Ce lien entre nous, de David Joy

EN DEUX MOTS. Sur fond de nature grandiose mais austère, un portrait plus noir que noir du Sud des États-Unis et de ses habitants, tous blancs, isolés et souvent marginaux. La vengeance, la violence, la loi du Talion poussée à son extrême. La désespérance. Pourtant l’espoir et l’humanité sont là, dans la force des sentiments, d’amour ou de haine… Sombre, déchirant, mais brillant.
Sorti en mars 2020 chez Sonatine éditions. Roman Thriller noir et rural. 303 pages. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau. Titre original : The Line That Held Us.

L’auteur. David Joy est né et vit en Caroline du Nord. Âgé de seulement 36 ans, c’est un écrivain déjà internationalement reconnu et ce troisième roman ne fait que consacrer son talent et son succès, au point que François Busnel est allé l’interviewer chez lui (voir le lien en fin d’article). Après avoir été enseignant pendant quelques années, il se met à l’écriture et publie son premier roman, Là où les lumières s’éteignent chez Sonatine en 2016, salué par la critique et des écrivains américains, notamment Ron Rash, qui l’a « aiguillé » dans son parcours. Le second, Le poids du monde, sort lui aussi chez Sonatine en 2018. Je n’ai lu que le dernier mais mon retard va vite être rattrapé…

Les cinq premières lignes : « Darl Moody n’avait strictement rien à foutre de ce que l’Etat considérait comme du braconnage. Selon lui, quiconque réduisait la saison de la chasse à deux semaines sans allouer une seule journée à la biche se fichait qu’on meure de faim. La viande dans le congélateur était une viande qui n’avait pas besoin d’être achetée et payée… ».

En ce qui concerne l’histoire, nous sommes dans le noir le plus profond. Elle est basée sur une histoire vraie, qu’un garde-chasse a racontée à l’auteur. Dans la très belle région des Appalaches en Caroline du Nord, c’est l’isolement le plus total pour les rares habitants qui, amis ou ennemis, se connaissent tous.
Darl Moody part braconner hors de la trop courte – saison de la chasse, afin de nourrir sa famille. Il espère tuer un cerf qu’il voit depuis quelque temps dans le coin. Mais il tombe sur un sanglier. Après l’avoir repéré, il vise, tire et tue.
Ce qu’il a pris pour un gros animal : « une silhouette à quatre pattes, une bête grise et proche du sol » était… un homme ! Et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit du jeune frère de l’homme le plus violent et le plus cruel du comté, Dwayne Brewer. Darl a tué par accident Carol Brewer, surnommé Sissy, doux et simple d’esprit, la seule personne à trouver grâce aux yeux de son frère, le seul être qu’il aime d’amour et qu’il protège. Sa raison de vivre.
Atterré, culpabilisant d’emblée et affolé en imaginant les conséquences de son acte pour lui, sa (presque) fiancée et pour sa sœur et sa famille nombreuse dans le besoin, Darl est incapable de prendre une autre décision que de demander à son meilleur ami, Calvin Hooper, de l’aider à enterrer le corps de Sissy. Calvin refuse puis finit par accepter, cédant à l’amitié. Les deux hommes creusent dans la confusion la plus totale, poussés par la panique et le manque de temps une fosse sommaire dans laquelle ils jettent le corps de Carol sans prendre de mesures particulières, à la va-comme-j’te-pousse.

Dwayne Brewer ne mettra pas longtemps, en trouvant un indice important dans la camionnette de Calvin, à découvrir qui a tué son frère. Et à ne plus penser qu’à une chose : se venger, mais seulement après avoir fait avouer l’assassin. Pourtant, le terrible face-à-face qui se profile ne prend pas tout à fait la direction attendue, ou plutôt pas seulement.
La tension monte à mesure que le temps passe. Le suspense est constant, l’action rebondit, les personnages sont toujours en mouvement et la violence omniprésente. Attention, certaines scènes sont à lire « les yeux fermés » ou en diagonale. Combien de fois me suis-je dit pourvu que je ne reste pas sur ma faim !
Cela n’a pas été le cas : la fin, d’une intensité folle, nous surprend jusque dans les dernières pages et jette une lumière inattendue sur cette sombre histoire. Simple espoir, un vrai pas vers la rédemption ? Et, dans l’un ou l’autre cas, pour la, le ou lesquels d’entre eux tous ? Je vous laisse le découvrir.

