La CitĂ© des nuages et des oiseaux ⇜ d’Anthony Doerr

Anthony Doerr
Anthony Doerr

Anthony Doerr, auteur de nouvelles et de romans, est l’un des plus grands auteurs amĂ©ricains contemporains, loin d’ĂȘtre inconnu en France. Toujours publiĂ© en français chez Albin Michel dans le giron de la collection Terres d’AmĂ©rique de Francis Geffard, il nous a offert Le Nom des coquillages (nouvelles, 2003), A propos de Grace (roman, 2006), Le Mur de mĂ©moire (nouvelles, 2013) et le vibrant Toute la lumiĂšre que nous ne pouvons voir en 2015, laurĂ©at du prix Pulitzer traduit en une quarantaine de langues et en cours d’adaptation sur Netflix. Pour ne pas employer le terme issu du grec ancien apotheosis
 je dirais que La CitĂ© des nuages et des oiseaux place Anthony Doerr trĂšs haut dans la “hiĂ©rarchie” littĂ©raire moderne, si tant est qu’une telle hiĂ©rarchie existe.

RĂ©sumer l’histoire est impossible et il y a lieu de se demander comment une telle maĂźtrise de l’espace-temps a Ă©tĂ© rĂ©alisable sur sept cents pages. L’on peut cependant la schĂ©matiser en quelques phrases. Elle se dĂ©roule en trois endroits principaux et Ă  trois pĂ©riodes diffĂ©rentes du passĂ©, du (presque) prĂ©sent et du futur. Avec des marges courtes tant dans les distances par rapport Ă  la localisation essentielle que dans les dates (allĂ©es et venues, ascendantes ou descendantes) de chaque chronologie. Trois histoires que je me suis amusĂ©e Ă  lire aussi sĂ©parĂ©ment et qui se tiennent !

Au passĂ©, nous sommes Ă  Constantinople et sa rĂ©gion avant, pendant et aprĂšs sa prise par le sultan Mehmed II. Anna et Omeir sont les personnages principaux d’une histoire bousculĂ©e par la grande Histoire.

Ce sont mes prĂ©fĂ©rĂ©s, peut-ĂȘtre, les plus humbles ; ils entrent en scĂšne trĂšs jeunes (Anna a sept ans quand commence cette partie du roman en 1439) et leur histoire nous est racontĂ©e dans son intĂ©gralitĂ©.

La porte de Charisius
La porte de Charisius, par laquelle sont entrés les Sarrasins dans Constantinople.

Pour le prĂ©sent proche, une contemporanĂ©itĂ© qui couvre les cinquante derniĂšres annĂ©es du XXe siĂšcle et le dĂ©but du nĂŽtre, nous sommes Ă  Lakeport, Idaho (Etats-Unis) et la galerie de personnages qui “l’habitent” est plus importante : Zeno, Seymour et sa mĂšre Bunny, Rex et nombre de personnages secondaires. Quelques sĂ©jours en CorĂ©e pendant la guerre et Ă  Londres aprĂšs celle-ci.
L’histoire de chacun d’eux, dont une large part se dĂ©roule dans la bibliothĂšque, est amplement relatĂ©e et nous permet de les connaĂźtre, les comprendre et les apprĂ©cier. Tous sont fortement attachants, y compris le “mĂ©chant de service”…

Et pour ce qui concerne le futur – les parties les plus complexes s’y dĂ©roulent –, un vaisseau spatial Ă©trange, L’Argos, tourne dans l’espace Ă  une vitesse sidĂ©rante en quĂȘte d’un autre monde, aprĂšs la fin de notre planĂšte Terre. C’est lĂ  oĂč vit Konstance, personnage principal, avec ses parents et une quatre-vingtaine d’autres passagers.

Nous sommes dans un futur pas si lointain – qu’est-ce qu’un siĂšcle aujourd’hui ? – mais post-apocalyptique. Par des systĂšmes technologiques extrĂȘmement sophistiquĂ©s (Atlas, « pĂ©rambulateur, bibliothĂšque infinie…), il est possible de faire des dĂ©placements virtuels « bluffants » sur l’ancienne Terre.

