De beaux jours à venir, de Megan Kruse

EN DEUX MOTS Sur un sujet encore tabou et difficile malgré son actualité universelle, Megan Kruse nous livre une « fiction » extrêmement réaliste et bouleversante, remplie d’amour et d’espoir. Grâce notamment à une écriture pudique et acérée, une construction habile et des personnages que l’on quitte à regret. Le processus et l’engrenage sont conformes à ce que l’on entend ou lit lorsqu’un cas de maltraitance féminine « fait la une ».
Les cinq premières lignes, hors prologue : « L’été de mes neuf ans, mon père est rentré avec un cochon à l’arrière de son pick-up. C’était un cochon énorme, avec d’épaisses touffes de soies le long de la colonne vertébrale. Il se grattait le dos contre les barbelés. « On va l’engraisser », a dit mon père. Il a jeté de la nourriture dans une auge oblongue puis s’est reculé et a croisé ses bras épais. J’ai suivi Jackson jusqu’à l’enclos, mais moi, je n’ai pas osé toucher le cochon ».

par | 14/06/2020

Sorti en mai 2016 chez Denoël & d’ailleurs. (Premier) Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié (titre original : Call me Home). 376 pages.

Premier roman et jeunesse de l’auteure obligent, peu de pages Internet relatent une biographie conséquente de Megan Kruse. Nul doute que cette lacune se comblera vite. Megan Kruse possède un talent d’écriture qui lui assure une belle et longue carrière littéraire. D’autant qu’un premier roman portant une telle histoire semble a priori une véritable gageure.
Pourtant ce que nous dit Elisabeth Gilbert, qui a partagé un temps avec elle une résidence d’artiste dans le Wyoming, en 2014, nous en dit bien davantage qu’un paragraphe dans Wikipédia. Je vous laisse le découvrir, c’est conforme à ce que j’ai ressenti pendant ma lecture.


L’histoire. Tulalip, état de Washington, 2010. Amy, sa fille Lydia, 13 ans et son fils Jackson, 18 ans, s’enfuient de chez eux en voiture. Cette fois, la violence et les derniers coups de son mari Gary, ont eu raison d’elle. Avec déjà quatre « faux départs » après lesquels Gary les avait retrouvés, Amy décide de partir pour de bon avant qu’il ne soit trop tard. Profitant d’une absence de son mari, elle met un minimum d’effets dans des sacs poubelle, ordonne à ses enfants de regrouper ce à quoi ils tiennent. Quelques kilomètres de voiture plus tard, ils arrivent à Everett et passent devant un motel minable, le Starlight ; Amy décide d’y rester quelques jours pour s’organiser. Le lendemain, Jackson lui annonce qu’il va retourner voir Randy et Chris, deux amis qui habitent à côté de chez son père… En réalité, consciemment ou non, il sent, il sait qu’il va lui dire où sont sa mère et sa sœur. Paradoxe de l’adolescence, il a besoin d’être aimé par son père même s’il le méprise pour ce qu’il fait à sa mère. La honte dans l’âme, il le fait ; Gary les trouve et les ramène à la maison une fois encore.

Une semaine plus tard elles repartent sans dire à Jackson où elles vont ; Jackson reste avec son père, espérant forcer son amour. En vain. car ce dernier a compris que son fils était homosexuel et ça le révulse. Jackson part à son tour pour aller travailler sur un gros chantier de construction dans l’Idaho. Là, il doit sans cesse veiller à ne pas montrer son penchant pour les hommes dans la société hermétique des campagnes américaines (est-elle plus ouverte aujourd’hui ?). Dans ce milieu professionne,l extrêmement viril, du bâtiment ne travaillent que des hommes rudes, trimant la journée et attablés au bar à cancaner pendant leur temps libre ; des hommes sans autre horizon qu’un travail difficile et parfois périlleux, la bière ou la vinasse et les commentaires graveleux. Nous sommes dans l’Amérique profonde, celle qui ne change pas et qui a voté Trump aux dernières élections. Jackson tombe amoureux de son chef d’équipe, Don. Leur liaison est risquée, elle doit impérativement rester secrète.

Les trois personnages continueront de fuir plusieurs mois et tenteront de se reconstruire, ensemble pour Amy et Lydia qui se feront aider, seul pour Jackson qui ira de petit boulot en petit boulot. Et, bien qu’il ne s’agisse nullement d’un thriller, un suspense omniprésent nous fait attendre le dénouement : Amy va-t-elle réussir à sortir des griffes de son mari, le frère et la sœur si fusionnels se retrouveront-ils ? Restera-t-il quelque chose de cette famille fracturée ? Une résilience sera-t-elle envisageable, et pour qui ?

