Code 93, d’Olivier Norek

EN DEUX MOTS. Un flic hautement charismatique aimé de ses équipiers, efficace et qui n’en veut qu’à une chose : le mal, un suspense de tous les diables, un point de vue éclairé, sans concessions sur le monde des endroits « oubliés » des politiciens et des laissés pour compte, et un style direct, rapide. Trois cents pages qui se dévorent d’une seule traite… C’est tout ça à la fois, Olivier Norek. Et dès son premier polar. Sûrement un des meilleurs auteurs du « genre ».
Les cinq premières lignes (hors Prologue) : «Coste ouvrit un œil. Son portable continuait à vibrer, posé sur l’oreiller qu’il n’utilisait pas. Il plissa les yeux pour lire l’heure. 4h30 du matin. Avant même de décrocher, il savait déjà que quelqu’un, quelque part, s’était fait buter. Il n’existait dans la vie de Coste aucune autre raison de se faire réveiller au milieu de la nuit».

par | 6/09/2020

Sorti en 2013 chez Michel Lafon. Puis chez Pocket en 2014. (Premier) roman. Thriller. 358 pages.

L’auteur. Après avoir travaillé dans l’humanitaire en ex-Yougoslavie, Olivier Norek a exercé comme lieutenant au SDPJ 93 (Service départemental de la police judiciaire de Seine-Saint-Denis) pendant une quinzaine d’années. Depuis, il s’est mis à l’écriture et publie des romans policiers noirs, dont une trilogie relatant les enquêtes en milieux difficiles du capitaine Victor Coste : Code 93, à la fois le premier de la trilogie et son premier roman, puis Territoires et Surtensions. Après Entre deux mondes, son dernier, Surface, début d’une autre série d’enquêtes avec cette fois une jeune femme à la barre… vient de sortir en poche. Plusieurs de ses romans ont été primés. En même temps, il a collaboré comme scénariste à la série française « Engrenages », ce qui n’a rien d’étonnant quand on lit ses romans à l’écriture si scénaristique.

LA phrase du livre : « La tristesse, c’est personnel, ça ne se partage pas ».

Pour ce qui concerne l’histoire, elle comporte deux aspects : l’action et l’environnement dans lequel elle se déroule. Les deux sont importants pour Olivier Norek et prépondèrent en alternance ou simultanément dans les pages.
Victor Coste travaille au SDPJ 93 comme capitaine depuis plus de dix ans. Côté action, ça démarre fort. Deux morts violentes en quelques pages, présentant quelques similitudes dans l’étrangeté de la mort et dans sa mise en scène. Le premier, un géant noir est retrouvé dans un entrepôt désaffecté. Il est mort, émasculé et avec trois impacts de balle sur son tee-shirt. Pendant son autopsie, au moment où la légiste lui ouvre le second mollet, il ouvre les yeux, hurle et réussit à se lever et à s’emparer d’un scalpel.
Le second corps est retrouvé grâce à un téléphone qui sonne toutes les trois heures, localisé dans une maison vide au Pré-Saint-Gervais, que l’équipe du capitaine Coste finit par retrouver… dans la cage thoracique d’un cadavre calciné on ne sait comment. Les deux morts sont « présentés » aux policiers de manière presque burlesque. Tous deux ne semblent pas « tout à fait » morts même si leur corps en dit long. Le premier, Bébé de son prénom, parce qu’il se relève en hurlant de la table d’autopsie, le second (pourtant carbonisé à l’os) parce qu’un téléphone portable sonne depuis l’intérieur de sa cage thoracique. De quoi avoir la berlue pour les policiers et leur mettre les médias people sur le dos !

Suivent des lettres anonymes adressées à Victor Coste, qui le mettent sur la piste d’un dossier caché : Le Code 93. Avec des informations sur une première affaire classée par un collègue du capitaine, la mort par overdose d’une jeune fille de 20 ans, dans un squat de la commune des Lilas en mars 2011.