Les personnages essentiels sont au nombre de cinq. Autour desquels gravitent de nombreux autres qui les aiment, les aident ou les combattent. A Constantinople : Anna, une enfant orpheline brodeuse d’art avec sa sƓur Maria et Omeir, jeune paysan pacifiste rĂ©quisitionnĂ© avec ses deux bƓufs par les hommes du sultan. Aux Etats-Unis, des annĂ©es cinquante Ă  nos jours, Zeno, pacifiste lui aussi s’est pourtant engagĂ© pour la guerre de CorĂ©e pour faire comme son pĂšre avant de travailler comme dĂ©neigeur et bĂ©nĂ©vole Ă  la bibliothĂšque de Lakeport. BibliothĂšque que frĂ©quente assidĂ»ment aussi Seymour, enfant autiste-surdouĂ©-hypersensible passionnĂ© par les oiseaux et les animaux. Enfin Konstance, jeune fille surdouĂ©e elle aussi passionnĂ©e de livres – son pĂšre lui lisait dĂ©jĂ  l’histoire du berger de DiogĂšne quand elle Ă©tait petite – qui vit sur L’Argos et essaie de comprendre ce qu’elle y fait.
Leur profil psychologique est finement ciselĂ© avec leurs failles, leurs forces et leurs doutes, leurs sentiments et il est difficile d’en ignorer une ou un. Tous, Ă  plus d’un titre, sont attachants voire bouleversants. Leur charisme engendre notre empathie profonde. Alors nous les suivons les yeux fermĂ©s.

Les trois histoires se dĂ©roulent pendant des pĂ©riodes particuliĂšrement troubles oĂč les populations, les enfants en particulier, sont sur la brĂšche et voient leur vie menacĂ©e. A Constantinople surtout : c’est la guerre Ă  outrance, Anna et Omeir sont trĂšs jeunes quand elle les cueille en deux endroits proches de la ville assiĂ©gĂ©e. Une autre guerre, celle de CorĂ©e, tout aussi atroce, est Ă©voquĂ©e, les personnages qui la “font” (Zeno et Rex) sont de jeunes adultes.

Inutile d’épiloguer sur les trois histoires, elles sont Ă  dĂ©couvrir et je ne veux aucunement gĂącher votre plaisir. A savoir que la fin de chacune nous laisse remplis de larmes et que le dĂ©nouement gĂ©nĂ©ral, bouleversant lui aussi, est une vĂ©ritable fin. L’auteur a veillĂ© Ă  refermer toutes les portes ouvertes, y compris le dernier chapitre du livre d’Antoine DiogĂšne, lu, dĂ©chiffrĂ© mĂȘme par plusieurs personnes dans chaque Ă©poque. Et lĂ  encore, ce n’était pas gagnĂ©. La seule dĂ©ception que l’on Ă©prouve aprĂšs l’avoir terminĂ©, c’est
 de l’avoir terminĂ© !

Que dire aussi de la plume d’Antony Doerr dans La CitĂ© des nuages et des oiseaux ? Elle est forcĂ©ment Ă  l’aune de son contenant : magistrale ! On a parfois du mal Ă  croire ce qu’on lit, Ă  se demander si cette lecture n’et pas un grand rĂȘve Ă©veillĂ©.

Sur sept cents pages denses, des sujets variĂ©s, des personnages Ă©volutifs dans le temps (et donc leur langage), avec des scĂšnes de guerre extrĂȘmement visuelles racontĂ©es d’une plume ample et descriptive, la vie paysanne ou urbaine, des travaux de broderie finement, dĂ©licatement dĂ©peints, une piĂšce de théùtre rĂ©pĂ©tĂ©e et commentĂ©e pas des enfants, un tableau de la planĂšte Terre qui n’est pas un discours Ă©cologique mais nous en dit extrĂȘmement long sur le sujet
 Avec tout cela, oui, pas une lourdeur, pas un mot de trop, pas un mot manquant. Et des dialogues qui collent aux personnages : fins, sensibles et pudiques, ou vifs, bouleversants, sages
 

Un vrai bonheur Ă  chaque page. La prose est toujours agrĂ©able, Ă  la fois lĂ©gĂšre et profonde ; jusqu’aux rĂ©pĂ©titions qui sonnent juste elles aussi, rythmant la narration tels des leitmotivs, notamment le fait que chaque partie commence par un folio du livre d’Antoine DiogĂšne.

Enfin, vingt-quatre parties dans le roman pour vingt-quatre feuillets du manuscrit de DiogĂšne retrouvĂ©s. C’est un choix Ă©vident. Le feuillet qui ouvre un chapitre est la suite rigoureuse de celui qui a ouvert le prĂ©cĂ©dent. Le livre conducteur d’Antoine DiogĂšne devient une belle aide pour le lecteur qui a la certitude que la maĂźtrise des sujets est rigoureuse et peut se laisser porter lĂ  oĂč l’auteur et ses personnages l’entraĂźnent.

Dans le registre de l’écriture, il faut mentionner l’art de la traductrice Marina Boraso qui a rĂ©ussi comme Ă  son habitude Ă  restituer ce long et complexe roman dans ses nuances, sa subtilitĂ©, comme s’il avait Ă©tĂ© Ă©crit directement en français. Quel plaisir pour nous et son auteur !