En ce qui concerne l’écriture, elle est narrative, pauvre en dialogues. Chorale aussi, en quelque sorte, puisque les trois personnages, chacun son tour dans un chapitre, donnent leur point de vue et racontent l’avancement de l’histoire et ses retours en arrière. Chacun reprend les choses à l’origine en remontant le cours du temps par les souvenirs, dix ans pour les enfants, remonte toute sa vie avec Gary pour Amy, de leur rencontre à son départ définitif, soit près de vingt ans. Trois versions différentes mais totalement identiques, habilement amenées par la construction dans une chronologie descendante. À la fin du livre on est revenu au point de départ (la fuite définitive d’Amy et Lydia) mais la fin de l’histoire nous est dévoilée quelques dizaines de pages plus loin. Le roman commence par la – presque – fin ; lors de la véritable fin l’auteure, les personnages et ses lecteurs retombent sur leurs pieds.
Amy et ses enfants pensent beaucoup mais parlent peu, juste quand c’est nécessaire. Tour à tour, sans jamais les brusquer, avec un grand respect et beaucoup d’empathie, Megan Kruse les regarde, écoute leurs pensées, leurs paroles et leurs silences, les observe dans leurs tentatives de survie, dans leurs sentiments mutuels, tout en jouant elle aussi la retenue dans la parole. Elle est à la fois distante et collée à eux. Son regard est éclairé, acéré, compatissant ; son propos, jamais dans le pathos ou la mièvrerie, s’adapte au narrateur en présence : du vif-argent, de la colère et de la culpabilité pour Jackson, de la crainte, de la fragilité et de la honte pour Lydia, et de l’amour maternel, de la sagesse, et des vœux de bonheur pour ses enfants pour Mary. Et c’est pour cette raison que le roman est si bouleversant. Avec Lydia, elle s’efface totalement pour la laisser raconter à la première personne. Sans doute pour insister sur l’incidence d’une telle situation pour les enfants qui comprennent tout et rien à la fois et survivent dans la peur. C’est du grand art. Distillés au compte-gouttes, les sentiments n’en paraissent que plus forts, ainsi que la finesse d’analyse psychologique de chacun. L’écriture du roman – tout comme sa construction jamais déroutante et sa traduction – mérite que l’on s’y attarde longuement. Elle participe de la qualité générale et de la compréhension intime des personnages ; ce qui n’a pas dû être facile avec les deux enfants, notamment Jackson.

Mon regard sur le livre. De beaux jours à venir est un livre dont on a curieusement peu parlé à sa sortie française et c’est non seulement injuste mais incompréhensible. Son sujet difficile (tabou ?) peut-être. Après l’avoir lu, je confirme : c’est bien une injustice. Car c’est l’un des meilleurs livres de 2016, un des plus forts. Pas facile certes mais rempli d’amour, d’empathie et… d’espoir. Avec des personnages auxquels on s’attache fortement.

En ce qui me concerne, en dépit de mon attirance quasi maniaque pour les premiers romans, j’ai bien failli ne pas aller au-delà des dix premières pages. Trop de violence, trop de malheur, trop de désespoir. Je pensais broyer encore du noir après l’avoir lu. Et puis, au bout de quelques pages, j’ai ressenti le besoin de continuer, un devoir presque pour l’auteure et pour les femmes battues. Comment s’attendre à ne pas frémir (de colère et de compassion) avec un tel sujet, pourtant rebattu – la violence faite aux femmes ? Ce fut comme si j’avais perçu, malgré la noirceur dans laquelle baigne l’histoire une lueur d’espoir infiniment bien cachée que seule la lecture complète m’amènerait à trouver. Elle était dans le titre après tout : De beaux jours à venir, c’est un titre lumineux, porteur d’espoir. Comme souvent dans les romans (et dans la vie) noirs, il faut aller chercher l’espoir là où il est, dans le cœur des femmes et des hommes… Je voulais savoir. Et les sentiments m’ont explosé à la figure : maternel, amoureux et fraternel par-dessus tout. La relation entre Jackson et Lydia tient de la gémellité plus que la simple fraternité. Ai-je été déçue ?

Non. Bien au contraire. Séduite d’emblée par la qualité de son écriture et la pudeur : celle des personnages, Amy en tête, et celle de l’auteure qui les caresse de sa plume là où ils sont battus, j’ai très vite fini par penser que la lecture de ce (premier !) roman courageux, était une obligation ; puis par le considérer, parce qu’il semble, si réel non pas comme un juste et seul hommage aux femmes battues, ignorées la plupart du temps, mais comme un « déshommage » aux hommes qui les frappent et qui les tuent. La reconnaissance pour l’auteure également d’avoir eu le courage d’écrire une telle histoire.

