Ce qui reste en forêt, de Colin Niel

Pour les lecteurs qui considèrent (encore !) les polars comme les parents pauvres de la littérature, avec Colin Niel on lit en s’instruisant. Le top du polar, je vous le conseille vivement !
Paru en août 2013 au Rouergue noir, puis en juin 2015 dans la collection Babel Noir d’Actes Sud. Roman policier noir. 376 pages.

Par le plus grand des hasards je me suis trouvée à lire Les hamacs de carton de Colin Niel presque au même moment que Cathy, la serial lectrice. J’espère ne pas faire trop de redites en chroniquant Ce qui reste en forêt, du même auteur, qui continue avec brio le cycle des quatre polars dont le décor est planté en Guyane.

On y retrouve les mêmes enquêteurs, il n’y a pas à proprement parler de suite, mais celui-ci, plus long, est aussi tellement plus dense que je crois préférable de commencer par Les hamacs de carton afin de se familiariser avec les principaux personnages. Ce qui reste en forêt comprend 376 pages, d’une écriture fine et dense.

Dans « Les hamacs de carton » on parcourt souvent le fleuve en pirogue. Dans celui-ci on pénètre véritablement dans la forêt amazonienne et l’auteur fait preuve d’une connaissance approfondie sur cette nature.

Colin Niel (à gauche) aux Etonnants Voyageurs 2021 de Saint-Malo.

En effet, ingénieur agronome, ingénieur du génie rural et des eaux et forêts, diplômé d’études approfondies en biologie de l’évolution et de l’écologie, il sait parfaitement de quoi il parle.
Par ailleurs il a vécu plusieurs années en Guyane française où il était chargé de mission afin de créer un parc amazonien. Pour ces raisons, nous avons droit dans ce livre passionnant à une immersion totale dans cette forêt à la plus riche biodiversité de la planète.

Nous y retrouvons le capitaine Anato, noir-marron, seul gendarme Ndjuka venu de Métropole en exercice en Guyane, toujours à la recherche de son identité… et plus précisément ici à celle d’un hypothétique frère. Notre incorrigible séducteur au regard couleur d’ambre est un peu plus réservé dans cet ouvrage, vous comprendrez pourquoi. Ainsi que le lieutenant Vacaresse qui traverse de gros problèmes personnels avec sa femme et son fils, auxquels vont s’ajouter des problèmes professionnels.

Je ne sais pas pour vous mais moi je suis un peu lasse des polars se déroulant dans les quartiers glauques de villes en détresse. En Guyane tout n’est pas rose loin de là (c’est la région française avec le plus grand taux de délinquance), mais traverser une enquête avec un ornithologue (vous n’ignorerez plus rien sur l’albatros à sourcils noirs, même si, ici il n’est pas dans son environnement naturel…) et un batrachologue (spécialiste des batraciens… on imagine toutes ces petites grenouilles de couleurs vives, aux doigts en ventouse) me convient tout à fait. La végétation nous étouffe entre herbes rasoirs et lianes à crochets, elle contribue à l’installation d’un climat angoissant. On entend les singes hurleurs, on aperçoit ces sublimes morphos (papillons aux ailes d’un bleu métallique), on croise un jaguar, comme ça, juste comme ça :
« Lorsque l’adulte sortit de la végétation, la pomme d’Adam du lieutenant fit un aller-retour. Une femelle jaguar, devant deux forestiers pétrifiés. Une apparition. Pelage parfait, de petits polygones noirs agencés comme un puzzle vivant. Elle se déplaçait de sa démarche chaloupée, silencieuse au milieu des branches, le pas léger malgré ses quelque cent kilos. Le plus grand félin d’Amérique, près de deux mètres selon l’estimation du lieutenant. »

On retrouve les orpailleurs, les garimpeiros, chercheurs d’or originaires du Brésil qui pratiquent cette recherche illégalement avec les conséquences écologiques que cela comporte : ils utilisent du mercure pour isoler l’or…

Question : trouverons-nous les coupables du crime commis en forêt chez les scientifiques ou chez ces garimpeiros peu fréquentables ?

UN EXTRAIT :
« A l’aval direct de l’exploitation, la crique se transformait en une coulée de boue épaisse, glissait dans son lit en chargeant les rives d’une fange jaune pareille à la trainée baveuse d’une limace. Job et Vacaresse suivirent les derniers méandres, guidés par les bruits du chantier qui s’engouffraient dans le sous-bois. Plus un chant d’oiseau, plus un cri de singe, la forêt semblait vide. La faune n’y était plus la bienvenue, les humains et les machines avaient pris le relais. »

Bref, un polar qui change, qui dépayse. Suspense, étude psychologique des personnages, rien ne manque. Le tout étant très bien écrit, Colin Niel a d’ailleurs remporté de nombreux prix pour ses ouvrages… auxquels on devient vite « accro ».
Pour les lecteurs qui considèrent les polars comme les parents pauvres de la littérature, avec Colin Niel on lit en s’instruisant. Le top du polar, je vous le conseille vivement !

Pour ceux qui ne le connaitraient pas, voici l’un de ses trois entretiens au festival des Étonnants Voyageurs de St Malo (édition 2021).

par | 6/07/2021

1 Commentaire

  1. Cathy La Serial Lectrice

    Ne t’inquiète pas, le blog est patient avec moi. La chronique du premier opus de la série est toujours sous mon coude gauche et y restera encore un peu jusqu’à sa rédaction définitive.
    Tu précises bien qu’il vaut toutefois mieux lire « Les hamacs en carton » avant celui-ci, ce qui est fréquent en littérature noire aujourd’hui, à l’heure des séries vidéo. Quoi copie qui et qui copie quoi ? Si les mots et les images valent le coup, peu importe mais il est toujours préférable de lire les mots. Avant ou après avoir vu les images…
    Avec un si beau ténébreux aux commandes de l’enquête, et un auteur si doué (et si modeste), c’est facile de voyager même en eaux troubles.

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