Mon regard sur le livre. Comment chroniquer une telle Ɠuvre ? Comment commencer, par quel bout la prendre ? J’ai beau l’avoir lu en long, en large et en travers, il m’a laissĂ©e sans voie et il me faut encore penser et retourner ma souris dans tous les sens avant d’écrire cet avis.

La CitĂ© des nuages et des oiseaux peut sembler d’un abord compliquĂ©, c’est vrai. Le nombre de personnages, la construction dans la spatio-temporalitĂ©, la richesse et la diversitĂ© de chaque pĂ©riode, l’intensitĂ© que l’on perçoit sans bien la comprendre dans les premiĂšres dizaines de pages – un peu comme pour le livre de Michael Christie, Lorsque le dernier arbre, Albin Michel, dans la mĂȘme collection Terres d’AmĂ©rique


Je vais tenter quand mĂȘme de vous aiguiller, pour ne pas que vous vous laissiez dĂ©router au dĂ©but et soyiez tentĂ© de le laisser tomber ! La voie, c’est bien sĂ»r son fil d’Ariane : un livre, La CitĂ© des nuages et des oiseaux, d’Antoine DiogĂšne, dont Konstance a retrouvĂ© la provenance et reconstruit l’histoire bribe par bribe avec les moyens du bord de l’Argos : “La CitĂ© des nuages et des oiseaux, un rĂ©cit en prose partiellement disparu dans lequel l’auteur grec Antoine DiogĂšne relate le voyage d’un berger, Aethon, vers une utopique citĂ© cĂ©leste, date probablement de la fin du premier siĂšcle aprĂšs J.-C.”
C’est pourtant d’un livre trĂšs simple qu’il s’agit, une histoire adressĂ©e par DiogĂšne Ă  sa niĂšce souffrante. Il dit avoir trouvĂ© dans la tombe un coffre en bois contenant vingt-quatre tablettes en cyprĂšs sur lesquelles Ă©tait gravĂ©e l’histoire d’Aethon. Ce livre, l’original ou les copies, sera recherchĂ© dans les trois pĂ©riodes par au moins un des personnages.
De lĂ  Ă  Ă©crire que la littĂ©rature nous aide Ă  nous retrouver quand on est perdu, il n’y a qu’un fil, que je franchis allĂšgrement.

Tout cela se simplifie trĂšs vite : une fois lues les premiĂšres sĂ©quences d’une pĂ©riode en un lieu et un moment donnĂ©s, exit les problĂšmes de comprĂ©hension. Le roulement se fait de lui-mĂȘme au bout d’un “cycle” et il devient aisĂ© de se dĂ©placer dans l’espace et le temps. Sans qu’on s’en aperçoive, la facilitĂ© de lecture s’installe et va crescendo avec son intĂ©rĂȘt. Alors les pages se tournent, vite, alors mĂȘme qu’on voudrait les arrĂȘter. Les prĂ©noms et les caractĂšres des personnages nous deviennent familiers, nous les situons dans leurs lieux, leurs Ă©poques. La chronologie, Ă©galement. Les liens se tissent d’eux-mĂȘmes au fil des mots.

L’Histoire, la grande, n’est jamais loin, les trois histoires du roman s’en nourrissent. A partir de la “petite” histoire de chacun des personnages, nous vivons une partie de la « grande » Histoire mondiale.

Au passĂ© nous assistons en 1453 Ă  la chute de Constantinople bientĂŽt rebaptisĂ©e Istanbul, aprĂšs un long siĂšge, qui marque la chute de l’empire romain byzantin. Cette bataille entre l’empereur Constantin XI et le sultan Mehmed II (et son pĂšre avant lui) a durĂ© des mois. La muraille de la ville avait Ă©tĂ© assaillie Ă  vingt-trois reprises sans qu’aucune armĂ©e ne vienne Ă  bout de ses remparts intĂ©rieurs. Le siĂšge et la victoire de Mehmed II sont relatĂ©s dans des pages d’une grande violence forcĂ©ment, mais avec une certaine rĂ©serve concernant les exactions commises, Anthony Doerr restant discret sur les dĂ©tails qui ne sont pas utiles. Les canons utilisĂ©s (tractĂ©s dans le roman par les deux bouvillons jumeaux d’Omeir lors de scĂšnes dĂ©chirantes), les armes et positions des belligĂ©rants, leurs comportements exacerbĂ©s des deux cĂŽtĂ©s de la muraille par l’attente
 Leur grand intĂ©rĂȘt historique nous incite Ă  vĂ©rifier leur exactitude. Ce que j’ai fait et vous recommande fortement de faire. Le Web fourmille de textes d’encyclopĂ©dies, de rĂ©cits d’historiens, de photos, mais non bien sĂ»r, pas de photos mais de dessins et peintures plus vrais, d’explications passionnantes. La muraille si belle est encore partiellement debout. De quoi y passer des heures et retarder la fermeture du livre


