Si la littérature devient passion, c’est bien que tout est dans les livres !

Donbass, de Benoît Vitkine

LES CINQ PREMIÈRES LIGNES : « La première fois que les camions sans phares s’étaient garés dans la cour de l’immeuble, quelques semaines plus tôt, Sacha Zourabov avait été effrayé. Le garçon avait instinctivement senti que les hommes affairés autour des véhicules, dans le terrain vague, n’auraient pas voulu le voir à sa fenêtre, occupé à les observer. Des hommes comme cela, capables de travailler dans l’obscurité la plus complète, pouvaient sans doute le voir dans la nuit ».
EN DEUX MOTS : Donbass est une docufiction livresque constituée d’une enquête policière au suspense intense et d’une toile de fond géopolitique contemporaine très documentée. Avec, aux commandes de l'enquête, un policier au grand cœur mais revenu de tout, surtout de la vie, et qui devra se confronter à son passé afghan et accepter la mort de sa fille. Un premier roman remarquable en tous points.
Par le 19 Avr 2022
Sorti en 2020 aux Editions Les Arènes, puis au Livre de Poche en mars 2021, version lue. Roman policier, récit historique contemporain. 318 pages.
Benoit Viktine
Benoit Viktine (portrait)

L’auteur. Benoît Vitkine est un journaliste de terrain spécialisé dans le monde russe d’après la dissolution de l'Union soviétique. Grand reporter pour le journal Le Monde dont il est le correspondant à Moscou, il est lauréat 2019 du Prix Albert Londres. Depuis 2014, il parcourt le Donbass et l’Ukraine, recueillant des nouvelles journalistiques et des idées pour ce premier roman Donbass. Et pour le second, Les Loups, lui aussi publié aux Arènes en février dernier, lui aussi dédié à la guerre en Ukraine.

Deux histoires se déroulent simultanément dans Donbass. La première, au long cours, est un épisode de l’Histoire contemporaine du Donbass, et en même temps un pan de l’Histoire mondiale d’une actualité brûlante aujourd’hui encore, même si elle commence en 2018. Elle sert de toile de fond à la seconde, fiction policière relatant une enquête sur le meurtre d’enfant de six ans.
Les deux se déroulent de front (et sur le front, même, de la guerre), sur la mince ligne séparant la zone prorusse de celle des Ukrainiens proeuropéens et démocratiques.
Le Donbass est une région du sud-est de l’Ukraine. Un petit pays minier et industriel frontalier de la Russie, partagé entre des Ukrainiens et des rebelles appelés séparatistes, prorusses armés et soutenus par Vladimir Poutine. Son intérêt stratégique pour ce dernier est son ouverture sur la Mer d’Azov, accès via la Mer Noire, puis le Golfe persique et la Méditerranée… à bien d’autres zones mondiales afin d’élargir l’influence de la Russie au-delà des frontières. Au Donbass, la guerre est – aujourd’hui – ininterrompue depuis huit ans.
Depuis le démantèlement de l’URSS en 1991, Vladimir Poutine veut la reconstituer à tout prix. Quel qu’en soit le prix (nombre de morts, coût de la guerre, durée des conflits, image de la Russie)...
Après la Géorgie, les Russes ont annexé la Crimée en 2014 dans une guerre “courte”. Puis, juste après, c’est le Donbass que les Russes tentent de reprendre à l'Ukraine. Mais dans ce pays devenu en grande partie une démocratie, la résistance ukrainienne est forte et la guerre, devenue une guerre de position (avec des tranchées !), une sorte de guérilla et même de “routine”, s'éternise.

La fiction démarre en 2018, quatre ans après le début de la guerre. Le colonel Henrik Kavadze, plus proche de la soixantaine que de la cinquantaine, est le chef de police de la petite ville Le-Vieil-Avdiïvka qui, pour avoir été récemment “libérée” des rebelles par les Ukrainiens, s’est retrouvée enclavée entre les deux armées et subit leurs bombardements incessants. C’est une ville martyre, comme l’est aujourd'hui Marioupol, la ville portuaire de la mer d’Azov. Avdiïvka est une ville charnière séparant deux mondes bien différents : le bassin houiller de l’est et ses richesses souterraines aujourd’hui épuisées et à l’ouest la terre noire des plaines de l’Ukraine, richesse céréalière du pays qui exporte du blé et du tournesol dans le monde entier.

