Cette nuit, je l’ai vue, de Drago Jancar

Quand on repose ce roman, il y a un moment quasi religieux : Veronica nous a fascinés ; ainsi que chez les narrateurs elle laissera en nous une empreinte indélébile, comme celle d’un parfum que l’on respire encore après que la personne soit disparue… C’est dur d’aller vers un autre livre ensuite. Il m’a bien fallu vingt-quatre heures… c’est dire !

par | 6/06/2020

Drago Jancar est né en avril 1948 en Slovénie. Il a connu la prison pour ses convictions politiques (opposé au régime communiste). Il est scénariste puis éditeur. Il est considéré comme le plus grand écrivain slovène d’aujourd’hui. Ce livre d’un peu plus de 200 pages est paru en 2014 chez Phébus. Il a été élu meilleur livre étranger cette année-là en France.

Un livre que j’ai failli abandonner, repoussée par la densité de cette écriture où les rares dialogues sont incrustés dans le texte sans aucun des signes habituels… Mais il faut continuer : ce n’est pas seulement un livre sur une liaison adultère, pas du tout ! Et par la suite, emportée par le suspense il se dévore !

L’histoire se passe avant, pendant, après la Seconde Guerre mondiale dans ce pays balayé par les tourments du conflit, lui-même divisé entre Serbes et Croates : la Yougoslavie.
Un couple de bourgeois fort peu conventionnel : Leo et Veronika Zarnik disparait par une nuit glaciale de janvier 1944. Dans leur beau manoir, des visiteurs à cette heure incongrue, des portes qui claquent, des tiroirs que l’on retourne, des armoires que l’on vide, les lumières qui s’éteignent… Plusieurs années après leurs proches s’interrogent : que sont-ils devenus ?

La construction est particulière. Pas moins de cinq narrateurs se succèdent pour nous brosser le portrait de ce couple, surtout de cette femme lumineuse, sensible, généreuse. Elle attire les hommes autant par sa beauté que par sa spontanéité. Elle ne cherche pas à séduire, elle est tout simplement irrésistible ; les hommes la recherchent comme les papillons la lumière. On découvre des facettes de sa personnalité avec chacun des rapporteurs. Malgré la diversité des points de vue, on peut dire qu’elle est aimée de tous. On irait même jusqu’à lui pardonner ce que l’on pourrait appeler une erreur de jeunesse : la tentative d’adoption d’un animal pas du tout fait pour être promené en laisse : un alligator !

Le premier narrateur est un militaire qui va lui apprendre à monter à cheval. Il devient son amant. Il est fou d’elle ; la seule chose qu’il pourrait lui reprocher c’est son inconscience. Elle ne change rien à son comportement quels que soient les gens qu’elle côtoie… Elle choque beaucoup là où il l’a emmenée. Elle revendique sa liberté là où les femmes n’en ont aucune.
« Quinze jours de septembre où, dans les environs de Ljubljana, les arbres aux feuilles jaunies s’élevaient au-dessus de la brume qui rampait tard le matin. Où Vranac et Lord soufflaient des nuages d’air dans les clairières, foulaient les feuilles tombées et tapaient du sabot dans les chemins détrempés. (….) Ils hochaient la tête avec satisfaction, attachés à un arbre pendant que nous deux étions allongés sur la mousse, dans les bois, elle aurait dit libres, libres comme si nous étions les seules personnes au monde. Du moins dans cette partie du monde. »

Avec Stevo , elle qui aime tant les animaux s’offre une page buissonnière de sa vie et pour nous lecteurs quelques bouffées de légèreté. Je ne nommerai pas les autres narrateurs, je pense que Drago Jancar se fait un plaisir de nous conduire à être des lecteurs actifs. Il est important pour le lecteur de supputer… surtout pour le dernier : c’est forcément lui ! Plus on avance, plus on s’enfonce dans la gravité…


L’écriture est tout bonnement magnifique comme le démontrent les extraits ci-dessous…

«…Veronica disait cela, parfois elle faisait un signe des yeux, et tout le monde comprenait : maman d’abord. Quand elle était particulièrement de bonne humeur, elle allait à la cuisine, se mêlait aux cuisinières et aux servantes, retroussait ses manches et préparait mon plat préféré, des cèpes frais, cueillis du matin. »


«… Elle était comme un enfant devant la découverte soudaine que la vie est éphémère, que la jeunesse est éphémère, une enfant qui s’émerveille de tout ce qui se passe autour d’elle : soldats, uniformes, tueries, grenouilles écrasées. »


« Elle n’était jamais hautaine même si elle était la dame du château. Nous l’aimions bien. Un jour elle m’a donné un tissu de soie. Tu es si bonne avec moi a-t-elle dit. En réalité, c’est elle qui était bonne avec tout le monde, avec lui aussi. »



Quand la force du destin est enclenchée il n’y a plus rien à faire pour l’arrêter. L’auteur la symbolise par la force d’une locomotive : « La locomotive a soufflé bruyamment, les roues ont glissé sur les rails et se sont mises à tourner, le train s’est ébranlé. Je l’ai vu s’éloigner de plus en plus vite, avec ses fenêtres éclairées dans la brume, il a disparu à un virage et a reparu derrière la colline, ensuite il a foncé, j’ai entendu les rails vrombir, le train a foncé comme si plus rien ne pouvait l’arrêter. Il fonçait sur… ».

Le scénario se précise avec le dernier narrateur, l’étau se resserre. Ombre et lumière. Clair-obscur littéraire impressionnant. La belle, l’innocente Veronica est nimbée de lumière, celle de sa chevelure, de la lune… tandis que les mauvais, le traître sont noyés dans l’ombre.

Cette nuit, je l’ai vue est un livre à dévorer. On en sort malmenés une fois de plus par les manigances, les trahisons inhérentes à la guerre… Mais surtout admiratifs devant cet auteur slovène à découvrir absolument. J’ai surtout évoqué l’héroïne principale mais toutes les personnalités sont fouillées. Quand on repose ce roman, il y a un moment quasi religieux : Veronica nous a fascinés ; ainsi que chez les narrateurs elle laissera en nous une empreinte indélébile, comme celle d’un parfum que l’on respire encore après que la personne soit disparue… C’est dur d’aller vers un autre livre ensuite. Il m’a bien fallu vingt-quatre heures… c’est dire !

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