Dans l’histoire contemporaine (1951-2020), l’Histoire est Ă©galement prĂ©sente. Les Ă©pisodes de la guerre en CorĂ©e, peu souvent Ă©voquĂ©e en littĂ©rature, nous donnent matiĂšre Ă  apprendre et Ă  rĂ©flĂ©chir. Ce sont Zeno et Rex qui y participent (et s’y rencontrent), ils en reviennent dĂ©molis. LĂ  aussi, des recherches sur Internet se profilent.

Fait dĂ©jĂ  « historique », avĂ©rĂ© aujourd’hui, les prĂ©mices du rĂ©chauffement climatique se font sentir, avec les premiers grands incendies dans l’Oregon et les dĂ©buts de l’exploitation des sols amĂ©ricains, la disparition de nombreuses espĂšces animales, notamment les chouettes cendrĂ©es, dont un individu, Ami-FidĂšle, joue un rĂŽle vital pour Seymour, personnage au centre de cette partie du roman, spirituellement (et physiquement) concernĂ© par ces dĂ©rĂšglements.
LĂ  encore, l’auteur raconte les choses avec une prĂ©cision tout en retenue mĂȘme quand elles s’aggravent et dĂ©rivent vers l’activisme. N’en disons pas davantage, le profil physique et psychologique des personnages influant pour une large part leur comportement. La magie opĂšre, nos yeux s’Ă©carquillent.

Toute la bienveillance d’Anthony Doerr, son amour pour ses personnages, tient dans cette maniĂšre d’aborder des sujets ardus, gravissimes pour certains, sans jamais se poser en donneur de leçons ou d’exemple. Dire les choses sans agresser les esprits, convaincre sans contraindre, montrer sans dĂ©montrer. Une maniĂšre de faire que seuls les esprits forts, les grands Ă©crivains notamment peuvent se permettre.

Le futur, lui, n’a pas grand-chose pour l’étayer si ce n’est les progrĂšs technologiques, en surabondance dans le vaisseau spatial. Il est pourtant plausible, portĂ© par Konstance mais aussi son pĂšre, des personnages attachants ballottĂ©s dans l’espace, lui avec un passĂ© terrestre qu’il est obligĂ© de garder secret, elle sans autres repĂšres que sa vie dans L’Argos. Mais nous pouvons gager que ce futur sera plus proche de nous qu’il ne l’est dans le roman (qui se termine dans les annĂ©es 2100). A moins que l’humanitĂ© se rĂ©veille enfin et change de modes de vie et de consommation. Mouais. Une partie du futur est constituĂ©e de la fin de la pĂ©riode contemporaine, une autre de celle de L’Argos. Ce n’est plus de l’art, c’est de la magie


Nombreux sont les genres et les sujets littĂ©raires, habilement mĂȘlĂ©s, mĂątinĂ©s d’Histoire : en vrac deux guerres meurtriĂšres, un suspense constant, mythologie et science-fiction rĂ©unies, homosexualitĂ©, Ă©coterrorisme, amour avec un grand A, enfance brisĂ©e, Ă©cologie, souffrance animale… Des morceaux de bravoure, de l’aventure, de l’inconnu, de l’inattendu, des drames, des rebondissements, le dĂ©rĂšglement climatique
 des scĂšnes d’un rĂ©alisme visuel insensĂ©. Et l’intĂ©rĂȘt du lecteur est dĂ©cuplĂ© par le dĂ©coupage de l’histoire qui le laisse sur sa faim Ă  chaque fin de chapitre. Construction, dĂ©construction, construction, reconstruction
 Vient un moment oĂč la chronologie nous passe au-dessus des yeux. Ce sont les personnages que nous suivons dans leur vie et leurs Ă©volutions.
Anthony Doerr est un Ă©crivain visionnaire, il bouscule voire dĂ©molit les codes de la littĂ©rature romanesque chronologique et nous offre trois histoires en une qui se tiennent de bout en bout et se terminent (presque) lĂ  oĂč tout a commencĂ©. Une maĂźtrise absolue pour la forme, et pour le fond une grande Ă©motion portĂ©e par les personnages. Et dans tous les domaines abordĂ©s, une inventivitĂ© hallucinante.