Henrik habite là, seul avec sa femme Anna depuis la mort de leur petite fille Lena à 12 ans, renversée à vélo par un camion. Tous deux n’ont plus grand-chose à se dire mais une sorte de routine passive liée au souvenir de Lena les relie toujours.
Le colonel est un homme revenu de tout. Il a bien conscience que "l'armée régnait en maître dans toute la zone du front et les policiers n’étaient que de simples figurants”. Ancien soldat de l’armée ukrainienne après avoir combattu en Afghanistan comme adjudant, où il a vu (et fait ou fait faire) des choses terribles qui le poursuivent toujours, pour lui  la guerre est une routine comme une autre. 

Pourtant, quand un enfant de six ans, le petit Sacha Zoubarov  (un “Papillon dans un carnet d'entomologiste”, comme le pense  le colonel) est assassiné et cloué – quasi nu  – sur un talus du boulevard, le fil de la routine se rompt d’un seul coup. Des enfants qui meurent de la guerre, il y en a, tous les jours ou presque. On veut croire à des « erreurs » de frappe et on enterre ses morts. Mais là, c’est un meurtre d’enfant délibéré, commis sciemment par un humain et le colonel est révulsé, comme tous les habitants de la ville d’Avdiïvka. Henrik retrouve son goût du devoir. Il secoue sa torpeur et se fait le serment de retrouver le coupable et de le punir.
Un suspect, ancien soldat d’une grande violence, est très vite “évoqué”, soupçonné, suivi, pourchassé... Est-il vraiment le tueur d’enfants ?
Le dernier tiers du roman est entièrement dédié à la résolution de l’enquête. Le suspense s’accélère, les rebondissements sont nombreux. Le rythme change et la lecture s’accélère. La découverte de l'identité de l'assassin se fera dans une scène poignante et la poursuite finale en plein bombardement laissera à coup sûr le lecteur pantois. Tout comme son mobile, qui, en outre, nous ramène à la guerre.
Une réussite absolue en ce qui concerne la narration fictive, d’autant que si l’essentiel de l’action se concentre dans la dernière partie, elle est présente tout au long de l’histoire et nous retient jusqu’à la dernière page. Et pour ce qui est de l’Histoire, qui a la prééminence en nombre de pages, ce qui aurait pu être l’avenir du Donbass est resté son présent.

L’écriture est largement à la hauteur de son sujet. C’est un premier roman, mais l’auteur est journaliste au quotidien Le Monde et pour avoir lu quelques articles, je peux attester de leur qualité. La partie historique, passionnante, est largement traitée ; nous y apprenons quantité de choses sur ce qui reste de l'Union soviétique et si elle peut sembler prééminente (en pagination), le suspense n’est en rien sacrifié, bien au contraire. Les deux s’imbriquent parfaitement et, pour un premier roman sur un thème aussi complexe, c’est parfaitement maîtrisé.
Un (tout petit) bémol, minuscule : il y a beaucoup de personnages et ils évoluent sur une mince bande de terrain. J’avoue avoir été parfois un peu perdue (leurs noms peut-être) et confondu les gradés des trois  armées, les soldats de métier, appelés, volontaires et mercenaires, les policiers et même les civils. Avec un peu plus d’attention dans certains passages, on s’en sort très bien et l’on mesure le travail d’investigation sur place de l’auteur. C’est un livre qui se lit avec intérêt, avec mesure, à l’aune de ces dernières semaines ; l’envie de connaître le coupable au plus vite ne doit pas nuire à la relation historique.