Voilà. Le début de l’histoire est dit, son décor (sordide) est planté, les deux affaires semblent difficiles et marquer le début d’une longue série de meurtres. Olivier Norek a fait très fort pour son premier polar. Et pour avoir lu les enquêtes suivantes de son capitaine avant celle-ci, bah oui, le hasard des lectures, c’est cette ligne « forte » qu’il a continué de suivre. Des méchants très méchants, des victimes pas tout à fait innocentes et une petite équipe unie et fidèle à son chef – même si parfois elle se déglingue d’elle-même comme ici. Et une manière franche et directe d’aller à l’essentiel.

L’enquête, commencée dans le 9-3, ne s’y cantonnera pas. Elle nous emmènera dans les bas-fonds du département oublié du pouvoir (et de certains Français), baptisés par les médias de la désormais consacrée belle expression : « Les quartiers », aussi bien que dans les hauteurs de Saint-Cloud, dans le 9-2. Chez les nantis, les grands bourgeois, les classes « aisées » ; et plus haut même, car la sphère politique est « à l’honneur ». Là où se trouvent l’argent, le sexe. Le pouvoir, donc, blotti à l’intérieur du périphérique.

Une enquête difficile à suivre (et à vivre) pour le capitaine Coste et dont il ne sortira pas indemne, pas plus que nous. Avec un dénouement tout bonnement vertigineux.

Côté écriture, là aussi c’est du direct. Des phrases et des chapitres courts se terminant sur une attente, un suspense rapide. Pas un mot de trop mais pas un mot manquant. L’essentiel de l’action est dit. C’est un ancien policier qui écrit, il sait de quoi il écrit ; les sentiments, quand ils sont là, sont prégnants, les dialogues percutants, l’humour s’invite quand on ne l’attend pas. L’ensemble, incisif, est en même temps très visuel et le lecteur tourne les pages sans s’en apercevoir…

Mon regard sur le livre. Après un printemps de « suivi » de confinement (vu par les intellectuels non scientifiques), j’ai connu un été de polars. Une « serial-lecture » de noir en tout genre. Ce qui n’a pas été pour me déplaire. J’ai toujours aimé les romans noirs. Ils sont de plus en plus les témoins de notre réalité et l’on y apprend beaucoup de choses sur le monde actuel, passé et futur, même, avec les dystopies auxquelles s’adonnent de plus en plus de romanciers jusque-là strictement « classiques ».

Je savais qu’il y avait des nuances de noir dans le noir et que nous les retrouvons à chaque lecture noire mais surtout, je remarque que les lisières, quand elles existent encore, sont de plus en plus minces. Le noir s’étend à de nombreux « genres » littéraires. Ainsi, en démarrant un « roman policier », le lecteur peut-il s’attendre à tomber sur plusieurs thèmes : une enquête à l’ancienne (quelquefois), mais la plupart du temps le(s) meurtre(s) et l’enquête sont accessoires, simples prétextes au reste de l’histoire ou présents pour sa compréhension ; un polar noir historico-politique genre dans lequel excellent Hervé Le Corre et plus récemment Pierre Lemaître –, un thriller psychologique, un polar scientifique, un noir écolo-survivaliste ou science-fictionnel ; un roman noir tout simplement, une dystopie, un policier historique (la liste est longue et ancienne), un polar noir et rural depuis peu, avec Franck Bouysse en tête de liste. En option, la présence d’un ou plusieurs tueurs en série quand on a de la chance ! La littérature noire tend à s’unifier tout en se diversifiant avec des thèmes de plus en plus nombreux, de mieux en mieux mêlés. Elle est LA littérature sombre. Tout ce qu’on aime, tout ce qu’on adore.
Olivier Norek, lui, a d’emblée nuancé ses polars de considérations sociales lucides et généreuses. Et sans concessions. Après ce premier polar prometteur, la suite l’a confirmé, elles animent son personnage dans toute la trilogie.