Le mieux, je crois, c’est de le laisser cette CitĂ©, avec ses nuages et ses oiseaux, sur sa table de nuit et d’en faire son livre de chevet

Et pourquoi pas, rĂ©unir en une seule partie les vingt-quatre folios du codex et lire l’histoire d’un seul tenant Ă  nos enfants ou nos petits-enfants ? AprĂšs tout, elle vaut bien un conte de fĂ©es “classique” et dĂ©suet…
Sans oublier, enfin, que certains passages, dĂ©crits avec prĂ©cision, sont si « scĂ©narisables » que je verrais bien une sĂ©rie tĂ©lĂ©visuelle Ă©ponyme, en plusieurs saisons de plusieurs Ă©pisodes, construite sur le modĂšle du livre, qui se dĂ©roulerait sur plusieurs siĂšcles avec des Ă©pisodes moyenĂągeux, d’autres futuristes et contemporains. Une sĂ©rie avec de nombreux personnages dont nous suivrions l’histoire pas Ă  pas, guidĂ©s comme eux par le livre conducteur d’Antoine DiogĂšne. Quel spectacle ce pourrait ĂȘtre, Ă  regarder le soir au compte-gouttes pour des mois de plaisir et de dĂ©paysement ! AprĂšs tout, Toute la lumiĂšre que nous ne pouvons voir est en tournage pour Netflix ! Et il est loin d’ĂȘtre aussi fort et extra-ordinaire que cette CitĂ© magique mĂȘme s’il Ă©tait dĂ©jĂ  excellent


Je dirai, assumant de me rĂ©pĂ©ter, que La CitĂ© des nuages et des oiseaux est LE livre dont on voudrait qu’il ne finisse jamais, dont on voudrait ne pas voir la toute fin pour ĂȘtre sĂ»r de le retrouver tous les jours, le soir, le matin, la nuit
 Un livre que l’on regrette d’avoir terminĂ©. Un roman-fleuve, lui-mĂȘme guidĂ© par un livre ancien que l’on retrouve de maniĂšre rĂ©currente dans les diffĂ©rentes pĂ©riodes de l’histoire et dont un chapitre ouvre un chapitre du roman. Un livre que l’on peut lire sans cesse, plusieurs fois, via plusieurs approches.

Je vous le garantis : une fois que vous l’aurez refermĂ©, vous ne pourrez croire que c’est fini, vous y retournerez. Vous le relirez, fatalement et pas seulement une fois car sa construction-dĂ©construction autorise une lecture dans l’ordre (d’écriture) ou dans le dĂ©sordre : les dates, les Ă©poques, les lieux, les personnages, le hasard
 par morceaux, par chapitres, une scĂšne en particulier que vous auriez particuliĂšrement aimĂ©e ou mal comprise, l’histoire du codex de DiogĂšne seule, tout ce qui concerne Ulysse, n’importe quoi qui retienne le lien que vous avez créé avec le roman. 

Avec La CitĂ© des nuages et des oiseaux, on balaie les mots pĂ©pite, perle rare, coup de cƓur, ou mĂȘme coup de poing, on dit juste, sans penser qu’on y va fort, qu’il s’agit d’un chef-d’Ɠuvre, d’un monument, d’un livre-monde. Une magie et sĂ»rement pour son auteur du livre d’une vie !  Tout ça, oui, et bien plus encore !

Il faut aussi mentionner la culture gĂ©nĂ©rale phĂ©nomĂ©nale d’Anthony Doerr, dĂ©jĂ  prĂ©sente dans Toute la lumiĂšre que nous ne pouvons voir, au nombre de recherches et au temps passĂ© Ă  les faire avant l’écriture, aux vĂ©rifications plus tard

J’ai rencontrĂ© au cours de ma lecture une belle quantitĂ© de mots que je ne connaissais pas, tant dans le langage des fleurs, des oiseaux, que de l’aĂ©ronautique ou de l’Histoire.
Je dois dire Ă©galement qu’il m’est arrivĂ© d’interrompre la lecture de certains passages pour les relire, pour y rĂ©flĂ©chir, pour admirer une description, m’attendrir sur une situation, un personnage, quasi incrĂ©dule devant la qualitĂ© constante de l’écriture et de l’histoire. Avec le mĂȘme plaisir et la dĂ©couverte d’un dĂ©tail omis.

Ce roman est un vrai cadeau, une chance pour tous les lecteurs : ceux qui l’ont lu et plus encore ceux qui ne l’ont pas lu. Alors, offrez-le Ă  tous les lecteurs de votre entourage pour les fĂȘtes. Ils vous en diront des nouvelles et l’offriront Ă  leur tour. J’ai pour ma part cinq paquets-cadeaux identiques rien que pour la famille. Ce n’est pas le livre de l’annĂ©e, non, c’est celui de la dĂ©cennie, au moins. Je sais, je sais
 j’abuse. Quoi que non finalement. AprĂšs lui, il me sera difficile de qualifier un livre de chef-d’Ɠuvre.