Mon regard sur ce livre. Sorti en 2020 en broché, puis il y a un an en poche, Donbass a fait clignoter ses pages alors que je cherchais dans mes PAL quelque chose de nouveau. Je l’ai pris pour son titre, pour lequel je l’avais acheté. Une lacune de plus dans mes connaissances historiques. Il faut bien dire qu’avant que les chars russes ne s'y fassent entendre et envahissent l’Ukraine en février dernier, peu de médias se faisaient l’écho de la guerre civile, qui pourtant tue sans cesse depuis 2014.
Ce qui m’a frappée en lisant Donbass, c’est la ressemblance extrême entre ce qui se déroule en 2018, et ce que les Ukrainiens vivent aujourd’hui. Il pourrait se lire comme un long prologue allant de 2018, et même 2014, à aujourd’hui. 

Ce que l’on lit, ce que l’on voit et entend dans les médias semble un Copier-coller de ce qu’a écrit Benoît Vitkine. Donbass est une sorte d'instantané figé d’un pays dont les médias parlaient peu. Comme si la guerre était devenue une sorte de normalité pérenne dont la terreur et la misère des habitants sont partie prenante. La réalité et la fiction se sont rejointes et continuent leur course de concert.
Pas à pas, l’histoire du pays nous est racontée et nous la comprenons : son origine, son déroulement et sa géographie, changeant avec les humeurs de Vladimir Poutine et l'intérêt ou le désintérêt des Occidentaux.

Tous les éléments de la guerre “actuelle” en Ukraine sont là, la situation est aussi complexe qu'aujourd'hui : la vengeance destructrice du même homme frustré par l’effondrement du soviet et la montée de la démocratie, l’omniprésence de l’armée et de ses soldats, celle des oligarques et de leur argent placé partout ailleurs dans le monde… L'alchimie sombre de l’argent, de la soif de pouvoir et de vengeance.
Vladimir Poutine conjugue l’Histoire au passé, il se voit à la fois comme le dernier star et le dernier maître absolu du Soviet Suprême.

Un pouvoir (corrompu) vertical, pas même pyramidal, l'armée ayant le contrôle de tout, jusqu'à celui du vocabulaire : les grades de la police sont déclinés dans le langage de l’armée ;  le général est tout en haut de la hiérarchie, le colonel un gradé “important”, les policiers des collègues sous ses ordres.
La guerre est par ailleurs une industrie florissante, le Donbass est un pays minier. Avec la guerre, la cokerie, appelée “L’Usine” fonctionne à plein régime, y compris sous les bombardements. La corruption et la confusion générales ont permis sur place à des mafieux de s'enrichir en achetant  des terrains et des friches industrielles, engendrant davantage de restrictions pour le peuple. Au sein même de la police, le général possède des comptes placés et une villa à Marbella, en Espagne.    

Ukraine - carte du Donbass
Ukraine - carte du Donbass

Et puis il y a la guerre, la sale guerre. Elle est ici une entité, une sorte de personnage aux traits démoniaques faisant partie du pays et de sa routine. Une sorte de normalité, de “fatalité nécessaire” pour en finir avec les nationalistes ukrainiens, appelés "nazis" par Poutine. De l’aube à l'aurore, elle déroule le fil des jours, identiques. Elle accumule les morts. La propagande russe, monopole et seul point de vue audible qui passe en boucle sur les rares chaines encore visibles, fait largement sa part du travail de désinformation et va dans le sens de son “acceptation” larvée par le peuple. Les ministres russes n'ont que faire de la vérité puisqu'ils ont la leur propre : celle de leur chef suprême.

Quand commence l’histoire, le Donbass est bombardé tous les jours depuis quatre ans. Installé dans la guerre et ce qui gravite autour d’elle. Pour le reste du monde, le nombre de morts est important, certes, mais ce n’est que lorsque ce nombre est suffisamment "significatif" que les Occidentaux s’intéressent de près au pays envahi, le Donbass, point d’entrée des chars russes le 24 février, précédant de peu les bombardements de toute l’Ukraine. Cette date a marqué aussi le début de l’aide internationale pour l’Ukraine, assortie de sanctions économiques contre la Russie.

La guerre a vidé la région de ses civils. N’y vivent plus dans le dénuement le plus total et ne sachant où aller, que quelques rares vieux – surtout des vieilles femmes –ou plus rarement combattants ou ouvriers de L'Usine. Et des enfants, souvent livrés à eux-mêmes et aux prédateurs. 

