Buveurs de vent, de Franck Bouysse

EN DEUX MOTS. Le conteur amoureux des mots et de la nature, observateur curieux et pointilleux de l’âme humaine revient avec un roman en clair-obscur qui est une allégorie pure de la société laborieuse d’hier et d’aujourd’hui. Un roman qui a des accents de littérature américaine. Et un bonheur absolu de lecture, une fois encore.

Les cinq premières lignes : « Quatre ils étaient, un ils formaient, forment et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir.

LA phrase du livre : aucune en particulier et toutes en général.

Sorti en août 2020 chez Albin Michel. Roman. 388 pages.

L’auteur. Franck Bouysse a d’abord enseigné la biologie à Limoges. Passionné par la lecture, en particulier de romans noirs, puis pour l’écriture elle-même, il publie son premier roman, La paix du désespoir, en 2004. Suivront une dizaine de romans, chez des éditeurs différents, dont la trilogie de H avec Le mystère H (2008) en ouverture, puis LHondres ou les ruelles sans étoiles et La Huitième lettre. Ensuite, Noire porcelaine (2012), Vagabond (2013) et Pur sang (2014). Glaise il y a deux ans, et celui que je considère comme un chef-d’œuvre absolu, Né d’aucune femme en 2019. Enfin, fin mars 2020, Orphelines que j’ai lu mais pas chroniqué car je n’aurais pas pu le mettre dans mes coups de cœur absolus. Le dernier paru, Buveurs de vent, vient de sortir. Chez Albin Michel cette fois-ci, quelle chance pour cette maison d’édition.

L’histoire est celle de quatre enfants qui naissent et grandissent au fin fond d’une vallée perdue, le Gour Noir. Les Volny habitent près de la centrale électrique située sous le barrage et les carrières. Le père, Martin, est un homme taciturne marqué par la guerre, où un camarade est mort devant ses yeux. Il travaille à la centrale électrique, comme tous les hommes de la vallée sauf ceux qui travaillent aux carrières.
Sa femme Martha l’a cueilli à son retour de la guerre. Elle a jeté son dévolu sur lui à la fête du village et lui a forcé la main pour se faire épouser. Martha est une bigote pur jus qui ne pense et ne parle qu’en termes de bondieuseries et fait de l’Ancien Testament le guide de la vie familiale. Elle ne voulait que des garçons autour de sa table : douze, comme les apôtres. Mais le sort en a décidé autrement : après leur troisième enfant, une fille, ils ont continué et Luc est né, un garçon « simple » que Martha traite de « gamin débile », d’« espèce d’idiot » et qui symbolise à lui seul pour elle la faillite de son grand projet de famille.

La ville tout entière et ses installations appartiennent à une seule et même personne, Joyce, un homme surgi de nulle part, mégalomane et richissime qui a acheté toutes les maisons, les infrastructures, et rebaptisé toutes les rues de son nom avec un numéro pour seule distinction. Ce tyran, qui a mis la ville à genoux, a également acheté, au sens propre, la fille du quincailler pourtant fiancée, donnée pour la plus belle fille de la ville, afin qu’elle soit la future mère de son futur fils.

Pour tout le monde, au Gour Noir la vie est terne, difficile et sans intérêt. Les hommes s’éreintent à la tâche, les femmes avec  les tâches domestiques et l’éducation des enfants qui, eux, sont là pour obéir. Aucune distraction à part le café du village où s’alcoolisent les hommes avant de rentrer chez eux. Une atmosphère sociale « zolienne ».
Franck Bouysse est à fond dans l’allégorie. Il compare la centrale et tout ce qui l’entoure à une araignée, une sorte d’ogre qui se nourrirait non pas d’enfants mais des ouvriers pour fabriquer et ramifier sa toile, avec un maître unique et craint de tous. Comme dans un conte pour adultes, nous assistons à un renversement des états : la ville est une personne, les hommes sont des animaux, le réel et l’imaginaire se rejoignent. Certains personnages ont une consistance à la fois humaine et fictive : Elie et sa jambe de bois, Luc et sa folie douce, Joyce et sa folie furieuse, Mabel et sa beauté impensable…