Si le sujet est difficile au possible, il vaut toujours mieux en parler, ne pas taire ce qui semble indicible. Se taire, fermer les yeux, c’est croire que l’on n’y peut rien soi-même, que personne n’y peut rien, que l’on y est sûrement pour quelque chose, voire qu’on l’a bien mérité, qu’il y a forcément une raison plausible pour qu’une femme soit frappée par son mari. Elle, sans doute. C’est une constante dans ces drames familiaux : une fois la crise passée, la femme veut croire que c’est la dernière fois qu’il le fait, que là encore il y a une explication car son mari n’est pas un monstre, et tente d’oublier en se faisant oublier jusqu’à la prochaine… Qui parfois peut réellement s’avérer « la dernière ».
La culpabilité des femmes battues s’étend à leurs enfants, spectateurs forcés et impuissants. Et cette culpabilité multiple profite au pervers narcissique qui en profite pour provoquer la crise suivante, plus violente encore. Le sujet est toujours d’une actualité brûlante et pas seulement aux Etats-Unis. La condition des femmes évolue plus vite dans les textes, dans les paroles même plutôt, que dans les faits. Pas besoin de chercher loin pour rencontrer ces femmes, ces familles déchirées, pas besoin d’entendre leurs cris car lorsque c’est le cas c’est bien souvent qu’il est trop tard. D’une manière générale, tous pays et toutes classes sociales confondues, rares sont les femmes qui font réellement dans la vie tout ce qu’elles veulent ; parmi les femmes violentées, aucune. Elles sont dans la survie, pas dans la vraie vie.


Le récit, seulement porté par trois personnages : Amy, la mère et ses deux enfants, est extrêmement réaliste. Pour avoir côtoyé plusieurs fois en région parisienne deux familles malmenées par le mari-père, je dirai que l’engrenage fatal raconté ici est fidèle aux faits constatés dans la réalité. Le schéma est toujours et rigoureusement le même. Les témoignages concordent. Il ne s’agit pas d’une folie dure, mais de manipulation perverse. Ici Gary, homme alcoolique – l’alcool est très souvent un facteur aggravant –, grossier, menteur, sans culture, un vrai « bouseux », met le peu d’intelligence qu’il possède dans l’exploitation des « faiblesses » de sa femme et dans sa manipulation.

En nous exposant cette histoire par le menu, ce roman nous aide à comprendre pourquoi, la plupart du temps, ces femmes blessées dans leur corps, dans leur cœur et dans leur âme, sont ignorées : elles se taisent. Par peur de parler, pour elles et leurs enfants, parce qu’elles ont honte de leur situation et pour certaines, veulent croire que cela « va finir par passer »… L’on comprend aussi que la maltraitance féminine continuera tant que les violences seront tues, que seule la fin change d’une histoire à l’autre. Car il n’y a que deux fins possibles, radicalement opposées : la mort de la femme, le féminicide dont on parle beaucoup aujourd’hui, sous les coups du mari ; ou le salut de la famille complète, toujours ou presque obtenu par la fuite et une aide extérieure.

Mais le temps passe, les crises continuent et les enfants grandissent. L’auteure s’intéresse aux enfants de ces familles, sur lesquels l’impact de la violence paternelle est très fort. Et durable. Peu d’enfants de mère battue s’en sortent indemnes. Souvent la culpabilité les ronge eux aussi, ils ont la sensation de trahir l’un ou l’autre des parents en disant ou seulement en pensant quelque chose. Il en est ainsi de Lydia et de Jackson : elle se sent perdue et lui en veut à sa mère d’être partie et à son père de l’avoir maltraitée.
Le récit des violences vues et surtout entendues par les enfants est d’un grand réalisme, quand les enfants se cachent les oreilles pour ne rien entendre et se terrent dans un coin. Tout comme la honte à titre personnel qu’ils éprouvent à faire partie de cette famille différente… L’auteure nous le montre, preuves à l’appui : quand violence est faite aux femmes, égale violence est faite aux enfants, par voie de conséquence, toujours. À aucune exception près. Ne reste que la résilience en cas de fuite, quand elle est possible et bien longtemps après, pour aborder une reconstruction véritable.