La guerre évolue avec sa durée. Elle démarre par un bras de fer entre la Russie et les grandes puissances occidentales – dont certaines se sont montrées complaisantes vu les enjeux économiques, notamment énergétiques – qui dure depuis la guerre dite “froide”. Cette guerre économique a été entretenue par Poutine et l’Otan, mais pas seulement. Pendant tout ce temps, Vladimir Poutine n’a jamais renoncé à reconquérir les pays de l’ex-URSS, à redonner tout son pouvoir au Kremlin. Devenir incontournable avec une nouvelle guerre froide. Il a attendu le bon moment, s’en est pris à La Géorgie, à la Crimée, au Donbass et à l’Ukraine tout entière depuis cinquante jours.
Aujourd’hui la guerre économique s’est doublée d’une guerre “de position” où, comme lors de la Première Guerre mondiale, on se bat dans des tranchées pour grignoter le terrain : quelques mètres gagnés en avant puis reperdus en arrière. Avec, dans celle-ci, une double peine : la double occupation – séparatistes pro russes et soldats ukrainiens – engendre une double humiliation pour la population. Et des bombardements des deux camps… La peur est permanente. Le missile peut venir de n'importe où.

Une réflexion intéressante à propos de la guerre, souvent lue mais malheureusement toujours vraie : ce qu’elle fait aux hommes et ce qu’elle leur fait faire. Avec, à chaque nouvelle guerre, une montée d’un cran dans la violence, depuis que l'homme peut tuer son ennemi à distance. 

Le rapprochement entre Hitler et Poutine se fait tout seul, même si la shoah ne figure pas au programme du Président russe. Vladimir Poutine a la même soif de pouvoir et surtout le même besoin d'accomplir sa vengeance. Lui pour reformer un semblant d'union soviétique comme si c'était possible, Hitler pour punir le monde du Traité de Versailles signé à la fin de la Première Guerre mondiale et, au passage, éliminer les Juifs et tous ceux de type non-aryen de la face du monde. Ils utiliseront également les mêmes méthodes et les mêmes moyens, au premier rang desquels le mensonge et la manipulation massive. C'était il y a plus de soixante-dix ans. Et Poutine possède l'arme absolue et aucune velléité de suicide.

Pour finir, je dirai que c’est le premier roman, ou plutôt la première docufiction que je lis sur cette guerre. Et probablement la dernière, en tout cas avant longtemps (Les Loups, du même auteur, pourquoi pas ?), submergée et terrorisée d’infos tous les jours sur le sujet comme nous le sommes tous. Mais que cette lecture, en nous donnant à réfléchir, est non seulement utile mais nécessaire aujourd'hui, alors que Vladimir Poutine consacre à nouveau tout son effort de guerre sur le Donbass et sa destruction.

Bien mieux que dans les essais, c’est dans les romans que l’on apprend l’Histoire. Les essais sont en général “rasoir” à lire – pas tant que les livres d’Histoire qui, eux, sont en outre remplis “d’erreurs”, écrits par et pour les vainqueurs, fréquemment encore. Les romanciers, eux, n’ont de comptes à rendre à personne, ils peuvent tout faire dire à leurs personnages, donner plusieurs avis grâce à leurs dialogues, les bousculer ou les câliner à la place du lecteur. Non pas pour se cacher derrière eux, mais pour nous éclairer grâce à eux. Et quand un journaliste de haut vol comme l’auteur, aussi spécialisé sur la question, écrit un roman sur l’Ukraine et toute l’ex-Union soviétique, il connaît son sujet par cœur. C'est pour nous lecteurs le bonheur de lecture et la justesse du propos assurés. Au passage, un autre gage d’authenticité : la ville d’Avdiïvka existe bel et bien au Donbass. Elle a subi ces derniers jours encore des bombardements, puisque Poutine dit vouloir concentrer la guerre sur le Donbass. Ce qui ne l'empêche pas de frapper tous azimuts... 

