Devenir quelqu’un, de Willy Vlautin

EN DEUX MOTS. Aux Etats-Unis, aujourd’hui encore, pour « devenir quelqu’un » quand on n’est pas 100 % blanc américain, à tout hasard amérindien, il faut exceller dans un sport. Le héros de « Jeu blanc » de Richard Wagamese avait choisi le hockey sur glace, Horace a choisi la boxe. Une belle leçon de vie sans leçon de morale. Un roman dépaysant, humain et généreux.
Les cinq premières lignes : Horace Hopper ouvrit les yeux et regard son réveil : cinq heures du matin. Il pensa aussitôt à sa mère, qu’il n’avait pas vue depuis près de trois ans. Puis il se rappela que, dans un peu plus d’une semaine, il serait seul dans un car qui le conduirait à Tucson. A peine réveillé et déjà la boule au ventre ».
Sorti en février 2021 chez Albin Michel, Collection Terres d’Amérique. Roman. Traduit de l’américain par Hélène Fournier (titre original : Don’t skip out on me).

L’auteur. Willy Vlautin est un romancier américain au talent reconnu, plusieurs fois récompensé par des prix. La cinquantaine jeune, il est né à Reno dans le Nevada et vit maintenant dans l’Oregon. Il est également chanteur-compositeur d’un groupe folk-rock, Richmond Fontaine. Son premier roman, Motel Life, publié en 2006, a été porté à l’écran dans un film primé au Festival international de Rome. Suivent Plein Nord en 2008 puis La route sauvage en 2010, qui obtient deux Oregon Book Awards et est lui aussi adapté au cinéma en 2017. Enfin Ballade pour Leroy (2014) et Devenir quelqu’un (Don’t Skip Out on me) en 2018, chroniqué ci-dessous. En France, tous ces romans sont parus dans la collection Terres d’Amérique des éditions Albin Michel.

LA phrase du livre (dans la bouche du grand-père Eldon) : « Les gens se sentent seuls, et du coup ils ont tendance à prendre de mauvaises décisions. Moi aussi j’ai fait des erreurs, c’est comme ça qu’on apprend. Accorder plus d’attention aux actes qu’aux mots peut parfois t’éviter d’avoir du chagrin ».

Au moment ou commence l’histoire, dans le Nevada, Horace Hopper, le personnage principal a vingt et un ans. Il travaille dans le ranch des Reese, Eldon et Louise, un couple âgé qui l’a « adopté », l’aimant, le traitant et l’éduquant comme s’il était leur propre fils. Né d’une mère blanche et d’un père indien païute, abandonné successivement par les deux, Horace n’est pas à l’aise avec cette double nationalité. Il ne supporte plus d’être « un Indien qui n’en était pas un, un Blanc qui ressemblait à un Indien ». Il ressent le besoin impérieux de faire quelque chose de notoire, pour « devenir quelqu’un  » à ses yeux et aux yeux de tous. Passionné de boxe, il suit les champions mexicains depuis longtemps. Il pense que celle-ci serait le moyen idéal pour être reconnu. Il est conscient de la difficulté de la tache mais persévère dans son but.
Après l’obtention de son diplôme d’études secondaires, il décide de partir pour aller se confronter aux plus forts que lui afin d’enchaîner les victoires jusqu’au sacre final. Il change de nom et choisit Hector Hidalgo, un nom mexicain. Son physique : brun des yeux et de peau, le lui permet : pour ceux qui ne le connaissent pas, il est Mexicain.

Il donne à son grand-père une « bonne » et fausse raison : « Parce que les boxeurs mexicains sont les plus coriaces. Ce sont de véritables guerriers qui n’abandonnent jamais, et qui ne connaissent pas la peur. Erik Morales n’a jamais eu peur de personne ». (…) Le problème, c’est qu’aucun boxeur indien n’est véritablement coriace ».Si Horace a décidé très jeune de partir faire ses preuves, ses parents adoptifs rêvaient quant à eux qu’il reprenne le ranch quand Eldon ne pourrait plus s’en occuper, soit dans un avenir très proche. Remplis de tristesse, ils respectent son choix et il s’en va, promettant de revenir quand il sera « devenu quelqu’un ».

Son périple commence à Tucson, où il louera une chambre chez la sœur de sa mère.
Le parcours sera difficile, bien plus qu’Horace ne le pensait, semé de toutes les embûches. Tant sur le plan physique, que moral et psychologique. Hector n’abandonnera jamais même si Horace y pense parfois. Il en fait un point d’honneur, pensant qu’un échec de sa part décevrait ses grands-parents qui le prendraient pour un raté. De ville en ville, de combat en combat, d’échec en victoire et de victoire en échec, il continue. Les villes et les combats défilent. La douleur physique est forte mais Hector persévère.