L’autre grand intérêt du roman réside, pour moi en tout cas, dans l’étude psychologique des personnages. Le père n’en parlons plus, c’est le portrait-robot du pervers violent. Classique. Mais les trois personnages principaux bénéficient d’un profil psychologique bien plus fouillé. Amy la mère-martyr bien évidemment, mais aussi son fils Jackson empêtré dans une histoire d’amour qui ne peut se vivre au grand jour et l’envie qu’il a de revoir sa mère et sa petite sœur (eux deux s’adorent, se disent tout, elle était la seule à savoir qu’il éprouvait un penchant pour les hommes et non les femmes). Si Lydia, la plus jeune, a les faveurs du lecteur, celui-ci s’attache tout autant à Amy et Jackson. Ce dernier m’a beaucoup émue. Leurs points de vue à la fois différents et convergents nous permettent d’avoir une vision globale de la situation et d’en comprendre les répercussions sur chacun d’eux.

Beaucoup d’autres thèmes traversent les pages, fugacement mais intensément. Culpabilité pour les trois personnages, même la petite Lydia, sentiments forts : amour maternel et filial, amour fraternel, quête de reconnaissance, d’amour paternel et maternel pour Jackson, et pour lui également acceptation et gestion difficiles de son homosexualité dans une Amérique rurale intolérante ; enfin, rédemption et/ou résilience pour les enfants et tentative désespérée mais constante d’espérer… Le thème principal, dont ils découlent, est si fort que ces sujets peuvent sembler mineurs mais il n’en est rien. Ils sont abordés avec beaucoup de justesse et de compassion. Chaque déclaration d’amour, dite ou non-dite est bouleversante, chaque sujet abordé l’est avec pudeur même s’agissant des personnages secondaires, peu nombreux mais d’une présence forte (la mère d’Amy, Randy, l’ami d’enfance de Jackson, Don son amant) …

Je finirai cette chronique en disant que ce premier roman sûrement difficile à écrire, fut pour moi une lecture éprouvante mais nécessaire. Peu de choses ont changé, les féminicides continuent partout dans le monde, civilisé ou non. Megan Kruse nous offre un roman à la fois noir et lumineux. Partant d’un thème à la laideur morbide, celui de la violence conjugale, elle a réalisé une œuvre pourtant remplie d’amour et d’espoir. Un coup de cœur ? Non ! Un énorme coup dans le cœur ! Un livre à lire absolument, par les hommes surtout, les femmes elles connaissent la musique, même celles qui ont la chance de ne pas vivre un enfer conjugal. Elles se tiennent au courant.

Détails amusants : dans le merveilleux Starlight du regretté et non moins merveilleux Richard Wagamese, l’héroïne – qui s’appelle non pas Amy mais Emmy  –  se sauve en voiture avec sa fillette pour fuir les coups de l’homme alcoolique et bon à rien chez qui elle vit faute de mieux. Elle finit par se retrouver non pas dans un motel minable appelé Starlight mais chez un homme appelé Starlight ! Le merveilleux Starlight ! Une coïncidence qui m’a fait aimer davantage encore De beaux jours à venir et confirmée dans ma certitude de lire son prochain roman, le second, à sa sortie française : De beaux jours à lire  pour moi j’en suis sûre, en espérant que le sujet sera moins dur. Et qu’il est pour bientôt.


Elisabeth Fisher dit à la fin du Prologue dans lequel elle présente Megan Kruse : « Ce roman brille d’un éclat noir. Il contient tout ». Des propos justes qu’il vaut mieux lire après le roman, conseil de lectrice. Les diamants noirs, ils sont rares dans la littérature noire. Celui- ci en est un.

EXTRAITS NÉCESSAIRES

S’agissant de Jackson : « Sa vie ressemblait de plus en plus à celle d’un inconnu. On ne lui avait jamais dit ça, à Pilchuck High School, Marysville, qu’il était possible d’avoir une vie qu’on n’aurait jamais imaginée. Une vie qu’on n’aurait jamais voulue ».
« La moitié du temps, Jackson avait envie de tuer son père. L’autre moitié, il avait envie de tuer sa mère – parce qu’elle avait tout foiré, parce qu’elle restait, alors que lui et Lydia devenaient malades et s’abêtissaient ».