 ALORS, A QUOI CA SERT DE LIRE : ici, à trépigner dans une enquête noirissime tout en révisant (en découvrant ?) une partie de l’Histoire contemporaine, celle du Donbass et de l’Ukraine d’hier et d’aujourd’hui. Et d’un futur international très proche.

Je dis toujours que tout est dans les livres. Ce n'est pas totalement vrai. Il y a bien plus de choses dans les livres que dans la vraie vie (et inversement quelquefois). Ce qu'il y a de plus dans les livres, ce sont les recoupements de ce qu'ils relatent. Quels que soient le temps et la spatialité de l'histoire.

Donbass me revient tous les soirs en tête, même après plusieurs semaines et même quand je lis quelque chose de totalement différent.
Et je ne peux m'empêcher de faire des croisements raccourcis d'une lecture à l'autre : guerre russo-ukrainienne plus sanctions occidentales = rationnement (ou embargo total) sur le gaz russe = achat de gaz de schiste. Gaz de schiste canadien ou américain = fragmentation hydraulique. Fragmentation hydraulique = hyper pollution des sols, de l'air et de l'eau.

Exemple de roman américain portant sur ce sujet (parmi tant d'autres) : Lady Chevy, de John Woods (Albin Michel, février 2022) ; exemple de roman français dénonçant nommément et sans mâcher les mots des entreprises françaises (comme Total et Société Générale) pour le moins duplices de la pollution-destruction planétaire : Impact d'Olivier Norek (Livre de poche, 2022)... Mais il y a aussi Sonja Delzongle, Olga Tokarczuk (Prix Nobel de Littérature 2018) et combien d'autres. Le sujet est abordé, largement développé, explicité par les intellectuels mais les élites gouvernementales ne bougent pas un ongle. La pollution, c'est comme la guerre et les violences faites aux femmes : des sujets tabous… Sauf chez les écrivain(es).
C'est bien pour ça qu'il faut lire, lire, lire ! Des essais, des BD, des articles, DES ROMANS !


Donbass, un coup de cœur ? Non ! Deux ! Un pour la guerre aujourd'hui, qui n'est devenue intéressante que depuis que les morts se comptent par milliers et pour laquelle l'auteur prend des risques énormes tous les jours depuis deux ans je crois pour nous tenir informés. Et un pour le polar abouti qui s'y déroule. Merci monsieur Benoît Vitkine et bienvenue parmi mes auteurs (articles, reportages, romans) favoris !

A l'heure où je poste ces lignes, le Donbass subit les bombardements incessants de l'armée russe. Certaines villes, comme Marioupol sont totalement ravagées, tels des champs de ruines et de batailles géants. La guerre continue, les hommes se déchirent, l'Histoire se répète...

QUELQUES  MORCEAUX CHOISIS
Sur des sujets toujours actuels

De tout temps la guerre a inspirée l'art. Avec plus ou moins de talent, les artistes l'ont filmée, peinte, écrite, chantée même. Toujours décriée même si parfois les images sont volontairement un peu trop appuyées. Les poètes eux aussi l'ont mise en mots et en vers, avec une haine traduite sur des tons différents : le sarcasme grinçant ou l'explosion de colère.

“Ah Dieu ! Que la guerre est jolie
Avec ses chants, ses longs loisirs”.
Guillaume Appolinaire (1880-1918), Calligrammes, “L'Adieu du Cavalier”, 1918. Mort deux jours avant la fin de la guerre.

Le colonel de police, au retour de la guerre précédente :
“Quand il était rentré d’Afghanistan, il lui avait fallu plusieurs années pour ne plus ressentir la fadeur de la vie civile. Là-bas, à la guerre, tout était plus éclatant, les sentiments, les joies, les peines, la mort... Même l'horreur. C'est pour cela qu'il s'était engagé dans la police, pour tenter de retrouver un peu de cette lumière crue qui exacerbait chaque sensation”.

