Si la littérature devient passion, c’est bien que tout est dans les livres !

Dans l’infinité des déserts, Voyages aux quatre coins du monde, de William Atkins

LES CINQ PREMIERES LIGNES (Prologue) :
« C’était la nuit de la lune de sang. Cette expression fut inventée par les millénaristes de la Bible Belt américaine, ces Etats du Sud pratiquant un protestantisme rigoureux, convaincus que ce phénomène – une éclipse de lune au moment où notre satellite se trouve dans son périgée et prend une couleur rousse ­– annonçait la fin du monde ».
EN DEUX MOTS, c’est difficile !
Entre essai, témoignage authentique et livre d’aventures voyageuses, ce livre nous guide à travers les périples qui ont conduit son auteur, trois années durant, dans différents déserts du monde. Avec bien des surprises. Un voyage initiatique pour l’explorateur-auteur. Et pour nous un livre magique qui se lit désert par désert avec des envies de voyages et, à défaut, de recherches sur le Web…
Par le 21 Nov 2021
Sorti en septembre 2021 chez Albin Michel.
Traduit de l’anglais (Angleterre) par Nathalie Cunnington.
Titre original : « The Immeasurable World : Journeys in Desert Places (2018, chez Faber), qui a obtenu le Stanford Dolman Travel Writing Award Récit de voyages en 2019.
476 pages.
William Atkins

William Atkins est un éditeur et journaliste anglais, qui a régulièrement écrit dans les pages de The Guardian et de GrantaDans l’infinité des déserts est le second livre qu’il publie, après The Moor (non traduit en français). Unanimement salué par la presse, il a été élu « Livre de voyage de l’année » en Grande-Bretagne. Quand il ne parcourt pas le monde, William Atkins vit à Londres. (Source : Albin Michel)

Cette histoire est un récit de voyages auquel se mêlent des réflexions philosophiques. William Atkins décrit par le menu les déserts qu’il a parcourus en équipe restreinte mais avec des guides sur place, pendant trois ans. Pour chacun il nous donne en début de chapitre une carte bien utile pour le situer dans le pays et dans sa région.

Nous trouvons tout d’abord la définition originelle du mot désert des premiers topographes anglais qui baptisaient ainsi une région qui n’avait pas encore été colonisée ou cultivée et écrivaient « desert » ou « desart » dans leurs rapports. Le mot vient de l’adjectif latin « desertus », participe passé du verbe « deserere » : abandonner. Cette définition insistait sur le dépeuplement humain. Quand aujourd’hui les seuls points communs des déserts chauds sont la chaleur et l’aridité extrême qu’elle engendre. Mais outre cette absence de l’eau, l’isolement spatio-temporel des humains indigènes – sédentaires ou nomades – ou de passage : pèlerins, explorateurs, colons, militaires et aujourd’hui touristes.
William Atkins souligne toujours la beauté physique et la variété des paysages, liées à leur grande diversité de sols. Nonobstant le sel et les marécages, les déserts chauds sont principalement constitués de sable. Mais cet élément présente des variations infinies. De consistance, avec selon l’érosion des montagnes arides à de la poussière extrêmement fine : les monts se transforment en rocs qui avec les siècles deviennent des gros puis des petits cailloux, du sable grossier, du sable fin, et de la poussière pour finir… Des variantes de couleurs également : toutes les couleurs ou presque y sont présentes, du blanc quasi pur à l’ocre foncé en passant par les gris ; avec le bleu azur occupant la moitié horizontale haute du désert. Seule couleur quasiment absente : le vert, excepté dans les rares endroits bénéficiant de pluies régulières. Mais la végétation n’est guère variée.
Autre caractéristique physique du désert : il se remodèle lui-même, il « avance » : les dunes poussées par le vent déménagent et se reconstruisent à l’identique beaucoup plus loin, d’où la difficulté à se repérer et le danger parfois d’être enseveli pendant son sommeil…

Le désert a exercé de tous temps, y compris dans l’Antiquité, une véritable fascination sur les êtres humains, faite de peur et d’admiration. Peut-être autant sinon plus que les océans car ils sont « abordables » pour les humains. (Presque) immobiles et (presque) silencieux en apparence. Nombreux sont ceux qui ont payé de leur vie le défi des mirages du désert, et parmi eux des explorateurs aguerris. L’océan est certes plus impressionnant quand il est en colère : il gronde, il fulmine, il s’en va et s’en vient au rythme des marées, il tempête et déverse des trombes d’eau et d’écume qui engloutissent les hommes et leurs bateaux. Comme dit l’auteur : « La mer est vivante ».