Mais si les adultes sont soumis, ou lâches, ou indécis, au point d’accepter ces conditions sans rechigner, certains, jeunes, réussissent à s’évader, à trouer momentanément l’obscurité de la vallée. Les quatre enfants Volny sont soudés d’un amour fraternel à toute épreuve. Prêts à tout les uns pour les autres, solidaires comme les Mousquetaires. Pour s’évader de leurs conditions de vie, leur jeu favori – une idée de Mabel, le D’Artagnan de la bande – est de s’attacher avec une corde au viaduc qui domine la vallée, puis de s’y balancer allègrement en criant, en riant et saluant les voyageurs du train quotidien. Prendre le vent dans la figure pour assouvir leur besoin de liberté, même si le jeu est dangereux. Fuir la bigoterie de la mère et la lâcheté du père, qui n’hésite pas à utiliser le fouet pour se faire obéir et courbe la tête devant sa femme et le patron. Les buveurs de vent, ce sont eux quatre et ce jeu est leur secret.

En grandissant leurs velléités de liberté se renforcent. Seul Luc, l’enfant naïf, « différent », ne voit ni ne comprend tout ce qui se passe. Dépassé par ce qu’il entend de ses frères et sœur, il se laisse de plus en plus aller à ses rêves d’animaux et de pirates. Après avoir entendu L’Ile au trésor à la radio, il se prend pour Jim « Okins » tandis que son grand-père, Elie, est Long Jim Silver le pirate, et se persuade qu’il va trouver le trésor des pirates. Quant à Mabel, adolescente volontaire et intrépide, elle devient de plus en plus belle en prenant des formes, elle s’émancipe de tous les préjugés et finit par être chassée par sa mère qui trouve sa conduite indigne.

L’accident d’Elie à l’usine et plus tard le départ de Mabel vont marquer le début d’une série d’événements tragiques qui vont peu à peu transformer les habitants d’une manière inattendue. Certains, pas forcément ceux auxquels nous pourrions penser, vont sortir de leur torpeur et les choses commencer à bouger. Quelque chose de grave se produit, le sang coule. L’indéfectible risque de se fissurer, la société pyramidale de vaciller sur ses bases. L’intrigue est définitivement installée, son rythme va s’accélérer… Mais impossible d’en dire davantage. Et la fin, oui, la fin… Je l’ai lue quatre fois avant d’en penser quelque chose. Du très grand art.

Que dire de la plume de Franck Bouysse ? Qu’il faut la lire pour le croire. Qu’elle s’embellit au fil du temps. Comme si c’était possible. Même le Prologue, qui ouvre et ferme quasiment l’histoire avec l’annonce de la découverte d’un cadavre coincé dans une branche sur la rivière, est d’une beauté sidérante. Le contraste entre la noirceur des faits et la poésie des mots, c’est ça que j’aime chez cet auteur. Une pluie de mots simples savamment encastrés et assemblés, un déluge de phrases d’une poésie que l’on finit par trouver évidente chez lui… Et une scène tenant à la fois de la fantasmagorie et du réalisme visuel. Dès ce Prologue, Franck Bouysse nous retient dans ses phrases.
Avec, toujours, des indices importants, nécessaires à l’entendement, laissés comme au hasard un peu partout dans les pages, pas de doute, on est bien chez Franck Bouysse, celui de Né d’aucune femme, de Glaise, de Pur sang, peut-être mon préféré, seulement peut-être car Né d’aucune femme m’a sacrément marquée, celui de Plateau et de Grossir le ciel, avec lequel j’ai pris ma première claque.
Franck Bouysse a l’art et la manière de manipuler le lecteur par les mots tout en lui laissant croire qu’il sait où il va, alors que lui-même ne le sait pas au moment du Prologue. Pourtant, comme l’araignée à laquelle il compare la centrale et son propriétaire, il tisse à chaque fois une toile serrée, distillant une angoisse qui va crescendo. Quelque chose va arriver, on le sait, c’est certain. Mais quand, où et comment, seules les dernières pages, en suivant de très près le Prologue, peuvent le révéler.
Techniquement, les dialogues sont peu nombreux, mais le rythme ne s’alourdit jamais avec des chapitres courts, trois ou quatre pages le plus souvent, qui incitent le lecteur à en vouloir toujours plus.