Côté écriture, David Joy joue le contraste entre la beauté digne des montagnes appalachiennes qu’il dépeint avec une poésie sobre, sans envolées lyriques inutiles, et l’hyperréalisme de certaines scènes de violence. L’ensemble fonctionne à merveille. Les scènes d’action sont à frémir, les réflexions des personnages cohérentes (avec eux et les autres), les dialogues courts et incisifs, à quelques apartés de Dwayne près.
Pour le suspense, la construction habile fait qu’il rebondit d’un chapitre à l’autre : chaque chapitre concerne un personnage qui est laissé « à l’abandon » à la fin et dont on a des nouvelles plusieurs chapitres après seulement. On en sort groggy mais on en redemande.
Nous lisons sur Dame Nature, aussi belle que l’homme est laid : « Darl grimpa sur son poste d’observation et examina la bande de terre sur laquelle l’automne faisait apparaître des taches dorées depuis les montagnes dans la lueur de l’après-midi. (…) C’était la dernière journée de septembre, mais les crêtes étaient déjà découvertes. Dans la vallée, les arbres arboraient des nuances rouge et orange qui flamboyaient comme des braises, les glands tombaient comme des gouttes de pluie. D’ici quelques semaines les premiers souffles de l’hiver réduiraient les montagnes à leur ossature grise ».


Mon regard sur le livre. C’est essentiellement une histoire d’hommes. Bah oui. Une seule femme, c’est dommage, joue un rôle important : Angie, victime collatérale de l’accident. Elle est gaie, amoureuse, courageuse. Elle se bat jusqu’au bout pour sauver ce à quoi elle tient le plus. À elle seule elle incarne l’amour, elle est l’amour. D’autres femmes traversent trop brièvement l’histoire, mères, sœurs ou parentes de défunts. Leur désarroi nous touche, leur sagesse nous fascine. Ainsi lisons-nous : « Car aussi durs qu’aient été les hommes de ces montagnes, les femmes avaient toujours été des rocs. Elles étaient habituées au chagrin, habituées à ne jamais avoir assez. Elles étaient adaptées à la dureté de ce monde ».

Ce sont trois hommes qui tiennent le scénario, quatre avec le jeune Sissy, mort mais « physiquement présent », souvent évoqué dans les souvenirs de son frère Dwayne, au point qu’il fait partie intégrante de l’intrigue. Il faut souligner que dans les Appalaches comme dans de nombreuses contrées faiblement peuplées, tout le monde connaît tout le monde et ici, les hommes sont tous allés à l’école, au sport ou au bar ensemble. Et que la réputation de chacun est connue de tous. L’auteur nous dit aussi que rien ne s’oublie dans ces contrées : « Les choses avaient un don pour ne jamais quitter ces montagnes. Les histoires prenaient racine, comme tout le reste ».

Dwayne Brewer est le méchant de service ET le personnage principal, fait assez rare en matière de littérature romanesque. Avec Dwayne au bras de la vengeance, on est dans l’absolu de la violence. Le niveau de celle-ci est le même que celle de Le diable tout le temps de Donald Ray-Pollock, mais la comparaison s’arrête là. Dwayne n’est pas un tueur fou comme les autres. Ici, la violence n’est pas gratuite. Dwayne est violent de nature et exerçait déjà une violence gratuite sur les plus faibles pendant sa jeunesse, c’est vrai. Mais là, s’agit d’une mission divine : il doit venger son frère. C’est la Loi du Talion biblique qu’il applique jusqu’à la folie : Œil pour œil, dent pour dent, nous dit-il. Et de dents il en sera sacrément question dans les pages car celles de son frère étaient particulièrement blanches et régulières…

Le roman met en cause la religion ­ le christianisme ­, et ses excès, ses interprétations erronées. Une fois qu’il connaît le(s) coupable(s), Dwayne s’appuie sur la Bible pour se venger, tout en la critiquant et mettant en doute son Dieu miséricordieux. Il dit l’avoir lue « à bien des reprises, au moins cent fois ». Et continue : « Et je crois autant que n’importe quel homme pieux de cette montagne qu’Il a un sens de l’humour vraiment tordu. Selon moi, la seule chose qu’Il ait jamais réussie, la seule chose qu’Il ait faite de façon absolument parfaite, ce sont ces montagnes. Ces arbres. Ces ruisseaux. Ça, Il l’a réussi. Mais ensuite Il a créé l’homme. Il a créé un animal si idiot qu’il détruit le cadeau qui lui a été fait, et Lui reste là assis et Il regarde ».
L’attachement au dieu des chrétiens est toujours aussi fort aux États-Unis même s’il remonte au temps de l’arrivée des colons blancs plusieurs siècles auparavant. En vengeant son frère il se fera le bras armé de Dieu et appliquera les lois bibliques.

