hôpital où se trouvent plusieurs personnages essentiels : patient(e)s, secouristes et policiers, tous motivés dans leur profession, l’autrice dit beaucoup de bien sur les métiers de santé et sur les vieilles gens.
C’est à sa grand-mère – dont nous lisons à la fin, avec émotion, les liens profonds qui les unissaient –, qu’elle doit d’aborder le grand âge avec un regard singulier pétri d’amour et de respect :
“Quand on arrive aux urgences avec un petit vieux, il vaut mieux qu’il soit mort ou sur le point de mourir. Sinon ça gueule où voulez-vous qu’on le mette ? C’est simple, il n’y a plus d’endroit où mettre les vieux dans notre société”.
“(…) On les tolère sur les bancs des jardins publics et à la caisse des supermarchés si on n’est pas samedi”.
Sur les soignants, de la justesse aussi :
“Elle choisit le bout du lit pour y poser sa fatigue qui a l’air de peser une tonne. J’ai lu dans Ouest-France que les hôpitaux sont à bout de souffle. C’est un comble vu que je suis là parce que j’arrivais plus à respirer”.
“On est dimanche. Dieu se repose, pas les blouses blanches”.
Et plus loin :
“Les infirmières en burn-out non diagnostiqué courent partout comme si le tocsin sonnait en permanence”.
Je dirai pour finir que ce second roman confirme Mathilde Beaussault comme “une nouvelle voix française du noir”, selon la formule désormais consacrée. Avec un potentiel sans limites porté par son talent de narratrice, elle nous offre en un peu plus d’un an deux romans noirs sociaux, traversés de dysfonctionnement familial et de meurtres, qui racontent dans une prose pleine de lumière et d’émotion le destin tragique de femmes sur plusieurs générations.
La colline est un nouveau coup de cœur ; oui, encore un mais je choisis mes lectures… C’est un roman plein d’humanité qui parle aussi bien de haine et de violence que d’amour et de douceur… Je vous le recommande les yeux fermés, certaine qu’il vous procurera un bon moment de lecture en dépit de sa tristesse. Si vous aimez le noir… allez-y, si vous ne l’aimez pas, vous allez commencer à l’aimer c’est sûr.
EXTRAITS
Un bien beau nom pour un vilain lieu :
“La résidence des Hortensias. Des noms de jolies fleurs donnés à des barres plus tristes et laides que des pare-chocs. Les jeunes, sans bac et sans Smic, singent les flics en poussant des cris. La musique est forte, elle provient d’un Ram garé en travers sur le parking”.
Les chiens ne font pas des chats…
“Le frère connaît la mère. Il est du même sang. Ils ont enfilé la même cuirasse d’où émane un champ magnétique qui attire toute la chienlit du monde. On peut bien cogner, menacer, ça ne sert à rien, ils sont habitués au pire”.