William Atkins, lui-même attiré par le désert, nous permet de comprendre à travers ce long récit de voyages l’attrait puissant pour les immensités arides. L’infinité du désert, tout comme celle de l’océan nous laisse entrevoir celle du monde. Tout en remontant loin dans le temps pour les premières expéditions, l’auteur nous montre le charme des différents déserts qu’il a arpentés, leurs dangers naturels et ceux induits par l’homme qui en étonneront plus d’un.

Ces déserts, les voici en huit longues et riches parties dans l’ordre où il nous les présente, qui ne doit pas être forcément celui de la lecture, quitte à aller et venir dans les pages. Ils valent la peine d’être sommairement dépeints. Et les photos sont là pour vous donner envie d'aller voir de plus près et en 3D, à pied, à dos de chameau ou sur le web !

1. La bibliothèque du désert :
Le Quart vide (Rub al Khali en arabe), Oman.

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Situé au sud de la péninsule arabique, avec ses 650 000 km2 (plus grand que la France), il représente la plus grande étendue de sable ininterrompue au monde. Ses dunes peuvent dépasser 300 mètres de haut et s’étirer sur des centaines de kilomètres. Son sous-sol riche en pétrole est foré par les pétroliers du Golfe. L’une des villes de ce désert, Thumrait, a servi de base militaire à l’armée américaine pendant les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Y subsistent encore des traces de check-points yéménites toujours occupés. Car, même dans ces territoires de l’extrême, les hommes ont fait et font la guerre. Des guerres dont les déserts ont bien souffert.


2. Le champ du tonnerre :
Le Grand désert de Victoria (Australie)

C’est le plus grand désert d’Australie, qui en compte plusieurs. Ce pays-continent, quinze fois plus grand que la France, reçoit si peu d’eau que l’on peut considérer que 20 à 35 % de sa surface au moins sont des déserts au sens propre. Au minimum selon les bases des statistiques. Le Grand désert de Victoria se situe au sud, il court sur 700 kilomètres et couvre plus ou moins 400 000 km2. L’explorateur britannique Ernest Giles est le premier Européen à l’avoir traversé, en 1875 ; il l’a baptisé du nom de la reine Victoria.

Quand la colonisation a commencé, les Aborigènes australiens n’ont guère été mieux traités que les Amérindiens. Le nom de Dieu-Christ a été imposé et sa croyance martelée. D’autre part, dans le sol aborigène dorment des minéraux précieux, dont le zircon, extrait et exporté par milliers de tonnes. Nous lisons : « Chaque fois qu’un homme blanc trouve des choses de valeur sur les terres aborigènes, il en chasse les Autochtones ».

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Mais les pires choses subies par les déserts australiens, ce sont les essais nucléaires secrets qui ont eu lieu sur certains pendant toute la Guerre « dite » froide, essentiellement dans les années 50, 60 et 70 par les Britanniques, qui ont été jusqu’à transformer une zone inhabitée en « terrain d’essais permanent », qu’ils ont baptisé Maralinga et qui fut opérationnel de 1954 à 1974. Ces essais ont ravagé les sols et le ciel et il subsiste encore aujourd’hui des objets radioactifs en des zones fermées à toute vie humaine.

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Maralinga, zone d'essais nucléaires en plein désert.

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3-4. Mauvais sujets :
Les déserts de Gobi et du Taklamakan, Chine.

Situé entre le nord de la Chine et le sud de la Mongolie et cerné de montagnes, le désert de Gobi est essentiellement composé de pierres formant de vastes étendues plates. C’est le désert où l’amplitude thermique est la plus forte du monde : de + 45 à – 40 degrés. Il fut exploré dès le VIIe siècle par un moine bouddhiste. De ce désert hostile par nature, qui se trouvait sur l’ancienne Route de la soie, les hommes, les Chinois notamment, ont fait un lieu redoutable et redouté.