Mais la loi du Talion n’est pas seule en cause. Dwayne doit venger Carol parce qu’il l’aimait, Carol. Il l’aimait et le protégeait des fureurs de son père, extrêmement violent lui aussi. Nous lisons : « Dwayne avait encaissé autant qu’il avait pu, car l’amour pour son frère était le plus beau qu’il avait jamais connu ». Carol était son unique raison de vivre. Leur jeunesse tragique les a rapprochés. Ils avaient besoin l’un de l’autre, Dwayne pour protéger Carol, un faible dans un monde brutal, Carol pour lui donner reconnaissance et amour aveugle. Sa mort met son frère dans une rage folle et un grand désarroi. La vengeance devient « légitime ».
Ce sentiment fraternel est si fort que l’on ne peut qu’avoir de la peine pour les deux frères, le mort et le vivant ! Et se demander comment un homme gonflé d’un tel amour pour son frère pouvait éprouver autant de haine pour celui qui l’a tué par accident, ne pas douter des circonstances.
Autre paradoxe. Dwayne est cruel dans son comportement, pourtant il est sensible à la beauté de la nature dans laquelle il vit. Il aime et admire ses montagnes et leurs paysages, il s’en émeut, même, en les contemplant : « Le matin arriva, les étoiles se retirant à mesure que l’obscurité capitulait face à la lumière. Un soleil mandarine colora le ciel d’une teinte si incroyablement belle qu’il en pleura. Tout ce qu’il avait eu en lui pendant toute sa vie s’écoula de ses yeux, et imprégna le sol. Le lever du soleil peignait les arbres en rouge, illuminait le lac en lui donnant la couleur du sang ». C’est simplement beau.

Face à ce bloc de granit pas tout à fait imperméable, dont David Joy nous offre parfois une description physique effrayante, celle d’un géant fait de muscles et de rage, avec des yeux « semblant renfermer la fin du monde », face à lui donc des hommes faillibles, « humains », ordinaires ; des hommes (Darl, Calvin, Carol, le policier…) qui aiment, qui ont peur, qui pleurent, qui sanglotent, fuient, atermoient. Hésitent. Et finissent par écouter leur intérêt personnel au prétexte qu’il a des accents d’altruisme… Ce qui les amène (Calvin en particulier) avec un égoïsme que l’on voit venir, à ne voir dans tout ça qu’une forme d’inéluctabilité, une sorte de non-choix ou plutôt, même, le choix, impossible à faire, entre le pire et le moins pire.
Ce lien entre nous sonne juste par l’ambigüité de Dwayne et des autres personnages masculins. Car si le premier n’est mauvais qu’à 99 pour cent et des poussières, les autres ne sont pas cent pour cent blancs comme neige. Le noir et blanc ne sied pas aux personnages et l’auteur nous les dépeint en niveaux de gris différents (et variables). Ce qui fait que le pauvre lecteur ne peut choisir son camp, aimer les gentils et détester le méchant. J’ai pour ma part été troublée de m’apitoyer sur Dwayne le méchant et froncé les sourcils quand les autres hommes louvoyaient pour s’en tirer.

La vengeance n’est pas le seul thème important. Ce lien entre nous est aussi un roman sur la culpabilité. Là, je ne peux en dire davantage sans déflorer l’intrigue, juste que deux hommes au moins en sont rongés et ne passent que des nuits blanches depuis la mort de Carol. Ce sujet est analysé avec beaucoup de profondeur et de compassion, tout comme la psychologie des personnages. L’auteur les a soignés tout en les confrontant à l’urgence d’une action trépidante. C’est fort.

Ce roman extrêmement sombre ­et ses personnages que l’on n’est pas près d’oublier­, reflètent bien le pessimisme de l’auteur, pourtant très jeune. David Joy parle en interview de l’avenir précaire de sa région et des résultats, de plus en plus tangibles depuis les années 2000, du capitalisme américain : la peur des Blancs conservateurs de perdre leur suprématie, les conditions sociales difficiles (chômage, drogue et isolement, pas forcément dans cet ordre), la marginalisation des habitants les conduisent à se raccrocher aux valeurs sûres, à s’y réfugier : la foi chrétienne, immuable même quand elle est déformée, l’obéissance aveugle aux lois de Dieu, le port d’arme devenu culturel, la méfiance et le chacun pour soi. Et la violence comme arme de défense et de vengeance, qui devient l’ultime devoir pour les esprits fermés, dégénérés. Ils ont besoin être protégés, ils se sentent en minorité et l’Etat semble les oublier. Une situation qui dure depuis des décennies et sera difficile à redresser. Nous ne sommes pas dans une simple chasse à l’homme. Entre deux scènes de poursuite et « d’agréables » retrouvailles, l’auteur nous donne à réfléchir ­ par les réflexions ou les dialogues des personnages ­sur ce sujet et sur bien d’autres.
Et c’est Dwayne qui là encore est le plus surprenant (la fin est impossible à prévoir, même à envisager). Il réfléchit beaucoup et n’est pas toujours dans l’erreur. Nous comprenons que lui, son frère et tous les autres sont le pur produit de ce que leur vie a fait d’eux, de leurs mauvais choix , volontaires ou obligés, et qu’il est impossible d’échapper au façonnage et aux traumatismes du passé. Surtout dans ces contrées isolées, ignorées de la police et de la justice.
À l’heure où je termine cette chronique, nous apprenons l’élection de Joe Biden à la Présidence des États-Unis. Il faut lui souhaiter bon courage. Tout reste à faire…