Mon regard sur le livre. Belle joie pour moi, la sortie du dernier opus de Franck Bouysse en cette rentrée littéraire, et de le voir « ouvrir » l’émission de François Busnel ! Un brin déçue par celui d’avant, Orphelines, pour ce qui concerne l’intrigue, je me suis jetée sur celui-ci à corps perdu, même si je m’étais juré d’ouvrir ma session lecture 2020 par Nickel Boys de Colson Whitehead. Le cœur a ses raisons… Et pour moi, entrer dans l’univers de Franck Bouysse, c’est comme entrer en religion pour qui veut croire ou croire davantage…

Outre son écriture faite de poésie pure y compris pour dépeindre la noirceur absolue de certains, les personnages de Buveurs de vent sont tout aussi passionnés que passionnants. Les quatre enfants, personnages essentiels sans qui l’histoire n’existerait pas, mais aussi les autres, avec leurs outrances, leurs failles, leurs lâchetés. Les adultes ne sont pas fatalement noirs ou blancs d’esprit et ne laissent pas de nous surprendre tour à tour – les parents du quatuor notamment. Surtout le père de Martha, Elie, personnage haut en couleurs, ancien et zélé ouvrier de la centrale, qu’une machine a privé d’une jambe et de son travail. C’est pourtant lui qui, grâce à une vision plus distanciée et donc plus réaliste de cette emprise de toute la ville, essayera de convaincre sa fille et son gendre de relever la tête face à l’oppresseur, de faire preuve d’humanité et de se montrer plus larges d’esprit avec leurs enfants, notamment Mabel. Ce grand-père qui, malgré son propre lot de souffrance, reste plein d’humour, de bon sens et de générosité cachée, est le plus bel homme du roman.

L’aîné des enfants, Marc, est un lecteur addict qui lit en cachette. La lecture est la « folie intime » qui lui permet de s’évader. Son père, Martin, pourtant lecteur pendant sa jeunesse, a vu son ami exploser devant lui sur une plage du Débarquement avec en poche Martin Eden, de Jack London – un des auteurs fétiches de Franck Bouysse, forcément. Pour lui, ce livre est responsable de la mort de son ami et l’a détourné à jamais de la lecture. Persuadé qu’elle est pernicieuse, allant jusqu’à dire que « les mots peuvent tuer », il interdit à ses enfants de lire et les fouette à sang en cas de résistance.
Puis il y a Mathieu qui, lui, entretient une relation privilégiée avec la nature, les arbres en particulier, auxquels il parle. Il s’évade lui aussi, le temps de ses escapades dans la vallée, de ses conditions de vie difficiles. Après avoir été le plus effacé des trois frères, il aura malgré lui un rôle prépondérant dans la seconde partie du roman.

Ensuite vient la seule fille de la fratrie. Mabel, « qu’est belle comme un soleil » comme le chantait Brel, et qui rayonne comme tel. La fée ou la princesse (Cendrillon ?) du conte. Adorée par ses frères et chouchoutée par son grand-père, c’est la meneuse, l’insoumise. Rebelle dans l’âme, elle rêve d’une seule chose : partir, s’émanciper de cette famille vieux jeu à la vie minable, de la bigoterie de sa mère et la violence du père. Être libre. Faire ce qu’elle (seule) veut de sa vie, de son corps, de son esprit, de son cœur. Vivre sans entraves. Pour ce faire, pas d’autre solution que de fuir cette vallée où rien de bon ne peut arriver, où un monarque fou oppresse et soumet ses sujets. Un lieu où l’on est surveillé par quelques sbires à la solde de Joyce, armés et accompagnés de chiens effrayants.
Le petit dernier est Luc. Simple de cœur (et d’esprit), il est le mal-aimé de la mère qui lui en veut d’être ce qu’il est, celui a qui a interrompu la lignée biblique. Attachant, fantasmagorique à ses heures, ses réactions, souvent à la limite du burlesque, sont désopilantes. Il parle aux animaux, persuadé qu’il est des leurs, qu’ils le comprennent et lui répondent. C’est lui qui nous fait rire et sourire et apporte une touche de légèreté bienvenue. Une part de burlesque même, quand il croit que ce qui se déroule est une scène de L’Ile au trésor et qu’il y participe activement. Ce qui donne lieu à ses scènes très drôles.