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Sculpture and mural from cave 254. Pillar and north wall. Northern Wei. Mogao
On est dans le désert ? Oui !

Dans les années 1750 les dynasties Qing ont annexé les terres situées au nord-est de la Chine – dont les déserts de Gobi et le Taklamakan – et y ont exilé, banni, esclavagé tous les êtres considérés comme gênants pour le pouvoir : criminels de toutes sortes mais aussi dissidents (bureaucrates, généraux, eunuques) et des « cas littéraires ».

C’est dans le Gobi noir, à Dunhang, que se trouvent les Grottes des Mille Bouddhas (ou Grottes de Mogao), un site archéologique indescriptible taillé dans la roche en surplomb du désert, considéré comme le chef-d’œuvre le mieux conservé au monde, commencé dès le IVe siècle (!) et totalement intact aujourd’hui encore.

Je vous conseille vivement d’aller « visiter » sur le Net (l’accès est très facile avec les mots grottes, Dunhang, ou Mogao, 1000 bouddhas etc.) car je me sens bien incapable de les décrire brièvement, notamment l’énorme Bouddha couché. Le passage qui concerne cette découverte, entremêlant l’art des mots de l’explorateur anglais contemporain à celui des graveurs, peintres, sculpteurs de la Chine ancienne, vaut à lui seul la lecture de tout l’ouvrage.

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Dans la prolongation ouest du Gobi noir, le désert de Taklamakan, inhospitalier lui aussi avec au sud la ville d’Hokan. Dans la région du Xinjiang vivent notamment les Ouïgours, peuple de religion musulmane persécuté en Chine de longue date et traqué même en Europe par les Chinois. Les pages concernant les Ouïgours sont d’un grand intérêt historique passé et présent.


5. La mer sans eau :
L’Aralkum, le Karakoum, Kazakhstan.

Le premier s’est formé à l’emplacement de la mer d’Aral (l’un des plus grands lacs salés du monde en fait, car enfermé dans le désert, la quatrième mer intérieure du monde par sa taille), entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. La mer d’Aral a été souvent qualifiée « d’île dans le désert ». Après son assèchement à partir de 1960, dû à la culture intensive du coton et du blé décidée par les Soviets en 1930, qui fut l’une des plus grandes catastrophes écologiques du XXe siècle, le sable (et le sel) ont (re)pris leurs droits et formé le plus « jeune » désert salé du monde, dont le paysage lunaire et surréaliste nous retourne le cœur avec ses carcasses de bateaux et nous fait mesurer la folie des hommes qui n’ont que faire de la nature, ici les Russes.

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Je vous invite là aussi à aller voir sur le Net ce qui reste de cette immense mer intérieure : un désert de sel, une poubelle géante et un cimetière de bateaux. Un spectacle devenu pourtant « l’attraction principale de la ville » d’Aralsk, « là où l’on prend la pose, où l’on se fait photographier ».
Un second désert d’Asie centrale, le Karakoum, ou Kara-Koum, occupe 350 000 km2. C’est un désert de sable noir où fut exilé en 1848 par le tsar Nicolas 1er le poète et artiste-peintre Taras Chevchenko dont nous suivons la vie, ses poèmes et ses aquarelles sur plusieurs dizaines de pages. Une autre invitation au voyage dans cette terre dont le poète dira qu’il est impossible de la voir autrement que « comme un désert stérile, abandonné de Dieu » …


6. Entre deux feux :
Le désert du Sonora, Etats-Unis.

Etendu sur deux états de l’ouest américain, le bas de la Californie et l’Arizona, et sur le Mexique, c’est le plus grand désert américain. Sa végétation est essentiellement constituée de cactus énormes, notamment les saguaro.

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La proximité du Sonora avec la frontière mexicaine donne lieu à de nombreuses crispations. Les dirigeants de Londres appellent ça la « crise des migrants : depuis les années 1980, le Salvador et le Guatemala sont en guerre civile et les escadrons de la mort commettent des atrocités telles que de nombreux persécutés tentent de s’enfuir par le Mexique, « guidés » et « aidés » par des "passeurs", un mot que l'on entend souvent aujourd'hui. Les mesures de rétorsion sont de plus en plus dures et les postes de surveillance de plus en plus nombreux.