Une belle description, oui, la beauté perce dans le noir, l’écriture est belle, pas seulement narrative  : « Déjà, la lumière filait ; il n’avait pas pensé à prendre une lampe torche. Le lac léchait la rive, en une ligne sombre et brillante qui se recourbait comme une lame de couteau dans la pâle lumière du soir. Les nuages s’étaient dispersés, et un réseau d’étoiles presque imperceptible commençait à s’étirer à la surface de l’eau. »


De sombres pensées d’Amy sur le mal qu’elle fait involontairement à sa fille en tardant à partir pour de bon ; cette culpabilisation de la victime pour ses enfants, est récurrente dans les familles où règne un père violent : « Elle avait tellement l’habitude de considérer Lydia comme la petite, comme un bébé. À présent, en les observant tous les deux, elle vit soudain sa fille plus vieille, telle qu’elle allait devenir. Telle qu’elle était – une fille de treize ans, treize ans à peine, mais tout de même. D’un instant à l’autre, se dit-elle, Lydia va être adulte, et elle repensera à tout ça. Elle racontera l’histoire de cette époque, et de son père, et ce sera son histoire. Et que pensera-t-elle de moi ? Dans son cœur, que pensera-t-elle de la vie que je lui ai donnée ? ».
Et plus tard : « D’aussi longtemps qu’elle se souvienne, elle avait répété à sa fille : « Il faut que tu continues à rêver ta vie. Il faut que tu continues de rêver à la vie que tu souhaites ». (…) Si elle parvenait à rêver la vie de ses enfants, ils ne penseraient plus qu’aux jours qui venaient, à des rideaux ouverts, à des rues baignées de lumière ».

Et toujours Amy, cette fois pour son fils qu’elle aime aussi d’un amour immense  : « Mais pour un homme gay, se disait-elle, pour mon fils gay, il y a moins de vies, et elles sont plus divisées : une vie secrète, une non-vie, un déni. Ou une vie de peur, une vie qui aurait un goût de sang et de terre, une odeur de sueur piquante et un bruit de coups de botte dans les côtes. Elle voulait autre chose pour Jackson. Elles voulaient toutes ces promesses lumineuses que transmettaient ces voix d’espoir, les rues chaudes et accueillantes dans lesquelles tous et toutes voyageaient. Elle voulait qu’il reçoive ce qui lui était dû, que le monde s’ouvre pour lui. Elle voulait lui donner tout ça, le lui offrir sur un plateau. Elle ne voulait pas qu’il vive une minute de plus la pauvre vie étriquée qui le cernait déjà alors que tout cela l’attendait ici » (ici, c’est à Seattle, une grande ville où elle s’est rendue pour assister à un rassemblement gay en prétextant un examen médical important pour son mari). Amy raconte à Jackson le rassemblement de Seattle avec une grande pudeur, elle veut lui faire comprendre qu’elle a compris qu’il était gay sans le blesser ou même le perturber. Et qu’elle l’aime du même amour.


Autre f ait récurrent : Amy cherche parfois à provoquer la dispute pour s’en débarrasser pendant x mois ou semaines, jusqu’à la prochaine fois, car celle-ci a toujours lieu, avec plus de violence que la précédente. Ainsi Megan Kruse nous dit-elle : « Parfois, elle faisait exprès de le mettre en colère. Il était plus facile de supporter les agissements de Gary que l’attente, la tension à couper au couteau. Une fois que c’était fait – il avait cassé la fenêtre, l’avait poussée dans la boue, ou lui avait donné des coups de pied jusqu’à ce qu’elle ait l’impression d’avoir les côtes fendues –, il y avait des semaines, voire des mois de répit, où ses remords prenaient le dessus. Elle parvenait à se figurer qu’ils étaient une famille comme les autres. Cependant l’espace finissait systématiquement par se rétrécir. Ils se mettaient à marcher sur des œufs ».


Une réflexion de Lydia, treize ans alors qu’elle a entendu une collégienne dire de son frère un seul mot : « Tapette » : « Le contraire de la vie, ce n’est pas la mort, je me suis dit. C’est ça. Le soleil perçait un rond orange dans le ciel, et je l’ai fixé jusqu’à ce que sa brûlure s’imprime à l’arrière de ma paupière, de la même couleur que ce qui me rongeait ».


Et, comme Hattie dans le merveilleux roman d’Ayana Mathis, Les douze tribus d’Hattie, Amy s’excusera de n’avoir pas « pu » exprimer à ses enfants tout l’amour qu’elle avait pour eux. Hattie n’en avait pas le temps (les douze tribus sont douze enfants), Amy n’en a pas le loisir. Toutes les deux sont dans la survie et le résultat est le même : les enfants subissent. Amy pense : « Là-bas, sa mère, ici, sa fille qui dormait, et quelque part, loin d’elle, son fils adoré. Elle leur adressa une prière muette ; Je vous en prie, Je vous en prie, ce soir, les autres soirs, et toute votre vie, croyez-moi, j’ai fait ce que j’ai pu ».

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