Après avoir refermé Code 93, on n’a qu’une envie : un autre ! Avec ou sans le (trop ?) charismatique et attachant capitaine Victor Coste, un brin démoli à la fin de sa troisième enquête… Attention, quelques scènes extrêmement réalistes sont à lire les yeux un peu plissés ou l’un des deux fermé, même si la violence pure n’est pas présente à toutes pages. C’est plutôt de violence et d’injustice sociales qu’il s’agit. Bravo. J’ai appris et compris beaucoup de choses en lisant ce thriller. Sur le 9-3 en particulier, sur le monde de la finance et de la politique en général. Merci.


QUELQUES MOTS « PARLANTS » :
Une définition réaliste et tellement juste du « 9-3 » : « Quatre voies grises et sans fin s’enfonçant comme une lance dans le cœur de la banlieue. Au fur et à mesure, voir les maisons devenir immeubles et les immeubles devenir tours. Détourner les yeux devant les camps de Roms. Caravanes à perte de vue collées les unes aux autres à proximité des lignes du RER. Linge mis à sécher sur les grillages qui contiennent cette partie de la population qu’on ne sait aimer ni détester. Fermer sa vitre en passant devant la déchetterie inter-municipale et ses effluves, à seulement quelques encablures des premières habitations. C’est de cette manière que l’on respecte le 93 et ses citoyens : au point de leur foutre sous le nez des montagnes de poubelles. Une idée que l’on devrait proposer à la capitale, en intra-muros. Juste pour voir la réaction des Parisiens. A moins que les pauvres et les immigrés n’aient un sens de l’odorat moins développé… Passer les parkings sans fin des entreprises de BTP et saluer les toujours mêmes travailleurs au black qui attendent, en groupe, la camionnette de ramassage. Tenter d’arriver sans déprimer dans cette journée qui commence ».

Un dialogue, clin d’œil amusant (ou pas) aux propos du premier homme politique français de l’année d’écriture de Code 93 :
– On va rejoindre deux équipes des compagnies d’intervention pour passer la cité au Kärcher.
– Attention, tu parles aussi mal qu’un président.
– Casse-toi pauvre con ».

PETIT APARTÉ SUR OLIVIER NOREK

Dans ses polars, son personnage Victor Coste est forcément un peu à son image, policier au grand cœur mais qui ne s’en laisse pas compter. Il se met du côté des souffrants, des laissés-pour-compte, des petits, des femmes et prend fait et cause pour les perdants de tout poil. Il nous les met devant les yeux par le biais de mots durs mais jamais assez forts cependant pour évoquer la réalité. Tout en restant juste, droit et incorruptible. Peut-être le policier le plus humain (avec Wallander, le flic anti-héros du regretté Henning Mankell) que j’ai rencontré dans mes lectures.

Après avoir été flic, Olivier Norek a écrit des polars/thrillers. Mais avant d’avoir été flic, il a travaillé dans l’humanitaire en ex-Yougoslavie. Pas dans les bureaux, sur le terrain. Et après sa trilogie Coste, il a écrit Entre deux mondes. Un brûlot sur l’enfer de la jungle de Calais. Passé à sa sortie comme un « simple » thriller. Comme si la réalité des migrants était devenue un thriller… Il a vite convaincu les lecteurs de sa légitimité, de sa nécessité.
Olivier Norek, l’homme si modeste, si souriant en interview, petit-fils de migrants polonais, ne se contente pas d’être efficace comme tant d’autres auteurs le font encore dans le domaine du polar qui détend, il donne un grand coup de pied dans la fourmilière, il s’engage. Là, il va plus loin même que son capitaine, il aborde la situation avec le regard de chacun, du migrant au bon flic en passant par les Calaisiens et le flic syrien à la recherche de sa famille dans la jungle. Entre deux mondes m’a littéralement renversée, bouleversée. Dans son intégralité. Eprouvée aussi en me mettant en face de ma conscience, moi qui ne fuis ni la guerre, ni la famine ni les désastres climatiques. Je l’ai relu cet été après que ma fille m’a dit que la chronique que j’en avais fait la première fois était « trop légère ». Et j’ai rêvé après cette seconde lecture de rencontrer son auteur dans un salon littéraire afin de le remercier d’écrire de tels plaidoyers pour les exilés et tous les souffrants de la terre.
Je l’espère toujours.

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