D’où la création d’un groupe militant : No More Deaths, qui tente d’aider les opprimés d’Amérique Centrale. William Atkins participe à leurs réunions et se rend sur les lieux de passage des migrants pour y déposer de l’eau et des produits de première nécessité. Les migrants doivent éviter la police des frontières, les ranchers qui leur sont très hostiles et les miliciens qui les pourchassent, « persuadés que laisser de l’eau pour des gens qui meurent de soif, c’est trahir son pays ». Affamés et assoiffés, ceux-ci mangent du sable et boivent leur urine.

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La situation n’a depuis jamais cessé de s’aggraver et avec le 11 septembre 2001, le mur s’est allongé, renforcé jusqu’à ce que Donald Trump décide de lui faire longer toute la frontière. Les Mexicains ont à leur tour fait partie des malvenus aux Etats-Unis. L’histoire des migrants d’Amérique centrale et du Mexique est intéressante car elle constitue les prémices de la situation d’aujourd’hui, qui s’est élargie au plan mondial.


 7. La ville éphémère :
Le désert de Black Rock (Nevada, Etats-Unis)

Il est semi-aride, sujet à des orages de poussière et au déclenchement de geysers spectaculaires. Un festival (tout aussi insolite), Burning Man a lieu tous les ans pendant une dizaine de jours à la fin du mois d’août dans une ville « éphémère » du désert. Festival dont l’apothéose est le grand bûcher préparé par les festivaliers, dans lequel brûle un mannequin homme pouvant mesurer jusqu’à 32 mètres de haut. Burning Man, est une sorte de Woodstock des temps modernes : avec un carnaval de machines dignes de Jules Verne différentes chaque année, il mélange la musique (forte), la danse (frénétique) la technologie (imaginative), l’amour (bonhomme et sexuel)… Et l’alcool et la drogue, que vous n’êtes pas obligés de consommer bien évidemment et bien officiellement. Le tout dans une ambiance bon enfant.

Artistiquement parlant, il s'inspire du "steampunk" pur, style à la fois rétro et futuriste qui a été repris pour des films, comme La Cité des enfants perdus, de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, ou encore plus récemment Stardust et Abigail ; des jeux vidéo (Fallout, Cyberpunk 2077 et FrostPunk), et même des séries télévisées comme Les Mystères de l'Ouest. Et du cyberpunk qui vient également des bandes dessinées dont les Marvel. De sacrées références, donc, pour ce festival hors normes.


Le public : aisé, très aisé, de tous âges, amateur de sensations et d’images fortes. Je vous encourage vivement là encore, après avoir lu le récit de l’auteur qui « a fait » celui de 2015 à aller visionner des images de ce Burning Man de Black Rock dont le thème général change lui aussi tous les ans. Vous allez forcément les trouver sidérantes, hallucinantes au sens propre ! Le « déplacement » vaut le détour !

La preuve que le désert n’est ni totalement, ni toujours désert !

lecharmeelectro.com

Dans le même registre un film des années 90 de Jeunet et Caro qui empruntait beaucoup lui aussi au même genre.


8. La montagne intérieure :
Le désert Arabique, Egypte.

Situé à l’est de l’Egypte, à l’extrémité nord-est du plus grand désert du monde – le Sahara –, entre la Mer Rouge et le Nil, il forme un immense rectangle sur la carte de l’Arabie saoudite. Constitué de sable mais aussi de roches et peuplé de bédouins et de nomades, c’est le plus emblématiques des déserts, le plus cité quand on parle de… déserts, peut-être le plus exploré de tous les temps ; celui qui a servi d’exil volontaire à plusieurs ascètes dont Saint-Antoine et été le lieu de nombreux conflits internationaux au fil des siècles. Sa description m’a fortement donné l’envie de relire Les sept piliers de la sagesse, de T.E. Lawrence et de revoir le film de David Lean qui s’en est inspiré, Lawrence d’Arabie, avec Omar Sharif et les beaux yeux de Peter O’Toole, même s’il date de 1963.