Franck Bouysse magnifie la nature dans tous ses romans. Et les sentiments, noirs ou lumineux. Dans Buveurs de vent, c’est un sentiment très fort qu’il exalte : l’amour fraternel, la complicité absolue, d’une puissance capable de déplacer les montagnes. Les passages impliquant les enfants sont bouleversants, les deux plus émouvants étant les deux extrêmes : Mabel, l’étoile, et Luc, le Pierrot lunaire. Même si je dois bien avouer que Rose avait emporté pour un temps avec elle tout ce qui me restait de larmes.
Pourtant, ce qu’il fait de mieux, c’est étudier la nature « humaine ». Une fois de plus, avec sa plume belle à pleurer, Franck Bouysse a sondé l’âme humaine pour en extraire ce qu’il peut y avoir de meilleur et de pire en chacun. L’obscurité et la lumière. L’étude psychologique fine et serrée de ses personnages en fait des êtres pas tout à fait mauvais ou s’ils le sont, faillibles. Ainsi Martin, le père si dur et si sévère avec ses enfants qui essaye de changer de comportement, notamment avec Mabel qu’il sait en danger et veut sauver, et incite sa femme à le faire. Ainsi les pires crapules, les « durs des durs », les sbires de Joyce capables de tuer pour lui père et mère, éprouvent-ils la peur de la mort (ou plutôt celle de mourir) quand elle se montre.

La réalité côtoye l’allégorie chez Franck Bouysse, ici plus encore que dans les romans précédents. D’autres thèmes sont abordés, de manière récurrente, concernant essentiellement des éléments blessants de la vie humaine : la violence faite aux enfants (et aux femmes avec Isobel, la femme achetée par Joyce) et ses conséquences, le fanatisme religieux qui submerge Martha et gouverne sa vie, les séquelles de la guerre, le capitalisme sauvage, le non-respect de la nature, l’exploitation par le travail de toute une ville et la soumission au tyran de tous ses habitants, ce que qu’Etienne de la Boétie appelait déjà « la servitude volontaire »… Ainsi lisons-nous : « Julie Blanche avait compris que même un esclave peut décider de briser ses chaînes, qu’il y a toujours un moyen d’y parvenir, que la force des maîtres est de faire croire aux esclaves qu’ils leur offrent un sort enviable au regard du couloir infini de la mort ».
Et, bien sûr, les mots et les livres, néfastes que pour ceux qui ne les lisent pas, vitaux pour tous les autres. Amusant d’ailleurs de voir que Luc, totalement illettré, est malgré tout « entré » dans un roman d’aventure par l’intermédiaire de la lecture orale et, mieux encore, qu’il s’est identifié au héros de L’Ile au trésor.

Je tenais enfin à souligner la parfaite maîtrise de l’histoire par son auteur. Pour l’avoir rencontré deux fois aux Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, lui avoir posé la question avec insistance, et l’avoir entendu ou lu bien d’autres fois en interviews raconter « comment » il commençait ses romans, je suis toujours estomaquée par sa réponse : « Par un mot ». Oui bien sûr. Mais ce mot toujours lui est suggéré par « une émotion » et c’est un nom propre : un prénom, un lieu. « Rose » pour Né d’aucune femme, « Le Gour Noir » pour Buveurs de vent. La vue de quelque chose (ici le viaduc a-t-il dit récemment) ou d’une personne, lui inspire les premières lignes de son livre. Quelques mots plus tard, quelques personnages nommés plus loin, le tour est joué et c’est parti, l’histoire est lancée. Et lui, Franck Bouysse, s’en va. Laissant ses personnages, livrés à eux-mêmes ou presque, vivre leur vie et la lui raconter pour qu’il nous la raconte. Mouais. J’ai du mal à y croire vu la maestria avec laquelle il nous emporte de la première à la dernière page sans une égratignure dans le texte, sans un écart dans l’histoire, plutôt longue ici, pourtant sans aucun manque, sans indice en trop ou en moins, sans insistance. Modeste ? Hyperdoué ?