Mais, loin devant tout ce qui prĂ©cĂšde, bien loin devant, La CitĂ© des nuages et des oiseaux est un hommage aux livres. Le plus bel hommage qu’il m’ait Ă©tĂ© donnĂ© de lire. Par l’intermĂ©diaire d’Antoine DiogĂšne et de son codex perdu, retrouvĂ©, recopiĂ©, reconstruit mĂȘme par Konstance dans L’Argos, Anthony Doerr a fait du livre un objet sacrĂ©. Aussi indispensable Ă  l’humanitĂ© que les aliments, et mĂȘme l’eau. Dans chacune des trois histoires, les personnages font tout pour “sauver les livres” qui, tout comme nous, peuvent “mourir”
 “Les livres meurent, de la mĂȘme maniĂšre que les humains”, dit Ă  Anna un vieux professeur mourant. Et l’une des trois scĂšnes de fin voit Omeir faire tout son possible pour sauver le codex d’Anna. C’est vrai que tout est dans les livres. Tout le savoir du monde.

Si les livres sont le fil commun et conducteur du livre, les endroits qui les contiennent, les conservent, les prĂȘtent : les bibliothĂšques, sont elles aussi prĂ©sentes dans toutes les Ă©poques et dans tous les lieux. Celle de Constantinople, Sainte-Sophie, protĂ©gĂ©e par les remparts imprenables de la ville, Ă©tait censĂ©e contenir tous les livres du monde, originaux ou copies. Chacun des personnages, y compris Konstance dans son vaisseau spatial, se rend rĂ©guliĂšrement dans ces endroits magiques. Et le livre le plus souvent choisi, outre celui d’Antoine DiogĂšne, est L’Iliade et l’OdyssĂ©e, le voyage d’Ulysse. Il n’y a pas de fumĂ©e sans feu.

Je ne remercierai jamais assez Anthony Doerr, que je considĂšre comme un homme et un Ă©crivain illuminĂ© de m’avoir offert ce cadeau, j’aurais aimĂ© le rencontrer au Festival America de Paris, mais dans la vie on fait ce qu’on peut, pas ce qu’on veut. Francis Geffard aussi, organisateur de ce Festival, dĂ©couvreur de talents fous, qui peut ĂȘtre fier de sa collection et des auteur(e)s qui l’habitent. Sans oublier leurs traducteur(trice)s hors pair.

Alors, Ă  quoi ça sert de lire ?! Ici, Ă  tout ! A rĂ©aliser qu’aprĂšs avoir refermĂ© une telle Ɠuvre on se sent un peu plus intelligent, Ă  embrasser plusieurs Ă©poques et plusieurs endroits du monde en une seule fois. A comprendre que les livres nous sont indispensables car ils nous ouvrent les yeux sur le monde et son Histoire, sur notre rapport Ă  la nature mais aussi sur nous, humains habitant une planĂšte en grand danger. Les gens qui lisent ont les yeux bien ouverts.

Et puis, malheureusement, il faut bien le dire, depuis que ce livre a Ă©tĂ© Ă©crit, traduit, publiĂ© et lu, une nouvelle guerre fait rage en Ukraine et celui qui l’a dĂ©clarĂ©e est encore plus fou que son mentor Staline. Je pense Ă  la phrase d’Anna citĂ©e en exergue.

Cette interview de Francis Geffard, l’Ă©diteur d’Anthony Doerr depuis son premier recueil de nouvelles, nous donne sacrĂ©ment envie de lire ce roman qu’il qualifie purement et simplement de chef-d’Ɠuvre.

UN AVANT-GOÛT DE CHEF-D’OEUVRE
(qui ne déflore strictement rien du contenu)

De belles descriptions

“A la tombĂ©e de la nuit, ils sont descendus au fond d’un ravin sauvage, Ă  une quinzaine de kilomĂštres du rivage. Un cours d’eau serpente entre des galets couverts de neige, et des nuages vagabonds, aussi grands que des dieux, s’engouffrent dans la couronne des arbres avec d’étranges chuchotis, effarouchant les bĂȘtes. Ils installent un campement sous un surplomb de roche calcaire oĂč, en des temps immĂ©moriaux, des hominidĂ©s ont peint sur les parois des ours,  des aurochs et des oiseaux incapables de voler”.
“Les plus modestes cours d’eau des montagnes, tellement petits qu’une main pouvait leur faire barrage, finissaient tous par rejoindre la riviĂšre, et que la riviĂšre elle-mĂȘme, si impĂ©tueuse fĂ»t-elle, n’était qu’une goutte d’eau dans l’Ɠil du vaste ocĂ©an qui cerne toutes les terres du monde et contient tous les rĂȘves formĂ©s par l’esprit des hommes”.