Je dirai pour finir que ce livre est à mettre entre toutes mains, à condition que les personnes sensibles lisent quelques pages les yeux mi-clos voire fermés. David Joy éprouve de l’empathie pour ses personnages (même les mauvais) et cela, juste cela, en fait un bon écrivain. Il les dépeint de l’intérieur, avec une grande empathie. Nul doute qu’il rejoigne le Panthéon de mes auteurs fétiches, aux côtés de ses aînés dont il n’a rien à envier. Américains (la liste serait longue) mais aussi Irlandais (je pense à Paul Lynch dont les deux premiers romans sont également très noirs,) et Français (je pense notamment à Franck Bouysse bien entendu)…
Dernière cerise confirmant le coup de cœur : le suspense. Ce Lien qui nous unit est inlâchable. La tension, qui va crescendo, fonctionne à merveille, la lecture est addictive. On tourne les pages à toute allure pour savoir comment un auteur, aussi doué soit-il, peut mettre un point final à une telle histoire.

Pour le savoir vous aussi, une simple idée : contactez votre libraire préféré(e) et commandez-lui ce livre qui vous tiendra en haleine du début à la fin. Ça marche ! Moins d’une heure aller-retour, pile-poil le temps d’aller quérir mes « aliments essentiels ». En prime, une petite papote avec une lectrice derrière moi (à un mètre !) et un livre acheté sur son conseil pour une copine, à qui je l’emprunterai selon ce qu’elle m’en dira. Sans oublier la commande des deux premiers romans de David Joy (sortis en 10-18, la chance !) pour la semaine prochaine ! Elle est pas belle, la vie d’une blogueuse confinée avec ses livres ?
Le confinement ? Avec de tels livres, l’évasion est garantie, les frissons aussi, le confinement « agréable ». On en redemanderait presque. Oh là là là, non !

DES BONS MOTS, DES BEAUX MOTS

Sur les rêves, une pensée de Darl : « Mieux vaut t’épuiser au travail, picoler pour dormir et espérer que tu ne dormiras pas. Les rêves étaient ce qu’il y avait de pire, car c’étaient les moments où l’on ne pouvait pas choisir de s’aventurer ou non dans l’ombre des souvenirs ».

Entre deux crises de rage, Dwayne réfléchit et certaines ses réflexions sonnent juste : « Il y avait tellement de haine dans son cœur, tellement de dégoût, car il n’avait jamais eu les cartes pour remporter une seule main. Il y avait toujours eu deux choix : on pouvait s’allonger et encaisser, ou on pouvait attraper quiconque se trouvait à sa portée et l’étrangler afin de ne pas être le seul à souffrir. Ce choix avait toujours été facile, et sa décision ne fut pas différente à cet instant ».
Et plus loin, l’explication du titre : Ce lien entre nous, c’est lui qui nous la donne :
« T’as volé la seule chose que j’aimais dans ce monde. (…) Peut-être que ça devait être mon fardeau. Peut-être que je suis le seul sur cette foutue terre à pouvoir le supporter. (…) Si nous sommes ici, c’est à cause des personnes que nous aimons. C’est le lien entre nous. J’aurais fait n’importe quoi pour empêcher mon frère d’endurer la moindre souffrance. J’aurais donné ma vie si on me l’avait demandé. La raison pour laquelle t’es ici, c’est cette femme dans mes bras… ».
« Certaines personnes voient tout ce qu’elles aiment leur être arraché des mains, comme si Dieu trouvait leur souffrance amusante. (…) La souffrance de Dwayne ne pouvait qu’être apaisée par la certitude qu’il n’était pas seul. L’unique réponse à ce genre de solitude était que les autres subissent la même chose ».
Par l’accomplissement de la loi du Talion. La vengeance est nécessaire, il en fait une forme de « justice ».
Pour finir, sa définition de l’empathie :
« L’empathie, ce n’est pas se tenir au-dessus d’un trou en disant qu’on comprend, l’empathie, c’est avoir soi-même été dans ce trou ».

Comme promis, le lien de l’interview de François Busnel :

https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/la-grande-librairie-saison-13/1986291-rencontre-avec-l-ecrivain-americain-david-joy.html

par | 14/11/2020

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