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Pour ce qui est de l’écriture, Dans l’infinité des déserts n’est pas présenté dans une chronologie absolue mais plutôt comme une topographie des lieux traversés rattachée à l'histoire propre de chaque désert. Malgré leur complexité, les thèmes restent abordables aux dévoreurs de romans. Et si dans l’ensemble la plume est érudite, le vocabulaire extrêmement riche, les pages truffées de références multiculturelles, les faits bien réels vécus par l’auteur et ses compagnons d’aventure « assaisonnent » l’ensemble de l’œuvre de la petite touche de concret – aventure, humour – qui aurait pu lui faire défaut. L'auteur peut nous offrir une phrase comme "ça lui en bouche un coin" et la faire suivre d'une longue réflexion philosophique hautement littéraire.

Les descriptions sont d’une qualité quasi picturale et le lecteur se sent littéralement transporté d’un désert à l’autre par l’auteur. Ne manquent que la chaleur et certaines odeurs, ouf ; et l’eau forcément et là, pas question de dire « ouf ». Le rythme varie en fonction des lieux et des dates où se déroule le récit. Certains passages comportent même de l’action et du suspense.
J’avoue que les dialogues m’ont parfois manqué et que je me suis crue en faculté de sciences humaines en train assister à un cours d’histoire des civilisations ou de géographie des déserts. Et j’y étais, bien sûr et attentive, bien sûr. C’est aussi ça la lecture : se croire revenue à l’âge de la fac !
Par sa seule présentation, cet essai est un bonheur absolu de lecture, mêlant l’utile à l’agréable. À condition de continuer le voyage par des recherches personnelles. Avec un humour souvent présent, une grande simplicité quand il le faut et une certaine colère envers les « hommes blancs » (et les hommes en général) que l’on ne peut que partager. Un récit de voyages oui, mais surtout un livre de haut, de très haut niveau.


Mon regard sur le livre. Voilà. J’ai été « un peu longue » je sais pour énumérer les déserts parcourus. Mais le sujet, son traitement (style et récit) sont si impressionnants que je n’ai trouvé que ce moyen pour vous inciter à le lire et à le recommander autour de vous. Un cadeau de Noël idéal qui « durera » longtemps et dont les lecteurs se souviendront c’est certain... Il se lit d’une traite ou en alternance avec un roman léger. Se pose et se reprend. Nous donne à penser, à rêver, à imaginer… Un coup de maître qui me réconcilie avec les essais.

L’infini blanc, notamment le pôle Nord a fait l’objet de nombreux récits de voyages et d’essais. Je pense notamment à Sylvain Tesson qui les a multipliés, avec entre autres Dans les forêts de Sibérie, La panthère blanche… Le désert de glace a également donné lieu à de nombreux documentaires filmés. Sans doute parce que sa faune est plus nombreuse et surtout en voie d’extinction avec la fonte des glaces.
Les déserts chauds font un peu moins l’actualité. Ils ont cependant été explorés depuis la colonisation, bien avant même pour certains et il s'y passe énormément de choses depuis un siècle. Dans l’infinité des déserts est un livre extrêmement complexe et plutôt compliqué c’est vrai, mais en apparence seulement. Les références multireligions, mystiques, historico-politiques, les récits de précédentes expéditions au fil des siècles et les interprétations artistiques (peinture, essentiellement d’inspiration religieuse) qui fourmillent dans les pages font qu’il n’est pas facile de s’y plonger, mais que passé la première vingtaine, c’est un vrai bonheur.

J’ai découvert grâce cet essai que la richesse des déserts n’est pas uniquement géologique et naturaliste, mais qu’elle réside également dans leur histoire et dans la culture des « hommes » qui l’habitent au quotidien ou "en passant ". J’ai également appris qu’ils sont loin d’être aussi « déserts » qu’on le pense. La faune et la flore n’en sont pas si absentes : il suffit de quelques gouttes d’eau pour qu’une vie insoupçonnée apparaisse ou réapparaisse. Et qu’une sécheresse trop longue la fasse disparaître. Sans qu’il soit possible de parler de « saisons » dans le désert.
On y trouve également des « restes » du passage des explorateurs, différents pour chacun : puits de forage et stations-service désaffectés, carcasses de voitures, d’avions et d’animaux, et même de bateaux dans l’ex-Mer d’Aral. Des souvenirs de guerres un peu partout – sans parler des essais nucléaires­ – sous forme d’armements lourds ou de blindés hors d’usage, histoire de nous rappeler qu’un homme est bien un homme et, cerise sur le gâteau, des traces de festivités joyeuses, « extra-ordinaires » et réservées à une élite socio-culturelle au Nevada.