Sur la puissance des livres, qui changent la vie de ceux qui savent lire

Anna lit Ulysse :
“C’est comme si elle crĂ©ait Ă  l’intĂ©rieur de sa cellule un petit paradis radieux et rutilant, au riche Ă©clat de vin et de fruits. On allume une chandelle, on lit un vers et aussitĂŽt le vent d’ouest se lĂšve : une servante apporte dans des aiguiĂšres du vin et de l’eau, Ulysse prend place Ă  la table royale pour festoyer, et le barde favori du roi entonne un chant”.

Sur l’Argos aussi il est question de livres :
”Aussi loin que porte son regard, des livres de toute sorte, – de la taille de sa main ou aussi grands que son matelas – s’envolent des Ă©tagĂšres ou reviennent s’y ranger, papillotant comme des colibris ou brassent l’air telles de lourdes cigognes disgracieuses”.
Et plus loin :
“Chacun de ces livres est un portail, une ouverture qui te donne accĂšs Ă  un autre lieu, Ă  une autre Ă©poque. Tu as toute la vie devant toi, et ils ne te feront jamais dĂ©faut”.

Un autre pouvoir des livres pour Anna, qui lit l’histoire d’Antoine DiogĂšne Ă  sa sƓur malade pour lui faire oublier ses souffrances (tout comme DiogĂšne l’avait Ă©crit pour captiver l’attention de sa niĂšce Ă  l’agonie) : Ă©tirer le temps, Ă©loigner le mal, le tenir Ă  distance de l’histoire, comme le faisaient ‘Les 1001 nuits’) :
 â€œIl se peut bien qu’une obscure magie vive entre les pages des vieux livres. Tant qu’il lui restera des phrases Ă  lire Ă  sa sƓur, tant qu’Aethon s’obstinera dans son pĂ©riple insensĂ©, poursuivant Ă  tire-d’aile son rĂȘve dans les nuages, les remparts de la ville rĂ©sisteront peut-ĂȘtre ; il est possible que la mort demeure un jour de plus Ă  la porte”.

Sur l’amour et la dĂ©fense des animaux. L’Ami-FidĂšle de Seymour est une chouette cendrĂ©e, il n’accepte pas sa disparition ; Omeir a des rapports forts avec ses bouvillons Arbre et Clair-de-Lune, ils l’aiment et il les aime, souffrant des maux qu’ils endurent Ă  cause de la guerre.
“Ses bƓufs semblent chaque soir un peu plus Ă©teints que la veille. De temps Ă  autre, Arbre le regarde en clignant ses gros yeux humides comme s’il lui accordait son pardon, et le matin, avant qu’on les harnache, Clair-de-Lune conserve sa curiositĂ© habituelle, observant un lapin ou un vol de papillons, fronçant les naseaux pour identifier les odeurs mĂȘlĂ©es que porte le vent. Mais quand on leur retire le joug, ils baissent la tĂȘte et broutent l’herbe comme s’ils n’avaient pas la force de faire autre chose.
Le garçon reste auprĂšs d’eux, enfoncĂ© dans la boue jusqu’aux chevilles, et contemple, enfoui sous son capuchon, Clair-de-Lune qui bat des paupiĂšres, plein de douceur et de patience”.

Et plus loin, nous constatons bien tristement que la guerre Ă©tait dĂ©jĂ  la mĂȘme que celle d’aujourd’hui, seules les mĂ©thodes de fabrication diffĂšrent. A Constantinople, la poudre Ă  canon et des canons monumentaux ont rendu possible ce qui ne l’avait jamais Ă©tĂ©, des brĂšches dans la muraille.
“Le garçon et ses bĂȘtes, affectĂ©s Ă  un attelage de huit paires de bƓufs, transportent des caissons de boulets en granit issus des carriĂšres du littoral nord de la mer Noire, entre un dĂ©barcadĂšre de la Corne d’or et la fonderie improvisĂ©e derriĂšre les fortifications, oĂč des tailleurs de pierre cisĂšlent et polissent les piĂšces en fonction du calibre des bouches Ă  feu. Il leur faut parcourir six kilomĂštres, essentiellement en montĂ©e, et les canons font preuve d’un appĂ©tit insatiable. Les attelages peinent de l’aube au crĂ©puscule, et la plupart des bƓufs, encore Ă©prouvĂ©s par leur interminable pĂ©riple, manifestent des signes de faiblesse”.