Je dirai pour finir que ces nuances dans le portrait des personnages, ces descriptions incantatoires, ces ambiances sombres et ces histoires diablement maîtrisées font de lui, en tout cas pour moi, le pendant des auteurs amérindiens et du Sud de l’Amérique que j’affectionne tellement. Pas étonnant qu’il paraisse maintenant chez Albin Michel. Une tendance qui s’accentue au fil de ses romans et qui était déjà perceptible dans Pur Sang (2017, Editions Ecorces). N’était son origine limousine qu’il revendique, il pourrait figurer dans la géniale collection Terres d’Amérique de Francis Geffard. Avec Donald Ray-Pollock (Double et Snake, ses deux hommes de main, m’ont fait penser aux deux assassins de Le diable, tout le temps ; avec Tom Cooper, mais aussi, chez d’autres éditeurs, avec Richard Wagamese, Ron Rash ou notre Jean-Paul Dubois, lui aussi féru de littérature américaine.

L’environnement dans lequel se déroule l’intrigue fait à lui seul penser à un épisode de la Ruée vers l’or et en particulier à la série Deadwood : la nature omniprésente et omnipotente, la rudesse de la vie et des hommes, le bar comme seul « passe-temps » après le travail pour les hommes, le travail de concassage dans les carrières, la présence d’une seule rue dans la ville (même si ici il y en a plusieurs, Joyce Principale est la seule citée). Seuls diffèrent l’absence d’or jaune, l’or d’ici est invisible et fait des étincelles, et la présence des femmes et des enfants des ouvriers, à la maison seulement. Ce qui n’empêche pas Buveurs de vent d’être aussi un western livresque. Un western limousin, pourquoi pas… Vous connaissez et aimez l’auteur : allez, lisez ! Vous ne le connaissez pas : vous avez de la chance, allez, lisez ! Commencez par lui et/ou remontez son œuvre en partant de Grossir le ciel ! En gardant, peut-être, pour la fin Né d’aucune femme, chef-d’œuvre absolu !

Voilà. Attention, de tels romans glorifiant les mots, mariant le réalisme et l’allégorie tout en exaltant les sentiments (ici fraternels) pourraient, et c’est tout le mal que je vous souhaite, vous donner envie de lire davantage. Et vous conduire à chercher si ce dernier opus est perfection ou perfectible. Avec Franck Bouysse, la réponse est dans la question.


DES MOTS FORTS, JUSTES ET BEAUX

La nature magnifiée par Franck Bouysse :
« À la sortie de l’école, les enfants se rendaient au viaduc fait d’une arche monumentale supportant la ligne ferroviaire et sous lequel coulait la rivière, comme un fil par le chas d’une aiguille. Les soirs de beau temps, le soleil déchirait la surface en milliers de bouches grimaçantes et tatouait des ombres sur la terre craquelée en une symbolique éphémère, qui se déplaçait, pour disparaitre au crépuscule, effacée par un dieu idiot. Par mauvais temps, les lambeaux de brume s’effilochaient en fragments vaporeux, tels de petits fantômes hésitant entre deux mondes. De grosses gouttes d’eau se détachaient de la voûte, kidnappant au passage la lumière dans leur course vertigineuse qui les mènerait à la disparition ».