Le désert est aussi un symbole de sagesse. L’auteur fait souvent la comparaison entre le désert et la mer. Comme pour un long voyage maritime, on parle de traversée et d’aventure pour le désert. Et dans les deux immensités il y a des pirates. Mais contrairement à l’océan qui rugit pour nous convaincre de notre petitesse ridicule face à lui (ah, les grandes marées finistériennes…), nous les infiniment petits face à l’infiniment grand, le désert, malgré ses tempêtes de poussière et de sable, nous donne l’impression d’être placide, immuable, paisible même. Ce sont assurément ces attraits qui ont inspiré certains hommes à y faire des retraites spirituelles.

Enfin, les déserts servent souvent de frontières naturelles entre pays, raison pour laquelle certaines zones deviennent des lieux de guerre. Nous le vérifions ici dans chaque désert évoqué.

Dans l'infinité des déserts, énorme coup de cœur littéraire pour moi, est un livre qui mêle l'Histoire, la philosophie, le mysticisme à des réflexions scientifiques (botaniques, géologiques) et géopolitique. Un essai extrêmement complexe mais passionnant pour lequel l’auteur n’a pas hésité à s’investir totalement durant les trois années de son périple, à faire preuve d’ascétisme moral et d’une énergie physique inouïe.

C'est un livre qu'il faut lire (et offrir) pour sa beauté oui, mais surtout pour sa profondeur et son humanisme. C'est tout sauf un Carnet de voyages, l'auteur ne se contente pas d'y dépeindre la nature et de conter ses états d'âme personnels. Il analyse les tableaux du désert à l'aune des rapports homme-nature.

Je termine cette chronique par une réflexion qu'un détail du livre m'a inspirée. Outre la somme de connaissances que nous ingurgitons "intrapaginos", j'ai réalisé que la lecture, les livres et leurs auteurs sont en quelque sorte des passeurs. Des bons, pas de ceux qui "aident" les migrants... Hasard ou coïncidence, l'un des personnages du dernier roman d’Emmanuelle Pirotte (historienne-romancière belge), Rompre les digues, est une réfugiée salvadorienne qui a fui les atrocités de son pays et ici, dans un essai écrit par un journaliste-essayiste britannique je retrouve le même thème des opprimés salvadoriens fuyant leur pays soumis aux violences des puissants et des gangs…
Or le Salvador est un tout petit pays d'Amérique centrale. Et voilà que je lis en peu de temps des pages s’y déroulant dans deux livres totalement différents… Le monde est-il petit ou les grands esprits se rencontrent-ils ?

En fin d’ouvrage, une bibliographie impressionnante nous laisse imaginer la propre culture de William Atkins et le temps qu’il a passé avant, pendant et même après l’écriture et nous donne l'envie d'en rechercher quelques titres sur Internet, parmi les plus abordables ou non.


ALORS, À QUOI ÇA SERT DE LIRE ?
Ici, à voyager (intellectuellement). En toute sécurité, sans bouger, sans risquer l'insolation, la déshydratation ou l'épuisement, tout en profitant des paysages toujours différents de ces déserts somptueux. Et à réfléchir sur l'homme qui, non content d'asservir les plus faibles, s'est aussi acharné sur la nature, considérant qu'elle lui appartient. On tourne en ronde... Et si les mots contenus dans ce livre réussissaient à briser cette ronde ?



DES MOTS, INFINIMENT BEAUX ET DES ACTES BIEN MOINS BEAUX

Sur la formation des dunes :
« Le désert se remodèle lui-même. Après un petit somme dans un endroit exposé au vent, on se réveille avec un contrefort de sable bien calé contre le flanc. A l’abri d’une brindille, aussi petite soit-elle, s’accumulera une bosse de sable. C’est ainsi que naissent toutes les dunes, même géantes. La nuit, y compris quand il n’y a pas un souffle d’air,on perçoit à la lumière de la lampe torche la poussière qui flotte, portée par le vent. Le désert avance, subtilement ».