Le dénouement, je ne vous le livrerai pas, il m’a renversée. Je vous laisse le découvrir et l’apprécier pour sa valeur. Si possible un paquet de mouchoirs à portée de main…

L’écriture, d’une grande et belle simplicité, n’en est pas moins forte, notamment pour exprimer la rudesse d’un milieu sans concessions, les réflexions des personnages, leurs sentiments, à travers des dialogues sobres et pudiques qui font venir les larmes aux yeux. Comme ici, au moment des adieux d’Horace à ses grands-parents, Eldon s’adresse à son épouse Louise et à Horace : « Chacun doit trouver sa propre voie, la coupa son mari. Surtout à cet âge. Tu le sais très bien. C’est juste que tu vas nous manquer, Horace. C’est ce qu’on essaie de te dire. On t’aime, et on ne sait pas quoi faire sans toi ». Pas d’envolées lyriques, des mot simples, prononcés par des personnes simples, pour porter l’émotion avec une grande pudeur.


Mon regard sur le livre. Autant le dire d’emblée, je n’aime pas la boxe. Ni son univers. Elle est à l’opposé de tout ce à quoi je m’intéresse. Pour moi, la boxe n’est clairement pas un sport. Comme tous les sports de combat, qui n’ont de sport que le nom. A l’exception, peut-être, des sports de défense et surtout pour les femmes. Avis strictement personnel bien sûr. Avec le nez cassé une fois au moins dans sa carrière, si ce n’est à chaque match de compétition, le visage asymétrique (arcades sourcilières amochées, yeux gonflés, vision affaiblie ou déformée à vie), les os, ceux des mains en particulier, douloureux… les ex-boxeurs ont une carrière courte et un physique reconnaissable. Côté « milieu » : entre les matchs truqués, gagnés ou perdus d’avance, les trahisons… la corruption prévaut avec toutes les magouilles qu’elle engendre.

Je comprends pourtant que pour certains jeunes Américains, surtout parmi les minorités ethniques, la boxe, comme bien d’autres sports, représente toute une symbolique. Être champion de boxe égale être champion tout court, égale « devenir quelqu’un » pour Horace. Et Horace déclenche une telle empathie (malgré lui, même, parfois), que le monde de la boxe devient juste l’environnement qui sert de cadre à l’intrigue. Un environnement difficile. Alors, comme le monde de la boxe n’était qu’un prétexte, je suis allée voir de plus près comment il fonctionnait. C’est-à-dire mal.
J’avoue avoir lu « en vitesse », mais en intégralité car l’issue des matchs est importante pour la suite, tout ce qui se trouvait entre le commencement et la fin des combats. Trop violent pour moi qui en lis pourtant du noir ! Seul m’importait de savoir le nom du vainqueur : Hector ou l’autre… En attendant avec impatience qu’Horace-Hector finisse par jeter définitivement l’éponge.


Et le moins que je puisse dire, c’est que je n’ai pas regretté une seconde d’avoir continué. Pour nombre de lecteurs, la richesse de toute lecture tient à l’empathie. Celle d’un ou plusieurs personnages et celle du lecteur. Il est impossible de ne pas aimer ce jeune homme qui défie un destin tout tracé qui ne lui convient pas dans l’immédiat. Parce que pour l’instant, il ne se sent pas digne d’hériter du ranch d’Eldon. Il éprouve une honte injustifiée d’être mal-né puis abandonné. Une honte qu’il ne pourra effacer qu’en ayant (dé)montré de quoi il était capable, en devenant quelqu’un. Non sans ignorer le risque de tout perdre.

Nous sommes dans un western, au fin fond du Nevada, une région d’hommes aux caractères trempés, tranchants. Pourtant l’étude psychologique des personnages essentiels ou secondaires, est extrêmement fine. L’auteur nous les décrit avec leurs défauts et leurs qualités, jamais entiers. Parmi eux, Horace et Eldon. Le jeune Horace, tout à la fois modeste, volontaire, amateur de heavy metal, travailleur, est perturbé par sa double identité et l’abandon de ses parents, encaisse les coups (ceux des autres boxeurs mais aussi ceux des « entraîneurs » qui prennent des commissions abusives sur les combats et n’hésitent pas à se laisser corrompre). Egalement timide, a minima peu sûr de lui, il laisse exploser avec beaucoup de pudeur et de maladresse des sentiments très forts vis-à-vis de sa famille d’adoption, à la fois reconnaissant et compatissant.
J’avoue c’est vrai avoir eu de temps à autre l’envie de le secouer par les épaules pour qu’il renonce à se faire mal, mais cette envie était mêlée d’une sorte d’admiration pour sa persévérance. Sans oublier la peine que m’ont fait sa condition sociale et son histoire personnelle, toutes deux liées intimement à sa double origine. Il est triste de penser que sa démarche pour devenir champion est à la fois un défi personnel et un moyen d’être reconnu par les autres comme « quelqu’un de bien ».

Impossible de ne pas penser au héros de Richard Wagamese, Starlight, dans Jeu blanc, qui depuis l’enfance rêve de devenir champion de hockey sur glace dans le but, lui aussi, d’échapper à son destin, de sortir de l’anonymat par le biais du sport. Et aujourd’hui encore et partout, il est fréquent de rencontrer des jeunes de toutes couleurs et nationalités, de tous pays, de condition modeste (a minima), qui tentent de se faire un nom et de gagner de l’argent en devenant champions du sport qui les passionne et dans lequel ils sont bons.