La montĂ©e de la haine aprĂšs des jours “d’attente” mĂȘme chez les hommes les plus plus doux comme Omeir : “ Omeir s’aperçoit que la haine progresse dans les rangs, pareille Ă  une maladie contagieuse. Trois semaines aprĂšs le dĂ©but du siĂšge, il y a dĂ©jĂ  des hommes qui ne combattent plus au nom de Dieu ou du sultan, ni mĂȘme pour la satisfaction du pillage, mais seulement pour assouvir une rage mĂȘlĂ©e d’effroi. Tuer tout le monde. En finir. A certains moments, Omeir lui-mĂȘme sent la fureur flamber en lui, et il n’a pas d’autre dĂ©sir que de voir le poing argent de Dieu dĂ©chirer le ciel pour broyer un Ă  un les bĂątiments de la ville”.

CĂŽtĂ© rĂ©chauffement climatique, dans les propos de Seymour (tout juste quinze ans), nous avons l’impression d’ĂȘtre aujourd’hui, en 2022, quand nous ne sommes dans le roman que dans les annĂ©es 1970. Nous lisons (entre bien d’autres raisonnements) :
“Les autres garçons de seconde vont chasser le wapiti, fauchent des canettes de Red Bull Ă  la supĂ©rette, fument de l’herbe en haut des pistes de ski ou forment des Ă©quipes pour participer Ă  des jeux de combat en ligne. Lui, il se renseigne sur les quantitĂ©s de mĂ©thane stockĂ©es dans le permafrost sibĂ©rien en train de fondre. Ses lectures sur le dĂ©clin des strigidĂ©s l’ont orientĂ© vers la dĂ©forestation, et, de fil en aiguille, il a dĂ©couvert l’Ă©rosion des sols, la pollution des ocĂ©ans, le blanchissement corallien, le rĂ©chauffement de la planĂšte, la fonte des glaces et la disparition des espĂšces ; tout se passe beaucoup plus rapidement que ce qu’avaient prĂ©vu les scientifiques, chaque systĂšme de la planĂšte Ă©tant reliĂ© Ă  l’ensemble par un rĂ©seau de fils invisibles : la pollution en Chine fait vomir les joueurs de cricket de Delhi, les feux de tourbe indonĂ©siens envoient des milliards de tonnes de particules de carbone dans l’atmosphĂšre de la Californie, les mĂ©ga-feux qui ravagent le bush australien teintent de rose ce qui subsiste des glaciers de Nouvelle-ZĂ©lande”. 

Et plus loin :
“La culture occidentale a transmis l’idĂ©e selon laquelle l’humanitĂ© Ă©tait lĂ  pour soumettre la Terre. Que l’ensemble de la crĂ©ation existe seulement pour que nous en tirions profit. Et pendant deux mille six cents ans, nous nous en sommes Ă  peu prĂšs sortis. Les tempĂ©ratures sont restĂ©es stables et les saisons trĂšs visibles, nous avons abattu des forĂȘts, pillĂ© les ocĂ©ans et donnĂ© la prĂ©sĂ©ance Ă  un dieu unique :  la Croissance. accumulez des biens, augmentez vos richesses, Ă©tendez vos murs. Et si tous les trĂ©sors que vous serrez entre vos murs ne suffisent pas Ă  soulager votre souffrance ? Cherchez-en de nouveaux. Mais oĂč en sommes-nous arrivĂ©s ?”

 Une belle rĂ©flexion que se fait Zeno sur la vieillesse et sur la mort, loin d’ĂȘtre triste : 
“Au cours d’une existence, on accumule une infinitĂ© de souvenirs, le cerveau ne cesse de les trier, pesant les rĂ©percussions et refoulant la souffrance, mais Ă  l’ñge qu’il a atteint, on traĂźne malgrĂ© tout une charge Ă©crasante de souvenirs, un fardeau aussi lourd qu’un continent, et le moment vient oĂč il faut quitter ce monde en les emportant avec soi”.
Et pour Anna pour qui, “Vers la fin de sa vie, ces souvenirs-lĂ  se mĂ©langent Ă  ceux des histoires qu’elle a le plus aimĂ©es : Ulysse malade de nostalgie qui abandonne son radeau dans la tempĂȘte pour nager vers l’Ăźle des PhĂ©aciens, Aethon-devenu-Ăąne enfournant des orties piquantes dans sa bouche dĂ©licate, et pour finir, toutes les Ă©poques et toutes les histoires n’en font  plus qu’une”.
Enfin, Omeir trouve lui aussi une bonne raison de vieillir : “Il dĂ©couvre que c’est par l’oubli que le monde soigne ses plaies”. Ce qui pourrait ĂȘtre aussi LA phrase du livre.

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