Dans la gueule de l’ours, de James McLaughlin

EN DEUX MOTS. A la fois polar-thriller, « nature writing » foisonnant, plaidoyer pour la cause animale et roman fantasque virant facilement au fantastique, Dans la gueule de l’ours est d’abord un premier roman fulgurant très original, à l’écriture aussi belle que maîtrisée, qui laisse son lecteur K.O. à la dernière page. Un sacré bol d’air !
Les cinq premières lignes (hors Prologue) : Les abeilles logées dans le mur procédaient à des attaques suicide par groupes de deux, trois ou cinq. Elles fonçaient vers le visage de Rice, qui les écartait avec ses gants. Il avait renoncé à compter les piqûres. Une abeille se posa sur sa lèvre et tenta d’entrer dans sa narine gauche… ».
Sorti mars 2020 chez Rue de l’échiquier (fiction). (Premier) roman. 437 pages. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent (Titre original : « Bearskin »). Prix Edgar Allan Poe du premier roman, Grand Prix de littérature policière 2020.

L’auteur. Premier roman oblige, pas grand-chose à lire sur la grande toile à propos de James McLaughlin. Inutile de paraphraser la quatrième de couverture, ni de la recopier.
À noter cependant que son métier de photographe l’a grandement aidé pour ses si belles descriptions de Dame nature (très souvent en colère quand il s’agit des cieux). Et que par conséquent il ne peut qu’aimer la nature, tout comme son fantasque personnage.
Qui dit premier roman dit forcément second roman. Oui mais quand ?

Le départ de l’histoire (en guise de prologue) a lieu dans une prison mexicaine dans laquelle Rice Morton est incarcéré pour trafic en tout genre à la frontière avec les Etats-Unis.Trafic auquel il participait « essentiellement » pour protéger sa petite amie, Apryl. Le cartel mexicain tente de le faire taire en l’assassinant en prison mais il s’en sort seulement blessé.
Pour échapper à d’autres tentatives d’assassinat, il s’arrange pour devenir gardien d’une réserve naturelle dans les Appalaches, à Turk Mountain (je vous conseille d’aller voir les paysages sur Internet !). Un poste isolé dans un endroit désert ou presque, le croit-il, peuplé exclusivement d’animaux sauvages. Il dispose d’un chalet et doit remettre en état un bungalow susceptible d’accueillir des doctorants scientifiques en fin d’études.

Ce travail est idéal pour Rice Morton, peu enclin aux relations sociales, davantage intéressé par la nature – la flore et la faune : les animaux sauvages le passionnent – que par le genre humain pour lequel il estime avoir payé un assez lourd tribut. Son statut d’ingénieur (non diplômé) lui permet de regarder le monde d’un point de vue scientifique, son physique et la sensation de force qui émane de lui pourraient dissuader les gêneurs de tout poil de lui chercher des noises ou ne pas respecter les règles établies : distanciation autour de la réserve, quota de chasse réduit au strict minimum légal, respect de la faune sauvage.

Sur place, le rêve ne devient pas réalité et notre « héros » risque bien d’être rattrapé par son passé de trafiquant. À peine installé, un ramasseur de champignons (personnage invraisemblable, sorti de l’imaginaire d’un auteur allumé) vient le chercher pour le mettre en face d’une découverte. Un ours décapité, éviscéré, écorché et les pattes coupées.
Très vite, Rice apprend que la région regorge de trafiquants car le trafic est juteux : après l’ivoire des éléphants, les fourrures en tout genre, la graisse des baleines… ce sont ici les ours qui sont chassés et découpés en morceaux. Afin de récupérer leur vésiculaire et leurs pattes. Un trafic auquel la mafia contribue activement, les pattes et les vésicules d’ours étant très recherchées par les Chinois aisés, la bile pour ses propriétés aphrodisiaques, les pattes pour la préparation de soupes et de mets savoureux (!!!).
Rice apprend sur Internet que « le commerce illégal d’animaux sauvages et de leurs organes arrivait en quatrième position du marché noir mondial, derrière les stupéfiants, la contrefaçon et le trafic d’êtres humains, générant des milliards de dollars chaque année et attirant des groupes terroristes ainsi que « des entreprises criminelles traditionnellement spécialisées dans la drogue ».
Il entreprend alors, bien malgré lui une chasse aux chasseurs, hanté par la peur de devoir affronter ses vieux démons, la mafia régnant sur le trafic. Mais la cause animale est plus importante à ses yeux que sa propre sécurité et il décide de mener la vie dure aux chasseurs, plus encore aux trafiquants.