Sur une mère qui n’en est pas une, qui parle d’engeance pour évoquer ses enfants : « Martha tenait la famille dans le creux de ses mains, et ses mains étaient immenses et terrifiantes. Elle repliait parfois les doigts, sans raison, sur rien de solide. Elle retenait ainsi sa souffrance assumée, faite de regrets ajoutés à une soumission acceptée, la seule éducation qu’elle serait jamais en mesure de transmettre à son engeance. Elle était persuadée que les enfants sont conçus pour suivre aveuglement la première personne qu’ils voient, rassurés par cette présence qui les imprègne, pour les guider assurément vers le salut des âmes, une terre promise hors du monde terrestre. Elle pensait cela suffisant. Elle le pensa longtemps ».

Une pensée de Martin sur les guerres, peut-être LA phrase du livre : « Il en était ainsi depuis la nuit des temps. Des hommes envoyaient d’autres hommes se battre, comme s’il s’agissait là d’une des lois de la nature. Rien ne changeait, pensait Martin, allongé dans le sable, et rien ne changerait, pas plus pour les hommes que pour les femmes, qui elles attendaient qu’il revienne assez de mâles pour repeupler le monde dévasté, une idée transmise de mère à fille histoire de regénérer les lignées, d’ajouter du sang au sang ».

Sur la beauté faite Mabel : « La beauté est une humaine conception. Seule la grâce peut traduire le divin. La beauté peut s’expliquer, pas la grâce. La beauté parade sur la terre ferme, la grâce flotte dans l’air, invisible. La grâce est un sacrement, la beauté, le simple couronnement d’un règne passager. Mabel était la grâce incarnée, et ceux qui la contemplaient ne savaient que faire de ce mystère, comme devant une écriture ancienne faite de symboles ayant traversé les siècles et promis à d’autres millénaires. Mabel n’avait pas besoin d’artifices… ».

Une pensée de Martha (peut-être LA phrase du livre) : « On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir ».

Une déclaration d’amour à la littérature, aux mots que Marc lit avant de s’autoriser à les écrire (peut-être LA phrase du livre) : « Malgré l’interdiction de son père, il continuait de lire dans sa chambre, affinant une conception idéale du monde qui le conduirait plus tard à poser ses propres mots sur des feuilles blanches. Bien plus tard, lorsque, ayant beaucoup lu, il s’y autoriserait. (…) Ces livres qui, selon son père, abritaient le diable, le sauvaient lui. La littérature avait la faculté d’ensemencer son imagination et d’épandre sa richesse entre les murailles de la vallée, de transformer les pierres des carrières en diamants bruts, d’inventer un langage nouveau que lui seul était en mesure d’interpréter ».

Allez, une dernière pour vous faire saliver et courir à la librairie, le temps qui passe selon l’auteur (peut-être LA phrase du livre)  : « On embrasse, on acclimate, on déraisonne, on raccommode, on s’accommode, on marchande, on saisit, on repousse, on ment, on fait ce que l’on peut, et on finit par croire que l’on peut. On veut faire croire aux hommes que le temps s’écoule d’un point à un autre, de la naissance à la mort. Ce n’est pas vrai. Le temps est un tourbillon dans lequel on entre, sans vraiment s’éloigner du cœur qu’est l’enfance, et quand les illusions disparaissent, que les muscles viennent à faiblir, que les os se fragilisent, il n’y a plus de raison de ne pas se laisser emporter en ce lieu où les souvenirs apparaissent comme les ombres portées d’une réalité évanouie, car seules ces ombres nous guident sur cette terre ».

Et puis non, la dernière, c’est celle-ci, juste pour sa beauté : « Encore invisible, derrière la colline, le soleil irriguait le ciel et la lumière épaississait de seconde en seconde. C’était comme si les milliards d’aubes précédentes avaient été nécessaires pour parvenir à la perfection de celle-ci, comme si elle s’était nourrie de toutes les autres. De grandes fougères jaunies laquées de givre se pavanaient en bordure du chemin, telles de vieilles bourgeoises décharnées visitant une exposition. L’automne commençait à teinter les feuilles des grands hêtres froissées par le vent. En fond sonore, la rivière colmatait le silence de sa voix monocorde. Puis le soleil apparut, ruine flamboyante prise dans la végétation ».

par | 30/09/2020

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