Son grand-père, Eldon, est d’une bienveillance extrême. C’est mon personnage préféré tout bien considéré même si Horace m’a tapé dans le cœur. Le père (ou le grand-père) que l’on aimerait toutes et tous avoir. Tout en souffrant le martyre (spasmes musculaires dans le dos), il se met en quatre pour sa femme Louise (personnage effacé, un peu en retrait dans l’histoire, elle aussi très aimante, prévenante, douce et généreuse) et il aime Horace pour lui-même. Homme bon, juste et compatissant avec tous ceux qui l’entourent, il éprouve des sentiments forts (amour conjugal, mâtiné d’une grande tendresse pour son épouse fragile, paternel, amitié) et ressent une empathie contagieuse pour ceux qu’il aime, souffrant de les voir souffrir, heureux de les savoir heureux. Surtout Horace, avec qui il a une relation privilégiée. C’est le fils qu’ils n’ont pas eu. Jamais il ne lui fait la morale, il lui prodigue des conseils remplis du bon sens de l’expérience, commente ses propos, lui raconte des anecdotes amusantes de sa vie passée et l’aiguille dans ses décisions tout en respectant son choix final.
Eldon pousse la générosité jusqu’à penser aux autres en évoquant son propre décès et à en dire : « Au fond, le mieux serait de mourir dans son lit : C’est ce qui donnerait aux autres le moins de tracas ». Sa qualité première est sa tolérance sans bornes. Rien ne le choque dans les apparences extérieures, seuls comptent le comportement, l’effort et la confiance. Une personne malheureusement plus présente dans les romans que dans la vie réelle où prévalent le chacun pour soi et l’intolérance.
Nous lisons : « Tu peux être un cow-boy et écouter du métal. Tu peux être un cow-boy et avoir les cheveux longs. Tout comme tu aurais pu être un boxeur originaire de Tonopah avec du sang indien dans les veines. C’est à toi de choisir. Être soi-même demande d’avoir du cran ».

Autour d’eux gravitent les personnages secondaires, certes moins importants mais dont aucun n’est totalement transparent. Ce qui donne au final une histoire un peu redondante (pour ce qui concerne les matchs qui s’enchaînent de ville en ville), mais de plus en plus prenante par les relations entre les personnages que nous voyons évoluer. L’histoire d’une famille qui aurait pu être parfaite n’était le complexe d’infériorité du personnage principal. Nous avons envie de le booster pour lui dire qu’il est déjà quelqu’un, apprécié et aimé pour ce qu’il est et que devenir champion du monde de boxe ne lui apportera rien de bon dans sa vie de futur rancher.

Pourtant l’histoire ne se résume pas à une belle galerie de portraits. Le cadre dans lequel elle se déroule est celui de la boxe. Nous suivons l’envers du décor des matchs, à travers plusieurs angles de vue très différents : celui d’Horace-Hector en premier lieu, celui des entraîneurs et des dirigeants, très lié à l’argent. Et en fin celui des familles de boxeurs, peu reluisant en général.

J’ai lu les dernières pages, belles mais tristes à pleurer… en pleurant à chaudes larmes. L’espoir, enfin, paraît, infiniment faible. Et la dernière phrase m’a littéralement renversée. En quelques mots seulement. Difficile de s’y attendre.

Une dernière remarque en passant : cette lecture ne m’a pas réconciliée avec la boxe et son milieu. Loin de là. Voir les souffrances qu’endurent le jeune Horace (et ses adversaires) me met en colère.

Mon gros coup de cœur vaut pour tout le reste. La lecture de ce roman vous éloignera pour un temps de la morosité générale, même triste (et tellement beau !). Il est également dépaysant, se déroule dans des décors naturels que peu ont la chance d’avoir vus et dans un domaine sportif méconnu si ce n’est du cinéma et dont l’auteur parle sacrément bien. .
Et puis, aujourd’hui plus qu’hier, c’est dans les livres qu’on voyage ! Profitons-en.

Je me demande souvent si je ne vais pas bientôt ne plus lire que cette collection d’Albin Michel que j’aime tant,Terres d’Amérique. Chaque lecture est au minimum un moment de plaisir, qu’il s’agisse d’un premier ou d’un quatorzième roman. Avec ses cinquante-deux étoiles, l’Amérique est grande c’est vrai, variée dans ses populations et partant ses sources d’inspiration (dont les années Trump). Mais quand même… Il faut être plutôt doué pour dénicher ces auteurs, jeunes pour la plupart, et leurs pépites.

C’est aussi grâce à Francis Geffard qui dirige cette collection que j’ai découvert le premier roman de Christian Kiefer Les animaux (2017, chroniqué dans ce blog) qui m’avait éblouie pour un premier roman, et dont j’ai terminé la lecture du dernier, Fantômes. Un roman dont je viens tout juste de « me remettre » tant le sujet est à la fois peu connu historiquement, en tout cas des ignares de mon espèce, et « tragiquement » romanesque. Après quelques chroniques en retard, promis, je la mets sur le blog. Mais je peux d’ores et déjà vous en recommander la lecture, vous en pleurerez de « bonheur » !

par | 18/04/2021

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