À mesure que l’histoire avance, après une première partie magnifiant la nature, le suspense croit et l’action se « résume » à une course-poursuite dans laquelle Rice (avec Apryl au Mexique et Sara, l’ancienne gardienne du refuge, revenue lui prêter main-forte à Turk Mountain) sont poursuivis, chassés même, par différents clans plus dangereux les uns que les autres parmi lesquels la mafia mexicaine, un gang de bikers chasseurs d’ours sauvages et… la police fédérale guère plus honnête voire moins que tous les autres. Nous sommes soumis en même temps que lui à une succession d’instants dramatiques, des morceaux de bravoure insensés auxquels il est difficile de croire qu’il va en sortir indemne. Mais bon, romanesque oblige.

Pour ce qui concerne le style, il ne m’a fallu que quelques toutes petites pages pour tilter sur la qualité de la traduction. Une plume aussi belle (premier roman !), coulant comme de source, ne peut qu’être le fruit d’un travail à quatre mains : celles de l’auteur et celles de son traducteur. Regard automatique sur la couverture et le nom de ce dernier me saute aux yeux : Brice Matthieussent. Evidence. Aucun mérite de ma part d’avoir reconnu le traducteur si doué de bien des auteurs américains peu ou très connus, en tout cas très bons. Parmi tant d’auteurs dont Jack Kerouac, le grand Jim, celui dont toutes les nouvelles voix américaines s’inspirent. Jim Harrison sur lequel Brice Matthieussent a écrit avec Georges Luneau Entre chien et loup une biographie (filmée) ainsi qu’une interview, toutes deux projetées au Festival Etonnants Voyageurs de Saint Malo fin mai 2016. Projection à laquelle j’ai eu l’insigne chance d’assister (non sans avoir fait deux heures de queue). Jim Harrison était mort deux petits mois plus tôt et le voir sur un écran géant a rendu plus prégnante encore sa présence pour les heureux (et malheureux spectateurs).

James Mc Laughlin
Jim Harrison. Auteur d’une œuvre majeure qui est à lire intégralement, il a défié la mort en dévorant la vie par les deux bouts et est mort à seulement 78 ans.
Brice Matthieussent a traduit environ 200 ouvrages (romans, nouvelles, poèmes) des plus grands auteurs, Nord américains principalement.

Entre chien et loup.

Le roman est écrit dans une langue érudite, avec un vocabulaire riche et varié concernant la nature : le ciel, les paysages de forêt, surtout celui du canyon protégé et par-dessus tout les animaux, très nombreux dans la première partie extrêmement descriptive. Beaucoup nous sont inconnus, leurs noms sonnent pour la première fois à nos oreilles mais méritent un visionnage sur le net : l’orbitèle, l’araignée-loup, la grenouille aboyeuse, le crotale diamantin de l’ouest, le jaguarondi et autres charmantes bestioles…
Détail amusant : pour passer d’une époque à une autre, avant et après la prison, l’auteur utilise deux polices de caractères différentes. Un changement discret utile toutefois pour marquer la différence de vie sans rompre la chronologie générale, et pour que le passé récent explique le présent.