Le même point de vue ou presque, pourtant celui de la mère de l’enfant tué :
“À la guerre, vous êtes quelqu'un, on vous respecte ou on a peur de vous. Et puis imaginez, ce n'est pas tous les jours que l'on a l'occasion de se battre pour une grande cause ! Alors quand cette cause s'appelle le “monde russe”, comme dit Poutine, la Novorossia, il y a de quoi s'enthousiasmer. Vous croyez qu'ils sont venus ici pour quoi, ces milliers de jeunes Russes qui ont quitté leur village de Sibérie ou d'ailleurs ? Pas les soldats qu'on envoie sans leur demander leur avis, mais les volontaires. Il n'y a pas que des sadiques amoureux des armes et de la violence…”

“Oh, Barbara, quelle connerie, la guerre !”...
Jacques Prévert. Paroles (1946)

La population restante.
Le quartier était rempli de ces veuves impassibles. Le pays pouvait bien s'étriper, elles continueraient à fabriquer des confitures et à mariner des champignons. Leurs maris s’étaient agités toute leur vie, puis leurs cœurs avaient lâché, fatigués de tant donner à des corps trop massifs, à des vies trop brutales. Elles, elles restaient. Elles vivaient quinze, vingt ans de plus que leurs hommes et pendant vingt ans, elles enfilaient chaque jour les mêmes chaussons, les mêmes robes de chambre. Elles accomplissaient consciencieusement la routine de leurs petites vies. Elles y déployaient même une force surprenante. Peu leur importait de vivre en Union soviétique, en Russie, en Ukraine, elles avaient tout connu et tout était égal. Seul importait que leurs petits-enfants ne voient pas les horreurs qu'elles avaient vues. La guerre, la vraie. Les purges de Staline.
Le Donbass était rempli de ces veuves. Le pays entier ! Et pareil dans la Russie voisine. Là aussi on pouvait conduire des heures et ne croiser que des villages peuplés uniquement de vieilles femmes besogneuses, un empilement de veuves ! Des strates de veuves abandonnées par le temps. Veuves de soldats. Veuves d'ouvriers. Veuves d'alcooliques.

Cette guerre en particulier, qui fait régner la terreur permanente et une armée omniprésente.
“Parlons-en, de l'Union soviétique ! reprit Seva. Aujourd'hui, avec Internet, n'importe qui peut se renseigner sur les crimes de l'Armée rouge et du NKVD pendant la guerre, les exécutions de masse, les viols... Et le pacte Molotov-Ribbentrop, quand Staline s'est partagé l'est de l'Europe avec Hitler ! Malgré cela, tu ne trouveras pas un Russe qui ne soit pas absolument convaincu que tous les soldats soviétiques qui ont combattu entre 1941 et 1945 étaient des héros. Pas qu’en Russie d'ailleurs, chez nous aussi, et dans quasiment toutes les ex-républiques soviétiques. A part peut-être ces rigolos d’Estoniens… Parce qu'on nous l'a répété et répété encore depuis l'enfance, pire qu'un catéchisme. Parce que sans ça nous n'étions rien et notre pays n'était rien. C'était une question de survie, pour toute l'Union soviétique et pour chacun de nous. Poutine fait la même chose aujourd'hui : il ne survit que par la mémoire de la Grande Guerre et en se posant comme une victime. A l'écouter, son grand pays si terrible est menacé par les méchants Ukrainiens, par les Américains, par la terre entière…

Enfin, cerise rose sur un gâteau bien noir, une jolie parenthèse dans les toutes dernières pages. La description d’une plage sur la mer d’Azov, si petite mais si convoitée. On s'y croirait.
“La mer scintillait sous le soleil, caressée par une houle légère. Presque belle, presque bleue. La mer des prolos, des mineurs et des métallos. La mer d'Azov, celle des flics cabossés et des orphelins. À peine plus qu'un lac, coincée entre la Russie et l'Ukraine, ceinturée par le pont de Crimée. La Riviera du Donbass. Sombre, peu profonde, industrieuse. Là aussi, sur les berges, le béton et le métal étaient devenus présents. L'immense complexe métallurgique s'étendait jusqu'à la côte, déployant ses cheminées et ses tours de fer au-dessus des immeubles de Marioupol. Le Donbass ne cédait qu'à contrecœur le terrain aux flots".

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