Sur les méfaits de l’homme blanc de par le monde. Après Hiroshima et Nagazaki, les Alliés étaient convaincus que pour une soi-disant « paix durable » il fallait s’assurer d’avoir une arme absolue en état d’anéantir de potentiels ennemis. Des bombes atomiques de plus en plus lourdes et dévastatrices ont éclaté partout dans le monde, pour de simples « essais ». Les déserts et les îles peu habitées étaient des endroits idéaux pour ce faire. La France n’a pas été la dernière pour multiplier les essais (Algérie, Sahara, Polynésie entre bien d’autres). Le dernier en date a eu lieu en 1996 sous la présidence de Jacques Chirac. En des terres où la vie est déjà très difficile et la nature hostile, l’homme blanc a ajouté l’hostilité humaine en détruisant toute forme de vie future.

Le peuple qui habitait la région de Malinga (Australie) avant l’invasion britannique était les Arangu. Nous voyons ici à quel point ils sont différents des Européens. Pour eux, la terre n’est pas seulement un lieu d’habitation, encore moins un patrimoine, mais un véritable membre de leur famille. Aucun Aborigène n’a eu le courage, l’envie ni même l’idée d’y retourner. Les hommes blancs et leurs bombes nucléaires ont « tué » leur terre à jamais.
Comme nous lisons avec tristesse (et admiration pour le peuple des Arangu) :
« Les Anangu comprirent qu’aucune transmutation ne permettrait d’effacer ce qui avait été fait. La terre était ruinée, et il n’y avait aucun moyen d’y remédier, pas plus que de faire sauter un squelette de kangourou. En 1969, longtemps après le dernier essai, le secrétaire de sécurité de Maralinga rassurait l’un des responsables en ces termes : ‘’La base est loin de toute zone habitée, personne ne s’rendra, alors pourquoi s’inquiéter ?’’. Il parlait pour tous les étrangers se retrouvant face au désert des Aborigènes. Elle était là, la liberté morale que le désert permettait, celle qui nous est offerte dans nos rêves, celle qui nous permet de commettre des atrocités.

Pour les Anangu, il y a les Ancêtres, puis les plantes et les animaux. Enfin il y a la terre, la terre qui est le lien entre le physique et le spirituel, le temporel et l’éternel, la terre créée dans ses moindres détails par les Ancêtres. Impossible d’envisager ces trois éléments – les Ancêtres, les organismes et les minéraux – comme des entités séparées. Les Anangu entretiennent avec la terre une relation d’ordre religieux. (…). Le désert n’est pas un lieu d’exil ou d’expiation. Il n’est pas le lieu où vous prouvez votre valeur ni celui où vous vous réfugiez. Il n’est pas le royaume des tentations démoniaques, comme pour Saint-Antoine, et surtout il n’est pas le « vide atroce » des pionniers.

Les monothéistes du désert lèvent les yeux vers le ciel à la recherche d’une forme de divinité. Les Arangu savent que c’est la terre – le sol sous leurs pieds – qui abritent l’esprit créatif. Pour eux, détruire la terre, ce n’est pas que de la spoliation, un ‘’déplacement’’ ou du vol. C’est un délitage de la trame qui les constitue. ‘’La terre, m’a expliqué Roger, le chauffeur-livreur, c’est comme leurs enfants’’.


Un horrible aphorisme maoïste, repris de Lénine :
"Je pense au Lob Nor et à tous ces lacs du Xinjiang asséchés par la culture du coton. Là où le confucianisme chinois prônait le tianrenyii, "l'harmonie entre les cieux et les hommes", l'aphorisme maoïste ren ding sheng tian décrète que "l'homme doit conquérir la nature". Ceci est une adaptation chinoise d'un autre slogan signé Lénine: "Nous ne devons attendre aucune charité de la part de la nature, nous devons la lui arracher !" Et quels furent les mots de Youri Gagarine pour décrire son voyage dans l'espace à son retour à Baïkonour? "Un duel inédit contre la nature."


Les raisons qui poussent les moines, les ermites, les ascètes de tout genre à l’auto exil dans le désert, que ce soit dans un couvent ou une simple grotte :
« Difficile d’imaginer que la tradition monastique ait pu être inventée dans une contrée fertile, un pays où retentissent le chant des oiseaux, le rire des enfants. Seul le cadre du désert offre une austérité qui fait écho à l’austérité de l’existence ; seul ce paysage minéral peut parler au dénuement auquel se voue un moine ».   

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