Mon regard sur le livre. L’intérêt majeur du roman, outre la beauté et la richesse de la plume, c’est le personnage de Rice. Véritable phénomène, il est tout à la fois « un brin » décalé, prêt à tout pour la sauvegarde des espèces animales, y compris à des méthodes pas très catholiques – ou peu orthodoxes si vous préférez. Un peu la version masculine de Janina dans Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk (si vous ne l’avez pas lu, vous avez bien de la chance, courez chez votre libraire et enfermez-vous !) avec laquelle il a pas mal de points communs : tous deux ingénieurs, elle à la retraite, lui se cachant de la mafia mexicaine, férus de botanique et d’anthropologie, loufoques, redresseurs de torts, un brin solitaires…
Cet aspect de sa personnalité le rend plutôt « sympathique » à nos yeux, même si Rice peut aussi bien étonner, agacer même le lecteur et si son passé de maffieux nous reste en travers de la gorge et empêche notre éventuelle empathie de se teinter d’une compassion profonde. C’est un personnage ambigu, hors normes, capable de comportements inattendus quand il perd la notion des choses et du temps. Sans doute une conséquence des violences subies en prison. En phase absolue avec la nature, il la respecte, la préserve, la protège des prédateurs humains. En tant que biologiste, il ne tue pas les bêtes sauvages, même dangereuses.
Au mitant de l’histoire il s’ensauvageonne, en immersion totale dans la nature, revêtu d’une tenue ghillie fabriquée par ses soins qui le rend invisible aux yeux des vivants à deux ou quatre pattes tout en lui permettant de se sentir partie prenante du monde sauvage, comme dans ce passage sur la faune volante qui a sans doute obligé Brice Matthieussent à se surpasser :

« Toute une guilde de petits oiseaux des bois firent leur apparition sous la canopée : bruyantes mésanges à tête noire, mésanges huppées, juncos, piverts duveteux, sitelles torchepots à gorge rouge ou blanche, aux cris claironnants et nasillards. Un grimpereau brun montait et descendait les troncs des arbres telle une souris emplumée, muet hormis un rare pépiement haut-perché pour réduire au silence les espèces plus loquaces. (…). Sara avait un jour déclaré que les mésanges à tête noire possédaient des caractéristiques agréables qui poussaient les humains à les adorer, à les considérer avec un regard anthropomorphique – le front arrondi et protubérant, le bec court, leur corps minuscule couvert de plumes, leurs grands yeux. (…) Il se surprit à reconnaitre au niveau cellulaire et comme pour la première fois que ces créatures ne cessaient pas d’exister en l’absence d’un public humain.
Les oiseaux se trouvaient maintenant dans les falaises… Il les voyait très clairement et se déplaçait parmi eux. Était-il en train de tout imaginer ? C’était peut-être dû à la tenue ghillie, à ce camouflage parfait, ou à trop de nuits d’insomnie passées à observer la forêt ».

Il s’absente du chalet des jours et des nuits durant, ne dort ni ne mange presque plus. Il attend les chasseurs d’ours. En proie à des hallucinations, il fait aussi des rêves éveillés dont il ne peut dire s’ils se déroulent dans son sommeil ou dans la réalité. Des pertes de mémoire importantes, des transes et des états seconds, des crises de colère. Tout cela donne lieu à des morceaux de bravoure auxquels nous assistons éberlués, stupéfiés, passionnés.

Ce genre de réflexion, d’immersion dans la Nature belle (toujours), hostile ou généreuse (parfois) m’ont fait penser à de nombreux auteurs dont, en vrac, Richard Wagamese, Serge Joncour, Jim Harrison, Jean-Paul Dubois, Hernan Diaz, Olga Toparzuck, Joseph Boyden, Emmanuelle Pirotte, Paul Lynch (pour ses ciels) et j’en passe dont les nouvelles voix américaines, toutes s’inspirant et revendiquant les traditions ancestrales des Amérindiens envers leur « dieu Nature ». Un formidable atout pour ce roman au suspense au long cours.

Les personnages secondaires ont un caractère plus tranché, hormis les deux femmes. A de rares exceptions près (l’éleveur d’abeilles chasseur d’ours uniquement pour se nourrir), il s’agit de personnages extrêmement corrompus, violents et vicelards. Des tueurs calculateurs, à gages ou non, tous implacables. Les deux jeunes femmes présentes dans l’histoire sont volontaires, pugnaces et marquées par la vie. Sara, l’herpétologue que remplace Rice dans la réserve, est fortement impliquée dans l’intrigue : psychologiquement, professionnellement et, surtout… physiquement.
Au passage, James Mc Laughlin nous amène à nous poser et à méditer une question primordiale : où se trouve, si elle existe, la frontière entre l’homme et l’animal ? Quelle est la part d’animalité en tout homme ? Rice est bien placé pour y répondre.

Pour finir, je dirai que Dans la gueule de l’ours est à la fois un thriller au long cours et efficace et un « nature writing » foisonnant qui nous montre une nature grandiose mais hostile, omniprésente en tout cas, qui joue ici quasiment le rôle d’un personnage.
C’est un livre « qui se mérite : intense, long à lire (beaucoup de descriptions) et bien lourd à porter, gare à la chute sur le nez. Il nous fait voyager à la fois dans le temps, entre un passé proche et le présent et dans l’espace en des allers-retours de l’ouest à l’est des Etats-Unis entre la frontière mexicaine et Turk Mountain en Virginie. Un livre auquel on ne s’attend pas, qui nous mène dans tous les sens sans que l’on sache où l’on va et qui nous allons rencontrer.

Dans la gueule de l’ours a été pour moi un gros coup de cœur. Il m’a tout à la fois surprise par sa nouveauté – je ne m’attendais vraiment pas à ce genre d’histoire entremêlant la mafia mexicaine, le trafic d’organes d’ursidés, et une course-poursuite dans un décor naturel hallucinant et séduite par la galerie de portraits hauts en couleur, Rice Morton en tête. Pour la beauté des paysages également et pour l’attractivité de l’inattendu.

Précautions de lecture : Certaines scènes sont plutôt violentes et mitigent les sentiments que nous ressentons pour le personnage. Mais c’est pour la bonne cause que notre héros se bat. C’est pour cette raison qu’il faut lire ce roman. Et en espérer un second très bientôt.

LA PREUVE PAR LES MOTS
Un très beau passage se déroule dans un canyon, sorte de paradis « primaire » jusqu’ici inviolé par l’homme, protégé par la société qui emploie Rice, rempli de bêtes rares et sauvages, d’arbres qui s’expriment (par l’odeur, devenue ici une sorte de langage). Ce passage tient du roman d’aventure, passionnant et trépidant. En imposant un rythme nouveau à l’histoire, il nous happe avec le puis les personnages « enfermés » un temps dans ce canyon où la nature est somptueuse mais le danger partout. Une sorte de « monde perdu » difficile d’accès et de sortie. La flore est reine et la faune souveraine.
Nous lisons : « La vue était époustouflante : trente mètres plus bas, la canopée moutonneuse de la forêt primaire occupait tout le canyon. Les cimes majestueuses de sapins-cigües, de chênes rouges et blancs, de hickorys, de gommiers, de frênes – une douzaine d’espèces au moins, uniquement des spécimens géants oscillant dans la brise humide chargée de brume. çà et là, des branches nues émergeaient de la canopée comme des doigts osseux. Sous leurs yeux, les falaises du bord opposé disparurent derrière des nuages noirs dont les volutes remontaient de la rivière située à plusieurs kilomètres en aval. L’énergie émergeant de cette forêt si proche grondait dans la poitrine de Rice, comme s’il se tenait tout près de grandes orgues ».

Mea culpa : un coup de cœur violent aussi pour les ours, devenus à leur tour les victimes des humains.

Nouveau dans Bouquivore : à quoi ça sert de lire ? Quelques mots en fin de chronique pour proposer une « réponse » à cette question récurrente.
Dans le cas présent : lire sert à changer de décor, à s’étourdir, à compatir sur la cause animale en général, sur les ours en particulier. Et à se révolter.

par | 6/05/2021

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